Le Natoufien est une culture archéologique de l'Épipaléolithique, attestée au Levant entre et avant le présent (- ). Elle est caractérisée par la mise en place des premières expériences connues de sédentarisation et l'apparition des premiers villages, dans une société de chasseurs-cueilleurs, donc sans agriculture. Elle doit son nom à la vallée du Wadi en-Natouf en Cisjordanie où elle a été identifiée (dans la grotte de Shuqba) par l'archéologue britannique Dorothy Garrod en .
Les sites du Natoufien ont été découverts dans les régions bordant la côte méditerranéenne du Proche-Orient, notamment près du mont Carmel et en Galilée, dans ce qui semble être le cœur de cette culture et la région où la sédentarisation est la plus avancée. Plus largement les sites associés de près ou de loin au Natoufien s'étendent du Sinaï jusqu'au Moyen-Euphrate en Syrie actuelle, mais la situation de ces régions durant cette période reste mal connue.
Le Natoufien est couramment divisé en deux périodes principales. Une période ancienne, qui coïncide avec une phase de climat plus chaude et humide que par le passé, voit le recul de la mobilité et l'émergence de villages de chasseurs-cueilleurs dont la subsistance repose sur une vaste gamme de ressources, et qui emploient un outillage lithique très divers. Une période récente, qui prend place dans une phase de refroidissement, voit un reflux de la sédentarité, très marqué dans le Levant méridional, tandis que des sites plus importants se développent sur le Moyen-Euphrate.
En l'état actuel des connaissances, rien n'indique que les Natoufiens aient été des agriculteurs, mais il est possible qu'ils aient procédé de manière marginale à des essais de culture de végétaux.
Découverte et caractérisation thumb|Dorothy Garrod (au centre) et deux collaborateurs devant la grotte de Shuqba en .|alt=Photographie en noir et blanc de trois personnes.
Le Natoufien est découvert par l'archéologue britannique Dorothy Garrod, venue au Moyen-Orient dans le but d'y identifier des cultures préhistoriques (elle est également à l'origine du Zarzien du Zagros). En , elle entreprend les fouilles d'une grotte située près du village de Shuqba dans la vallée du Wadi en-Natouf, dans les collines de l'ouest de la Judée, où divers objets préhistoriques avaient auparavant été découverts. Elle repère entre les niveaux du Paléolithique supérieur et ceux de l'âge du bronze un ensemble de microlithes relevant du Mésolithique.
Elle conduit dans les années suivantes d'autres fouilles cherchant à préciser les caractéristiques de l'industrie lithique de cette période, aux Grottes de Nahal Me’arot/Wadi el-Mughara, situées sur le flanc ouest du mont Carmel (notamment la grotte d'el-Wad).. Elle propose en de désigner cette industrie comme « Natoufienne », d'après le nom du premier site sur lequel elle a été identifiée : (D. Garrod) : ..
Dans les mêmes années, les fouilles du Français René Neuville dans différentes grottes permettent d'aboutir à une première proposition de périodisation de cette industrie lithique. On définit alors progressivement les Natoufiens comme des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique pratiquant une culture des céréales (au regard des faucilles retrouvées sur les sites) et aussi un début de domestication des animaux, les domestications étant alors plutôt vues comme une cause de la sédentarisation et donc antérieures ou contemporaines à celle-ci. Dans les années , les fouilles israéliennes à Nahal Oren, et françaises à Mallaha (ou Eynan) bouleversent cette conception.
La découverte des maisons permet ainsi d'identifier les Natoufiens comme les plus anciennes communautés sédentaires connues. Jean Perrot met en évidence le fait que l'agriculture et l'élevage ne sont pas pratiqués à cette période. Il propose de qualifier la période d'« Épipaléolithique » pour marquer la continuité avec les phases antérieures. Cette interprétation d'une période de sédentarisation sans domestications, donc antérieure au Néolithique (qui à proprement parler marque la transition entre l'économie « prédatrice » des chasseurs-cueilleurs et l'économie « productrice » des agriculteurs-éleveurs), reste la base des propositions actuelles.
L'étude de la période demeure fondamentale pour comprendre la néolithisation du Proche-Orient, puisqu'elle en pose les bases étant donné que la sédentarité est couramment vue comme une condition nécessaire au développement de l'agriculture. Les recherches ont depuis précisé les connaissances du Natoufien grâce aux nouvelles fouilles et à de nouvelles recherches amorcées à partir des années , qui ont notamment élargi l'horizon géographique du Natoufien (travaux des Israéliens O. Bar-Yosef, A. Belfer-Cohen, A. N. Goring-Morris, du Français F. Valla, des Américains D. O. Henry et A. E. Marks).. Ces études ont placé le Natoufien, et plus largement l'Épipaléolithique du Levant (v. - AP) comme une phase essentielle pour comprendre la néolithisation du Proche-Orient. De fait le Néolithique à proprement parler ne marque pas dans cette région du monde le début de la transition vers le mode de vie néolithique, mais doit plutôt être vu comme « une étape récente ou un point final au sein d'une plus grande transformation dans les dynamiques culturelles qui a commencé durant l'Épipaléolithique » (N. Munro et L. Grosman) : ..
Chronologie
Le Natoufien est une culture considérée comme relevant de l'Épipaléolithique récent, ce qui dans le contexte du Proche-Orient correspond à la dernière phase du Paléolithique supérieur, avant le début du Néolithique, ou à une phase transitoire entre les deux périodes. D'aucuns ont proposé de parler de « Protonéolithique » pour désigner plus précisément le Natoufien et les cultures voisines de la même période.
Dans son aire géographique, il succède au Kébarien (Épipaléolithique ancien, v. - AP), et au Kébarien géométrique (Épipaléolithique moyen, v. - AP)Sur ces phases : ..
Le Natoufien est généralement divisé en deux sous-périodes, parfois trois car certains insèrent une phase finale. Les dates sont données avant le présent calibré : Natoufien ancien : vers 15/ à AP (soit / à ), correspond à la période de développement de la sédentarité et des villages, c'est aussi celle durant laquelle ces communautés villageoises du Levant Sud sont les plus importantes. Natoufien récent : débute vers et jusqu'à AP au plus tard (soit à ) : c'est une phase de changement, qui se caractérise par un recul de la sédentarité et une modification des stratégies de subsistance dans le Levant Sud (en particulier l'abandon des sites du Carmel et de Galilée qui semble avoir joué un rôle moteur durant la première phase), résultant peut-être d'un changement climatique (climat plus froid et sec du Dryas récent), ou bien d'une surexploitation de leur environnement par les communautés, ou bien encore de plusieurs facteurs sociaux, démographiques et environnementaux conjugués. Natoufien final (éventuellement) : c'est une courte période d'environ trois siècles, s'étendant entre et AP, qui n'est pas admise par tous les auteurs.
Au Natoufien succèdent un ensemble de cultures, situées entre la toute fin de l'Épipaléolithique et le tout début du Néolithique : le Harifien identifié sur des sites du Néguev, et surtout le Khiamien, qui est souvent regroupé dans le Néolithique précéramique A.
Extension géographique et cultures voisines thumb|Localisation des sites du Natoufien et associés.|alt=Carte du Levant avec localisation de sites archéologiques.
Le Natoufien se développe dans le sud du Levant, correspondant actuellement aux territoires d'Israël et de la Palestine, et à la frange occidentale de la Jordanie. C'est une région fractionnée entre plusieurs zones géo-climatiques distinctes d'orientation nord-sud : à l'ouest une plaine littorale étroite, puis une chaîne de montagnes et plateaux, avec notamment la Haute Galilée, puis une dépression (la vallée du Jourdain) et enfin une autre chaîne de montagnes. À l'ouest, le climat est actuellement de type méditerranéen, il devient plus aride (steppe) vers l'est. Les Natoufiens ont essentiellement développé leurs villages dans la partie méditerranéenne, en particulier autour du mont Carmel et de la Galilée qui semblent être le foyer du Natoufien ancien. Au Natoufien récent l'horizon géographique s'est élargi dans toutes les directions possibles, y compris dans les espaces désertiques, même s'il ne s'agit là que de sites temporaires.
L’appartenance des sites du nord du Levant à l'aire géographique du Natoufien a été débattue. Les sites anciennement découverts qui se développent sur le Moyen-Euphrate durant la période récente, en particulier (Abu Hureyra), présentent manifestement des traits similaires à ceux des sites natoufiens. La découverte des sites de Jeftelik au Liban ou de la grotte de Dederiyeh en Syrie centrale (contemporaine du Natoufien ancien) ont contribué à admettre une extension de la culture natoufienne dans le Levant nord, ou du moins à y chercher une variante régionale (un « Natoufien du nord » ?)..
Le Natoufien est contemporain des cultures voisines suivantes :
Dans la région du Haut-Tigre, les sites archéologiques de Körtik Tepe et Hallan Çemi révèlent un village sédentaire à maisons rondes durant une période contemporaine de la fin du Natoufien final.
Dans le Zagros est identifiée la culture du Zarzien, caractérisée elle aussi par Dorothy Garrod à partir d'une industrie lithique dominée par les microlithes. Toutefois, en l'état actuel des connaissances, cette culture reste non sédentaire.. La situation en Haute Mésopotamie (Djézireh de Syrie) n'est pas clairement connue.
En Anatolie centrale, du matériel microlithique présentant de fortes similitudes avec celui du Natoufien se retrouve près du site de Pınarbaşı, dans la plaine de Konya. Ce lieu étant situé à proximité de gisements d'obsidienne, il est probable que les deux étaient mis en contact par les réseaux de circulation des objets taillés dans cette roche, qui se retrouvent, en quantité certes très limitée, au Levant méridional..
À Chypre, le site d'abri d'Aetókremnos est le seul qui puisse être considéré comme contemporain du Natoufien, dans sa période récente. Son industrie lithique présente néanmoins de fortes divergences avec celles des sites du Natoufien récent, aussi les possibles relations entre les deux ensembles restent mal comprises..
Conditions climatiques et sociétés
Si les archéologues s'accordent pour reconnaître que des liens existent entre les évolutions du Natoufien et les fluctuations du climat, il n'y a, en revanche, pas forcément de consensus quant à l'interprétation de ces liens.
Le Natoufien débute au moment où s'achève le dernier maximum glaciaire, caractérisé par un climat froid et sec, et où s'ouvre une phase d'adoucissement, marquée par des précipitations plus importantes, appelée Bölling-Alleröd et qui dure approximativement de à AP. Ces conditions climatiques coïncident avec le Natoufien ancien et pourraient expliquer l'essor de la sédentarité permise par un milieu plus généreux en ressources alimentaires, le nomadisme n'étant plus forcément le seul mode de vie viable.