L'affaire Jacques Dugué, appelée aussi « affaire de Saint-Ouen », est une affaire criminelle française qui débute en , lorsqu'un pédophile nommé Jacques Dugué est arrêté pour abus sexuel sur mineur et accusé de faire partie d’un réseau de proxénétisme pédophile s'attaquant à des enfants de moins de dix ans.

L'affaire est révélée partiellement par l'hebdomadaire Minute le , grâce au témoignage d'un des parents dont la plainte avait été "oubliée". Dans les cinq semaines qui suivent, le quotidien Le Monde consacre une dizaine d'articles à l'enquête, évoquant des ramifications à Lyon et à Chartres, ainsi qu'aux Pays-Bas et au Danemark, d'où viennent les revues pédophiles dans lesquelles les photos des victimes de Dugué avaient été publiées.

Malgré le témoignage en sa faveur de Gabriel Matzneff, le suspect sera condamné à six ans de prison ferme en 1981, avant de faire l'objet par la suite d'autres condamnations dans d'autres affaires, allant jusqu'à trente ans de prison.

Déroulement de l'affaire Enquête et arrestation L'affaire est centrée autour d’accusations de prostitution de mineurs et de proxénétisme.

En , lors d'une perquisition chez un pédophile américain, des policiers de Los Angeles, aux États-Unis, trouvent une lettre dans laquelle un Français de 43 ans nommé Jacques Dugué évoque ses efforts pour « pervertir les enfants afin qu'une nouvelle génération de pervers nous succède ». Dans cette lettre, Jacques Dugué fait également l'apologie de meurtres et tortures d'enfants. Habitant à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), il est représentant en armes et articles de sport, et père de deux filles. Depuis 1973, il entraîne aussi, bénévolement, l'équipe de basket junior du Red Star Olympique, ce qui lui permet de rencontrer de nombreux adolescents à qui il propose de poser nus dans son pavillon"Avec le pédophile Jacques D., des victimes de père en fils ?", par Françoise-Marie Santucci, dans Libération du 11 juillet 2000 .. Il fait aussi partie de groupes de couples échangistes qui se transmettent des photos d’enfants« De la libération des enfants à la violence des pédophiles : la sexualité des mineurs dans les discours politiques des années 1970 », par Jean Bérard, dans la revue Genre, sexualité et société .. Les photos et films pédophiles réalisés dans le pavillon de Jacques Dugué sont ensuite envoyés aux Pays-Bas et au Danemark.

Début , le domicile de Dugué à Saint-Ouen est placé sous surveillance. Alors qu'il vient de rentrer de vacances, les policiers français, venus perquisitionner, l'arrêtent le en train de photographier des enfants nus. Ils trouvent sur place de très nombreuses photographies pornographiques, les unes prises par lui, d'autres réalisées par des tiers, ainsi que des revues, des lettres et des films.

Il est inculpé pour attentat à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de quinze ans. Dans un premier temps, il reste en détention préventive et l'enquête ne permet pas encore de connaître précisément les faits.

Elle aboutit plus tard à l'inculpation de huit personnes pour attentat à la pudeur sur mineurs de moins de quinze ans et de quatre autres personnes en relation avec le réseau Dugué en France, soit un total de douze inculpations. Sept autres personnes sont incarcérées. Les enquêteurs estiment que Jacques Dugué allouait parfois une gratification à ses victimes, issues de milieux très modestes. La justice n’établit pas s'il réalisait ou non un bénéfice financier du fait de ses activités. Les expertises psychologiques de certaines victimes font état d'une grande "vacuité affective"Article de Françoise-Marie Santucci, dans Libération le 11 juillet 2000 .

Les rapports de police évoquent des relations sexuelles entre ces enfants et Dugué, mais aussi des scènes collectives de sodomie, fellation, et scatologie, filmées et quasiment "scénarisées". Les enquêteurs établissent que, parmi les dix-sept mineurs concernés, figurent deux garçons de trois et neuf ans, ainsi qu'une fillette de sept ans.

Médiatisation Révélation dans Minute le 10 janvier 1979 L'affaire de Saint-Ouen est révélée par le journal d'extrême-droite Minute le , grâce au témoignage d'un des parents dont la plainte avait été "oubliée". Minute disposait depuis 1977 d'un journaliste Jacques Tillier, ex-policier, qui obtenait de nombreuses informations exclusives auprès de policiers mais venait d'être mis en cause, fin , pour avoir fait échouer la filature, par les hommes du commissaire Robert Broussard, de Christian Kopf principal complice de Jacques Mesrine, en révélant son adresseArticle par Michel Bole-Richard, dans Le Monde le 13 février 1981 . C'est lui qui est visé, début janvier sur Europe1, par le directeur de la police Jean Ducret, dénonçant « quelqu’un qui joue les policiers, va voir les témoins, obtient des renseignements sur des individus que nous surveillons, et va prévenir ces derniers que nous les filons »Article de Jacques Derogy dans “L’Express” du 24 septembre 1979, reproduit dans “Témoignages” du 9 août 2007 et Jacques Tillier fera à son tour, l’objet de filatures, à l'été 1979, puis obtiendra qu'elles cessent, selon le journalisme d’investigation de L'Express Jacques Derogy.

Réaction immédiate des autres quotidiens Les autres quotidiens la couvrent aussi dans leurs éditions des deux jours suivants, car d'autres arrestations sont annoncées et les informations policières plus complètes. France-Soir, alors le journal français le plus diffusé, fait sa une sur .

Libération adopte une couverture dans le sens opposé des autres quotidiens. Dès le numéro des 13-: deux articles de Guy Hocquenghem défendent Jacques Dugué, en mentionnant avoir interrogé le juge d'instruction chargé de l'enquêteArticle de Cédric Mathiot dans Libération le 24 septembre 2017 « Affaire Dugué : le chocolat du goûter », article de Guy Hocquenghem dans Libération du 13 janvier 1979, cité dans la thèse de Antoine Idier en 2015Bibliothèque numérique de Sciences-Po « Lâchez-nous les baskets », article de Guy Hocquenghem dans Libération du 14 janvier 1979, cité dans la thèse de Antoine Idier en 2015. Le , nouvel article de Guy Hocquenghem dénonçant le traitement médiatique de l'affaire, lui reprochant d'avoir amalgamé "pédophilie, photographie, pornographie et prostitution un peu sadomasochiste". Le journal publie le surlendemain une pétition pour demander la libération du suspect dans un autre dossier de pédophilie, l'affaire des films de la FNACCf. A. Marchant, Le discours militant sur l’homosexualité masculine en France (1952-1982) : de la discrétion à la politisation. Six jours après son premier article Guy Hocquenghem publie un nouveau texte introduisant et défendant les deux parties d'une longue lettre où Jacques Dugué se justifie sur deux pleines pages deux jours de suite. Cette lettre incite à des relations sexuelles avec des jeunes âgés de seulement onze ans.C'est la période (1977-1979) où Libération a commencé à tolérer, au sein de sa rubrique courrier des lecteurs, des textes ouverts aux rencontres d'adultes avec des mineurs de douze à dix-huit ans.. Deux mois après, Guy Hocquenghem sera invité le à l'émission Apostrophes pour parler de la liberté d'expression à Libération, face à Jean Daniel et Georges SuffertGuy Hocquenghem invité à l'émission "Apostrophes" le 20 avril 1979, avec Jean Daniel et Georges Suffert .

Fin février, Le Monde critique cette lettre de Dugué et sa publication dans Libération à l'occasion d'une longue enquête récapitulant toute l'affaire et conclut que la révision du code pénal sur les relations mineurs-adultes, réclamée par une pétition de 1977 rédigée par Gabriel Matzneff, « n'est pas prête d'être acceptée par l'opinion ». Le Monde dénonce le premier « réseau » pédophile de France et un « arsenal juridique et répressif » trop limité"La France n'est plus épargnée par le "baby porno", par Bertrand Le Gendre, dans Le Monde du 27 février 1979 , en révélant que la revue Lover Boys, publiant des photos prises par Dugué, n'avait pas été interdite.

Presse homosexuelle Au même moment, le journal Le Gai Pied, fondé le et dont Guy Hocquenghem, journaliste à Libération, est un autre pilier, s'empare à son tour de l'affaire. Il pense y voir la et croit savoir qu’aucun enfant n’a dit être contraint d’aller chez Jacques Dugué, et que c’est « la loi [qui] se moque du consentement ». Gai Pied publie quelques mois plus tard un entretien avec un mineur qui a eu des relations avec Dugué. Le mineur refuse le statut de victime, parle de son « affection » pour Dugué, sur un ton assez militant : "la société considère le pédophile comme le pervers absolu […], celui qui pervertit l’enfance en lui tenant un discours différent, en lui apprenant autre chose que ce qu’eux-mêmes ou l’école lui enseignent, en lui montrant comment agir ou raisonner différemment. C’est cela qui est insupportable" .

Le mensuel Homophonies, dont le premier numéro sort en , fondé par le Comité d'urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), lui-même créé en 1979 à l'occasion de la première « université d'été homosexuelle », met en avant le fait qu’aucun enfant n’a été contraint« Les âges du consentement : militantisme gai et sexualité des mineurs en France et au Québec (1970-1980) », par Jean Bérard et Nicolas Sallée, dans la revue Femmes, genre, histoire, 2015.. Marc Croissant, employé municipal d'Ivry-sur-Seine et chargé de fonctions éducatives vis-à-vis de jeunes enfants, exprime dans une lettre adressée à l'Humanité, des opinions favorables à l'homosexualité et à la pédophilie, ce qui lui vaut son licenciement...

Témoignage de Matzneff et condamnation de 1981 Le , plus de trois ans après son arrestation, Jacques Dugué comparaît devant le tribunal correctionnel de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Le président du tribunal, Jean Sournies, prend la décision d'ordonner le huis clos pour écarter les risques de « troubles de l'ordre public » et d'« atteinte aux bonnes mœurs ». Sa décision est accueillie favorablement par les avocats de la défense, Dominique Jourdain et Jeanine Pietruzynski. En revanche les représentants des neuf parties civiles la déplorent"Jacques Dugué répond d'attentats à la pudeur sur des mineurs de moins de quinze ans", par J.-M. Durand-Souffland dans Le Monde du 04 novembre 1981 ..

Parmi ses témoins, deux écrivains réputés pour la défense de la pédophilie, Gabriel Matzneff et René Schérer, ainsi qu'un ami proche du premier, Bertrand Boulin qui a perdu son père le ministre Robert Boulin, deux ans plus tôt puis lui a consacré un livre sur l'affaire Boulin. Ils sont cités par la défense, pour soutenir celui que la presse a surnommé « l'ogre de Saint-Ouen »"Matzneff au secours de « l’ogre de Saint Ouen »" par Olivier Annichi dans Off-investigation le 30 mai 2023 .

Dans son journal intime de la période« Les Soleils révolus », par Gabriel Matzneff, publié aux Editions L'Infini, 2001, cité par Olivier Annichi dans Off-investigation le 30 mai 2023 , Matzneff précise qu'il ne connaissait pas Dugué mais a voulu l'aider, dans un esprit "Saint Vincent de Paul". Il précise s'être "borné à faire observer qu’une énumération de gestes érotiques (dans un rapport de gendarmerie, par exemple) a toujours un je-ne-sais-quoi de déplaisant, d’obscène ; qui n’exprime rien de la confiance et de la tendresse qui, le cas échéant, peuvent les avoir accompagnés".

René Schérer était lui déjà considéré avec beaucoup de méfiance par les milieux intellectuels. En 1971, la rédaction de Politique Hebdo avait ainsi refusé de publier un entretien de lui, en raison, de ses Paul Benkimoun et Sandrine Blanchard, « Que reste-t-il de la révolution sexuelle de Mai 68 ? », Le Monde, mars 2001..

Parmi les dix-sept victimes est confirmé la présence de deux garçons de trois et neuf ans, ainsi qu'une fillette de sept ans.