Le Comité provincial pour le suffrage féminin (CPSF) est une association féministe emblématique du Québec, cofondée en 1922 par Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Anna Marks Lyman. Son objectif premier fut de faire déposer, dans les plus brefs délais, un projet de loi en faveur du suffrage féminin à l'Assemblée législative du Québec. Il connait deux périodes actives, l'une en 1922, la seconde en 1927.

Histoire

Contexte Au 18e siècle, dans une société fortement hiérarchisée selon les genres où les femmes sont sous une tutelle permanente de leur père, puis de leur mari, le Bas-Canada se distingue des autres colonies britanniques, puisque certaines femmes peuvent voter. En effet, en vertu de l’Acte constitutionnel adopté en 1791, le droit de vote est octroyé à tous les propriétaires d’un nombre minimal de biens, âgés de plus de 21 ansDenyse Baillargeon, Repenser la nation : l’histoire du Suffrage Féminin au Québec, Montréal, Éditions Remue-Ménage, 2019, p. 25.. Puisque la Coutume de Paris demeure appliquée au Bas-Canada et que celle-ci prévoit des dispositions de sécurité économique pour les femmes mariées, le droit civil français permet à certaines femmes du Bas-Canada de profiter du droit de vote contrairement à leurs consœurs du Haut-Canada. En effet, le droit britannique considère le mari comme l’unique propriétaire des biens du couple, tandis que la Coutume de Paris reconnaît aux épouses la propriété de leurs propres biens, hérités et obtenus grâce à la communauté des biens. Plus précisément, la femme mariée conserve son droit de gérer les biens hérités ainsi que la moitié des biens acquis après le mariageIbid., p. 26..

Bien que les femmes exercent leur droit de vote depuis l'instauration de l’Acte constitutionnel, leur participation politique suscite une véritable opposition à partir de 1827, lorsque des journaux commencent à remettre en question leur capacité à voterIbid., p. 30.. En fait, cette remise en question s’inscrit dans une effervescence de l’idéologie des sphères séparées dans laquelle la femme se retrouve reléguée à la sphère domestique, tandis que la sphère publique est réservée à l’homme. C’est dans ce contexte que la Chambre d’assemblée du Bas-Canada adopte une loi en 1834 interdisant le droit de vote des femmesIbid., p. 36.. C’est après l’unification du Haut et du Bas Canada qu’une révision de la loi électorale est faite par le Parti réformiste. Ainsi, en 1849, le droit de vote des femmes est officiellement retiré au Canada-UniIbid., p. 41..

Droit de vote au fédéral Le peu de protestation des femmes envers la décision de retirer le suffrage féminin en 1849 contraste avec une hausse du militantisme des femmes par l’entremise de diverses organisations afin de retrouver ce droit. Ces associations contribuent à alimenter le mouvement des femmes qui bouleverse les sociétés occidentales à la fin du XIXe siècle.

Au départ, bien que centrée sur la scène municipale, la campagne pour l’obtention du vote des femmes se déplace progressivement, au début du XXe siècle, vers le provincial et le fédéral. Toutefois, le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 freine le mouvement pour le suffrage, puisque les organisations militantes réorientent leurs efforts vers des questions plus socialesIbid., p. 97..

Ainsi, ce n’est qu’en 1917 que la question du droit de vote refait surface avec la reprise des activités militantes des organisations. Le , le gouvernement fédéral de Robert Borden adopte un projet de loi, la Loi sur les élections en temps de guerre, qui accorde le droit de vote en temps de guerre aux femmes ayant des liens familiaux avec des soldats ainsi qu'aux infirmières militaires. Ainsi, un an plus tard, en 1918, l’État fédéral accorde le droit de vote à la majorité des CanadiennesNicolle Forget, Thérèse Casgrain : La gauchiste en collier de perles, Montréal, Fides, 2013, p. 452..

Bagage des fondatrices et Création du Comité Suivant la tendance des femmes d’autres pays occidentaux, comme la France ou encore l’Allemagne, plusieurs femmes canadiennes se regroupent sous diverses associations dès la fin du XIXe siècle. En fait, l’une des organisations féminines les plus anciennes au Canada est le Conseil national des femmes, fondé par Ishbel Maria Marjoribanks en 1893. C’est dans ce contexte que plusieurs associations locales voient le jour, notamment la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, fondée par Marie Lacoste-Guérin-Lajoie, Caroline Dessaules-Béique et Joséphine Marchand-Dandurand. Contrairement à d’autres associations qui défendent des valeurs protestantes et britanniques, celle-ci privilégie des valeurs catholiques et francophones, jusque-là absentes des précédentes initiativesIbid., p. 123..

           Selon Marie Lacoste-Guérin-Lajoie, la nécessité de créer une organisation dont l'objectif unique est l’obtention du droit de vote au niveau provincial devient centrale. C’est dans ce contexte qu’elle fonde le Comité provincial pour le suffrage féminin en 1922 avec la collaboration d'Anna Marks Lyman. Cette dernière dirige le Women’s club of Montreal et milite déjà pour le droit de vote des femmesDenyse Baillargeon, op. cit., p. 108..

Mission

L'objectif : le suffrage féminin Le Comité pour le suffrage féminin est créé dans le but de relancer le mouvement pour le droit de vote des femmes, mais cette fois-ci, au Québec. Après l’obtention du suffrage féminin au niveau fédéral, en 1918, les revendications des suffragettes avaient diminué. En 1921, Marie Lacoste-Gérin-Lajoie lance l’idée de la création d’un comité pour le droit de vote des femmes québécoises alliant francophones et anglophonesMarie Lavigne, Yolande Pinard et Jennifer Stoddart, « La fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et les revendications féministes au début du XXe siècle », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 29, n° 3 (décembre 1975), p. 363.. Elle voulait tenter d’unir les efforts pour l’obtention du suffrage féminin dans la province. Le projet de Marie Lacoste-Gérin-Lajoie devient une réalité l’année suivante, en 1922, lors de la première rencontre qui rend officielle la création du comité.

           L’unique et principal objectif du Comité provincial pour le suffrage féminin est d’obtenir le droit de vote pour toutes les Québécoises. Ne perdant pas de temps dans la tentative d’atteindre cet objectif, dès la création du comité en 1922, ce dernier organise une rencontre avec le premier ministre libéral, Louis-Alexandre Taschereau. Après avoir convaincu le député libéral Henry Miles de parrainer un projet de loi sur le suffrage des femmes à l’Assemblée législative, celui-ci est rejeté par les autres députés de l’assemblée peu de temps aprèsIdem., « Les Québécoises et le vote », Bulletin d'histoire politique, vol. 23, no 2 (2015), p. 169..

Faire face aux opposants Le Comité provincial du suffrage féminin fait appel à la logique des législateurs du Québec, car il est illogique pour les femmes québécoises d’exercer leur droit de vote au fédéral, mais de leur refuser le même droit dans les affaires provinciales. Cependant, c’est l’Église catholique canadienne-française qui nuit le plus à l’objectif du comité. La raison de l’opposition de celle-ci s’ancre dans la tradition. Lorsque Marie Lacoste-Gérin-Lajoie devient consciente que le clergé québécois ne fera pas marche arrière sur son opposition, elle se rend à Rome pour essayer de détruire les barrières qui se dressent devant l’objectif ultimeLuigi Trifiro, « Une intervention à Rome dans la lutte pour le suffrage féminin au Québec (1922) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 32, n° 1 (juin 1978), p. 6..

           Durant l’année 1922, les antisuffragistes passent à l’offensive et mènent des campagnes dans les journaux et dans l’espace politique pour décourager le mouvement du droit de vote des femmes et les efforts des suffragistes québécoises. Certaines participantes du comité essaient de calmer l’offensive des opposants, en particulier les membres du clergé, qui se montrent très résistants au suffrage féminin. Toutefois, les efforts de ces femmes, et surtout ceux de Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, ne parviennent pas à diminuer les contestationsKarine Hébert, « Une organisation maternaliste au Québec la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et la bataille pour le vote des femmes », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 52, no 3 (1999), p. 334..

Membres

Thérèse Casgrain Connue pour son implication dans la lutte en faveur du droit de vote des femmes au Québec, Thérèse Casgrain est une réformatrice et une politicienne née. En plus d’être l’une des membres fondatrices du Comité provincial pour le suffrage féminin, elle participe à de nombreuses réformes sociales et juridiques à l’échelle provincialMaude-Emmanuelle Lambert, Andrew Mcintosh et Clayton Ma, « Thérèse Casgrain », L’Encyclopédie canadienne, 2024, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/therese-casgrain (Page consultée le 8 avril 2025).. En 1921, elle prend les devants en remplaçant son mari lors d’un discours politique à Baie-Saint-Paul, ce qui provoque une véritable révélation parmi les spectateursMinistère de la Culture et des Communications, Thérèse Casgrain- Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 2024, https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=26464&type=pge (Page consultée le 8 avril 2025).. Outre ses convictions concernant les luttes féminines, elle fonde la Ligue de la jeunesse féminine du Québec en 1926. Cette ligue offre de l’aide aux personnes malades et démuniesIbid.. Lorsque le Comité prend fin vers 1929, elle prend les rênes de la Ligue des droits de la Femme jusqu’en 1942, soit deux ans après l’obtention du droit de vote pour les femmes en 1940 par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout.

Marie-Lacoste-Guérin-Lajoie Vivant dans un univers du droit grâce à son père qui est enseignant de droit et politicien, elle épouse en 1887 Henri Gérin-Lajoie qui est un jeune associé au cabinet d’avocats de son père. Alors passionnée par la lecture et l’apprentissage, elle s’éduque en droit et partage ses connaissances avec son entourageMinistère de la Culture et des Communications, Thérèse Casgrain- Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 2024, https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=26464&type=pge (Page consultée le 8 avril 2025. En se battant pour faire reconnaître les droits de la femme dans le cadre familial québécois, elle publie en 1902 son Traité de droit usuel qui sera réédité en trois éditions au cours des trois prochaines décennies. Quelques années plus tard, après la parution de son premier ouvrage, elle met sur pied la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste avec Caroline Dessaulles-Béique. Première fédération constituée de femmes, elle a pour mission de représenter la place de la femme au sein de la population québécoise et de faire valoir leurs droits en participant à des mouvements militants. D’ailleurs, la Fédération et sa créatrice ont joué un rôle important dans la lutte pour le droit de vote des femmes au Québec.