La franc-maçonnerie durant la Première Guerre mondiale conserve ses fondements universalistes, mais, d'une manière générale, les francs-maçons de chaque pays en conflit servent sans restriction leurs nations respectives, ébranlant fortement les principes de fraternité universelle issus du siècle des Lumières, qui la régissent depuis sa création.

Les réseaux qu'elle tisse avant la guerre animent l'espoir d'une solution pacifiste dans les tensions économiques que vit le monde. Sans trouver d'accord formel entre courants maçonniques, elle accompagne les mouvements internationalistes et pacifistes du début du par la création de la Ligue universelle des francs-maçons lors du congrès espérantiste de 1905. Elle crée aussi, pour tenter de fédérer les obédiences maçonniques du monde, le bureau des relations internationales, qui n’aboutit pas totalement à son objectif premier et ne survit pas à l'issue du conflit. Les tentatives de rapprochement des franc-maçonneries françaises et allemandes dans l'espoir d'éviter un nouveau conflit armé sont mises à mal par la presse antisémite ainsi que par la méfiance d'une partie des obédiences tant libérales que traditionnelles.

Dès le début des hostilités, chaque nation maçonnique se range derrière sa bannière, chaque camp invoquant la légitime défense et la défense des valeurs de l'humanité. Les obédiences des États qui font le choix de la neutralité engagent ou continuent d'animer des relations avec les autres nations maçonniques, parfois des deux camps. Malgré les changements brutaux et les affrontements violents que provoque le conflit, les obédiences maçonniques continuent sur tous les continents leurs activités et certaines manifestations fraternelles, y compris parfois au sein des camps de prisonniers.

Si l’idéal d'une fraternité universelle est remis en cause par l'action des obédiences qui se retranchent dans leurs causes nationales respectives, celles-ci placent dès 1917 et à l'approche de la fin de la guerre leurs espoirs dans un monde nouveau plus juste et plus éclairé à naître et à construire. Comme après chaque grand bouleversement depuis sa création, la franc-maçonnerie organise son avenir et son action au travers de sa capacité à inventer de nouvelles dynamiques, basées en même temps sur ses anciennes constitutions empreintes d'universalisme et sur un idéal utopique. thumb|upright=1.2|Tenue de loge de soldats allemands dans un temple français et devant le buste de la Marianne maçonnique de Paul Lecreux à Saint-Quentin occupé entre 1914 et 1918.|alt=photo en noir et blanc avec des francs-maçons allemands en uniforme dans un temple français entre 1914 et 1918. Puissances maçonniques européennes avant-guerre Au début du , la franc-maçonnerie connaît une expansion mondiale qui s'inscrit dans le développement économique et colonial des puissances européennes principalement. Le Bureau international des relations maçonniques dénombre dans le monde près de et plus de deux millions de francs-maçons. Les États-Unis sont toutefois depuis le la première puissance maçonnique mondiale de par un développement organisé par filiation et scission () qui s'inspire du modèle britannique en l'adaptant à la culture américaine. La franc-maçonnerie américaine compte dans ses rangs blancs et , largement ostracisés par la . Toutefois, l’isolationnisme du pays et une action philanthropique américano-centrée ne favorisent pas son rayonnement international. L'Empire britannique constitue le deuxième espace maçonnique avec près de et . L'ensemble anglo-américain représente en 1913 les quatre cinquièmes des francs-maçons du monde. L'Europe continentale représente le espace maçonnique avec et l'Amérique latine entre 55 et . Au début du , les trois grandes maçonneries européennes, malgré des différences de fond, s'intègrent dans l'évolution commencée au en se nationalisant plus ou moins fortement.

Royaume-Uni vignette|redresse|Le duc Arthur de Connaught en tenue de grand-maître.|alt=Portrait en noir et blanc d'un dignitaire franc-maçon portant ces décors. En 1914, le Royaume-Uni occupe une place primordiale tant dans l’économie mondiale, que dans la franc-maçonnerie. 99 % des francs-maçons appartiennent aux trois obédiences . La Grande Loge unie d'Angleterre, , administre entre 270 et . Son grand-maître depuis 1901 est le duc Arthur de Connaught et Strathearn, fils de la reine Victoria. Une grande partie des élites du royaume en fait partie, tel Winston Churchill. L'obédience anglaise recense en métropole et plus de 700 dans les territoires et colonies de l'Empire britannique. Assez proche idéologiquement des conservateurs et de l'église anglicane grâce à son recrutement sociologique, elle est bien implantée à Londres, dans le centre et le sud de l'Angleterre.

L’Écosse possède pour sa part à la même époque la plus forte densité de francs-maçons au monde : près d'un homme adulte sur trente appartient à une obédience, soit près de . Ils appartiennent quasiment tous à la Grande Loge d’Écosse. Comme l'obédience anglaise, une partie de son encadrement est issue de la noblesse ; elle se distingue toutefois de celle-ci par une expression plus religieuse et sa tolérance spirituelle. Les loges des territoires qu'elle ouvre admettent plus facilement les communautés non blanches ou d'autres religions que le christianisme. Le recrutement est moins élitiste et largement constitué d'artisans, de petits patrons ou de professions libérales qui tissent des liens mutualistes et affirment une identité écossaise.

L'Irlande doit faire face à l'hostilité des catholiques et des nationalistes radicaux, mais la Grande Loge d'Irlande compte entre 30 et , principalement recrutés dans la province de l'Ulster. La grande loge est dirigée en 1913 par Richard Hely-Hutchison, et pair d'Irlande. Elle est composée principalement de protestants ou d'Anglo-Irlandais.

Enfin, la franc-maçonnerie féminine et mixte s'installe en 1906 avec la création de la loge à Londres par Annie Besant ; quatorze loges mixtes naissent jusqu'en 1914.

La Grande Loge unie d'Angleterre, qui définit son rôle comme , s'emploie tout d'abord à consolider les relations entre les trois obédiences historiques. En 1904, John W. Woodall, ancien dignitaire de l'obédience anglaise, crée un club afin de promouvoir la paix grâce à la franc-maçonnerie. L' vise à favoriser les rencontres entre francs-maçons de toutes nationalités, Londres ayant sur son sol plus de européens, principalement des Allemands, Français et Italiens, de toutes les catégories sociales et professionnelles.

Allemagne L'Empire allemand est en 1914, la première puissance démographique de l'Europe avec d'habitants, mais également sa première puissance industrielle et militaire. Elle domine, notamment grâce à une économie protectionniste, des exportations de matériel de qualité et une demande intérieure soutenue qui permettent une productivité importante. En 1900, le pays est la deuxième puissance maçonnique d'Europe et reste empreint d'un fort morcellement obédientiel. La franc-maçonnerie sous l'Empire allemand compte une dizaine d'obédiences, qui se répartissent dans deux grandes familles. Un courant dit ou de tendance conservatrice et nationaliste, et un courant dit de tendance internationaliste et libérale. Le courant prussien représente les trois-quarts des effectifs maçonniques de l'Allemagne ; il se répartit en trois grandes loges, la fondée en 1740, la et la . Le courant dit humanitaire, qui prend ce nom au début du , est fondé au et compte cinq obédiences, la Grande Loge de Hambourg, la Grande loge au soleil, la Grande Loge nationale de Saxe, la Grande Mère de l'union éclectique et la Grande Mère loge de la concorde. Malgré une forte différence d'esprit, les huit grandes loges allemandes se reconnaissent comme régulières. En 1872, elles ont formé l'Alliance des grandes loges allemandes, elles comptent jusqu'à en 1920. Une neuvième obédience, l'Alliance maçonnique du soleil, d'inspiration pacifiste et internationaliste, est créée en 1907 ; elle compte quelques centaines de membres en 1914 et est ostracisée par toutes les autres obédiences.

France vignette|redresse|alt=photo en noir et blanc de Charles Debierre en 1921|Charles Debierre en 1921. En 1913, le Grand Orient de France (GODF) compte répartis dans . L'obédience est présidée par Charles Debierre, sénateur du Nord. Le convent qui se tient en demande des aménagements autour de la loi promulguée en août qui porte le service militaire à trois ans. On la juge contraire aux principes de fraternité universelle que prône la franc-maçonnerie, mais on pense également qu'elle alourdit qui pèse sur le peuple. Fin septembre, c'est au tour de la Grande Loge de France sous la grande maîtrise de Gustave Mesureur de tenir son convent dans les locaux qu'elle vient d’acquérir rue Puteaux à Paris. En ce début de siècle, l'obédience est proche de l'idéologie du GODF et débat de la vie chère, de la gratuité des fournitures scolaires ou de la lutte contre l'alcoolisme.

Le paysage maçonnique français comprend également l'Ordre maçonnique mixte international « le Droit humain » qui administre en 1914 et un millier de membres, la Grande Loge symbolique de France, récente scission du Droit humain, et la Grande Loge symbolique écossaise, ainsi que quelques petites organisations représentant les courants égyptiens de Memphis-Misraïm, du martinisme et du Rite Swedenborg. La Grande Loge indépendante et régulière qui naît en 1914 est rapidement reconnue par la Grande Loge unie d'Angleterre en s'inscrivant dans le courant déiste de la franc-maçonnerie. Les obédiences françaises, au diapason de la société, sont partagées entre pacifisme et patriotisme. En témoigne, par exemple, la motion présentée au convent du GODF de 1911, où Jules Uhry prescrit à la fois la défense de la patrie en cas d'agression et la recherche de contacts pour consolider la paix.

Internationalisme et pacifisme maçonniques vignette|redresse|Sebastião de Magalhães Lima, grand-maître du Grand Orient lusitanien, président de la Ligue universelle des francs-maçons.|alt=Portrait en noir et blanc d'un dignitaire franc-maçon portant ses décors. À partir de 1840, les relations inter-obédientielles se développent pour créer un réseau mondial, qui, malgré les différences de langue, se structure entre 1890 et 1900. Les contacts se multiplient à tous les niveaux ; obédiences, loges et francs-maçons concrétisent de nombreux traités d'amitié ou de reconnaissance mutuelle. Toutefois, les relations s'opèrent principalement par courants maçonniques, le courant anglo-saxon traditionnel et principalement déiste, composé majoritairement des obédiences britanniques historiques et américaines, et le courant latin, libéral et le plus souvent anticlérical, composé principalement des grandes obédiences françaises, italiennes, espagnoles et belges. Autour de ces deux grandes tendances gravite une franc-maçonnerie issue des empires coloniaux en Amérique du Sud et en Océanie.

Au-delà de la culture de la paix des franc-maçonneries européennes, inscrite dans son patrimoine depuis de nombreuses années, c'est clairement à compter de la seconde moitié du que l'internationalisme et le pacifisme maçonniques vont largement se développer. La première initiative est prise lors du premier congrès mondial d'espéranto à Boulogne-sur-Mer en 1905, par la création de la Ligue universelle des francs-maçons, ouverte à tous de manière individuelle et sans restriction, ni d'obédience, ni de courant, libéral ou traditionnel. Le projet internationaliste qui se développe autour de l'espéranto attire les francs-maçons..