Le Chant séculaire ou Poème séculaire (en latin : ) est un hymne religieux latin écrit par Horace à la suite d'une commande d'Auguste, puis chanté par un chœur mixte d'enfants ou d'adolescents à l'occasion des jeux séculaires de 17 Il s'inscrit dans la tradition grecque du péan, chant d'action de grâce à Apollon, et dans les thèmes développés par les poètes de l'époque, en particulier de Virgile.

Le poème est une prière adressée à Apollon et à Diane, secondairement à Jupiter et Junon. Il appelle leur protection sur Rome et ses lois, leur demande de favoriser les naissances et de faire prospérer la descendance des Romains. Pour Horace, la ville retrouve effectivement prospérité et fécondité depuis qu'Auguste a pris le pouvoir et rétabli la paix. L'inscrivant dans la continuité d'Énée et Romulus, le poète s'attache alors à célébrer le règne augustéen, qui constitue une nouvelle ère et assure l'avenir de Rome.

La commande de ce poème a constitué un tournant dans la carrière d'Horace : elle l'a fait revenir à la poésie lyrique et l'a élevé au rang de poète national.

Histoire du texte Une œuvre de commande : les jeux séculaires de 17 Après son retour d'Orient en 19 , Auguste établit des lois sur la famille et le célibat, puis fait célébrer des jeux séculaires en 17 Ces célébrations sont censées avoir lieu à chaque siècle, c'est-à-dire tous les cent ou cent dix ans, mais il est bien difficile de trouver des précédents suffisamment nombreux et assurés pour parler d'une tradition réellement vivace : des jeux sont célébrés en 348, puis en 249 pendant la première guerre punique avec composition et représentation d'un chant séculaire, enfin une dernière fois en 149 ou 146. Mais le terme de « séculaire » s'interprète ensuite plus vaguement au sens d'« époque » ; les jeux en viennent à marquer un changement d'époque, l'ouverture d'une nouvelle ère. Aussi, au cours de l'année 18 , un collège de prêtres appelés quindecemviri sacris faciundis parcourt à nouveau les livres sibyllins : ils retrouvent la trace des premiers jeux officiels de 348, trouvent aussi deux cérémonies en 236 et 126 qui pourraient avoir connu un cérémonial proche, et concluent que de 348 à 17 on peut compter trois siècles de cent dix ans.

vignette|upright=1.2|alt=divers bâtiments partiellement en ruine s'adossent à une colline peu élevée couronnée d'arbres|Le mont Palatin vu du forum de Rome.

Le déroulement des jeux de 17 nous est connu par des descriptions de Phlégon et ZosimeZosime, Histoire nouvelle, II, 5, ce dernier transmettant l'oracle sibyllin instituant le rituel et composé ad hoc. Ces informations sont complétées par un document épigraphique, le , sorte de procès-verbal des cérémonies, qui est la seule mention ancienne du nom d'Horace. À l'origine, les célébrations, dédiées à Dis Pater et Proserpine, sont célébrées durant trois nuits ; à l'époque d'Auguste, les ajoutent des cérémonies diurnes. Au cours de la première nuit, du au , Auguste et Agrippa sacrifient aux Moires au bord du Tibre ; la journée qui suit voit un sacrifice à Jupiter sur le Capitole. Pendant la deuxième nuit, des cadeaux sont offerts à Ilithyie, et, dans la journée, un sacrifice est offert à Junon sur le Capitole. Enfin, la troisième nuit, une truie est immolée à la Terre-Mère ; pendant la journée, c'est sur le Palatin que des offrandes sont faites à Apollon et Diane. C'est après la dernière offrande que le poème d'Horace est exécuté.

Le poème est commandé par Auguste qui avait

Représentation et publication Le Chant séculaire est le seul poème latin représenté dont nous soient parvenues les conditions de représentation. Les actes de la cérémonie l'évoquent ainsi :

vignette|upright=1.2|gauche|alt=maquette moderne d'un petit temple avec une façade de six colonnes et un fronton triangulaire surmonté d'un quadrige|Reconstitution du temple de Jupiter capitolin devant lequel le Chant séculaire a été représenté. Le poème est donc récité par un chœur mixte, ce qui est très rare dans la tradition grecque, et l'oracle sibyllin suggère que certaines parties au moins n'étaient pas chantées ensemble par les garçons et les jeunes filles. Les tentatives d'attribution de tels ou tels vers à l'un et l'autre chœur ont été nombreuses et leurs résultats variés, même s'il semble acquis que les strophes 1, 2 et 19 doivent être chantées par les cinquante-quatre enfants ensemble. La distribution le plus récemment proposée est la suivante : Chœur complet : strophes 1, 2 et 19 ; Chœur de garçons : strophe 3 ; vers 33 et 34 de la strophe 9 ; strophes 10 à 14, puis 16 et 17 ; Chœur de jeunes filles : strophes 4 à 8 ; vers 35 et 36 de la strophe 9 ; strophes 15 et 18.

Le poème est récité deux fois : d'abord devant le temple d'Apollon Palatin, qu'Horace prend soin de mentionner au vers 65, puis devant le temple de Jupiter capitolin ; le texte lui-même reflète ce mouvement, puisqu'il se finit, après les invocations à Apollon, par un appel à Jupiter. L'exécution du poème se déroule après que l'ensemble des prières et des sacrifices ont été accomplis ; il ne fait effectivement pas partie intégrante du rite et il semble qu'il s'agisse là d'une innovation majeure : le poème n'a pas de fonction religieuse, il ne fait que conclure les cérémonies en soulignant l'esprit qui s'en dégage.

Le poème est certainement publié à part, indépendamment des Odes, et gravé, à une date indéterminée après la tenue des jeux.

Structure et résumé Le poème est constitué de dix-neuf strophes sapphiques, soit : c'est la forme la plus simple parmi les treize mètres employés par Horace dans ses poèmes lyriques. D'une manière générale, la langue du Chant séculaire est effectivement plutôt simple : cette facilité est appropriée aux jeunes récitants qui devaient prononcer le poème.

Jacques Perret propose d'en éclairer la structure avec le découpage suivant : trois strophes à Apollon et Diane ; cinq strophes (vers 13 à 32) aux divinités nocturnes (Ilithyie ou Lucine, Parques, Tellus) ; une strophe (33 à 36) à Apollon et Diane ; six strophes (37 à 60) aux divinités capitolines (rappel du voyage d'Énée, des victoires d'Auguste et du renouveau moral qu'il a apporté) ; trois strophes (61 à 72) à Apollon et Diane ; une strophe (73 à 76) à .

Eduard Fraenkel, s'inspirant en cela de Johannes VahlenJohannes Vahlen, « Über das Säculargedicht des Horatius », in Sitzungsberichte der Königlich Preußischen Akademie der Wissenschaften zu Berlin, vol. II, 1892 et de Theodor MommsenTheodor Mommsen, « Die Akten zu dem Säculargedicht des Horaz », in Reden und Aufsätze, Weidmann, 1905, et suivi par Teivas Oksala, propose quant à lui de partager le texte en deux moitiés constituées chacune de trois groupes de trois strophes appelés triades, excluant ainsi la dernière strophe qui servirait alors d'épilogue ; la première moitié traiterait des , tandis que la seconde s'attacherait plutôt aux aspects moraux et politiques de la prospérité de la ville : une triade (vers 1 à 12) à Apollon, à Diane et au Soleil ; une triade (13 à 24) qui célèbre le mariage et les naissances ; une triade (25 à 36) aux Parques, à la Terre-Mère et de nouveau à Apollon et Diane ; une triade (37 à 48) évoque les mythes d'Énée et de Romulus ; une triade (49 à 60) appelle la bénédiction sur Auguste et relate ce qu'il a déjà réussi ; une triade (61 à 72) exprime la confiance des Romains en la bienveillance des dieux ; dans la dernière strophe (73 à 76), les jeunes choristes reprennent l'expression de cette confiance à la première personne.

Enfin, pour Michael Putnam, la neuvième strophe est le pivot du texte : la nouvelle mention d'Apollon et de Diane permet de revenir au thème initial et partage en deux le poème.

Sources Le Chant séculaire se place dans la tradition du péan, genre poétique grec d'essence religieuse, dont il est la première imitation en latin. C'est un éloge et une invocation d'Apollon et, dans une moindre mesure, d'Artémis, où sont aussi présents de nombreuses autres divinités. Il présente des thèmes récurrents : prophétie, justice divine, rituels et sacrifices. D'une forme métrique complexe, il est chanté et dansé à l'occasion de fêtes religieuses (, le plus souvent par des jeunes hommes. Le genre avait atteint son apogée avec Pindare au : le péan 6 a pu inspirer l'image d'Apollon, dieu moins violent que protecteur, donnée par le Chant séculaire ; d'une manière plus globale, le mouvement du Chant (recours à un mythe fondateur de la cité pour célébrer les accomplissements du héros) suit le modèle de la majorité des épinicies de Pindare.

Dans la littérature latine, Catulle peut apparaitre comme un modèle d'Horace : le poème 34 est un hymne à Diane où la déesse est présentée, comme dans le Chant séculaire, comme gardienne des bois, patronne des naissances et associée à la fondation de Rome. Le poème d'Horace célèbre également l'âge d'or prophétisé par Virgile dans sa quatrième bucolique en 40 , inspiration que rappellent des similitudes stylistiques nombreuses. De Virgile également, la prière d'Énée à Apollon et DianeVirgile, Énéide, VI, v. 56 et suivants a certainement inspiré la prière horatienne. Enfin, une élégieTibulle, Élégies, II, 5 de Tibulle appelle Apollon à accepter Messalinus, le fils de son patron, parmi les quindecemviri sacris faciundisSon nom apparait effectivement dans la liste des prêtres incluse dans les Actes des jeux séculaires. ; précédant Horace, Tibulle situe sa prière devant le temple d'Apollon et utilise aussi la figure d'Énée.

Une autre hypothèse, invérifiable, imagine que le Chant séculaire s'inscrit aussi dans une tradition romaine de rituels festifs à dominante chthonienne et apotropaïque.

Un hymne religieux vignette|upright|alt=statue en pied d'un homme dans une grande robe ceinturée, tenant une lyre dans la main gauche.|Apollon dit « Barberini », copie possible de la statue cultuelle du temple d'Apollon Palatin, devant lequel le Chant séculaire a été récité ; ou , glyptothèque de Munich.

Le terme latin , apparenté au verbe , désigne à la fois un poème, un chant, une incantation et une parole magique, ou un enchantement : tous ces aspects se trouvent effectivement dans le poème. La prééminence des modes impératif et subjonctif confirme l'intention générale du texte : c'est une prière de demande et de souhait.

Le poème présente un certain équilibre entre les séries divines (Apollon et Diane, divinités palatines et divinités nocturnes) qui est différent de l'importance relative qu'elles avaient dans la liturgie des jeux séculaires (trois nuits pour les divinités nocturnes, une journée pour les dieux palatins).

Divinités lumineuses Apollon et Diane occupent dans le poème une place de premier choix : nommés au début et à la fin, mais aussi tout au long du poème, ils l'encadrent et le structurent. L'aspect lumineux des deux divinités est d'abord présent dans les noms par lesquels Horace choisit de les désigner (Phébus, c'est-à-dire « le brillant » ; Diane formé sur la racine signifiant « le jour, la lumière », également appelée Lune et Lucine et au vers 1 ; v. 15 ; au v. 36, sur la racine de ; il est renforcé par l'emploi de plusieurs expressions : ; ; ; Respectivement aux vers 1 ; 9 ; 23 et 61. Si Auguste a décidé de renoncer à une tradition de rituels très nocturnes et tournés vers les divinités infernales en équilibrant les cérémonies de jour et de nuit, Horace va plus loin en privilégiant très nettement les divinités célestes et lumineuses : la nuit elle-même n'est mentionnée qu'une fois.

Apollon