La chartreuse Sainte-Marie de PortesLe monastère est aussi appelé Sainte-Marie des Portes, Notre-Dame de(s) Portes, ou sous forme courte chartreuse de(s) Portes. (en latin : cartusia Beatae Mariae Portarum) est implantée dans les montagnes du Bugey, à d'altitude environ, dans le département français de l'Ain et la commune de Bénonces. Il s'agit du troisième monastère de l'ordre cartusien en termes d'ancienneté et le deuxième en France après la Grande Chartreuse. En raison d'un certain nombre de moines béatifiés ou canonisés, elle reçoit le surnom de « chartreuse des Saints ».

La chartreuse est fondée en 1115 par Bernard et Ponce, moines bénédictins de l'abbaye Notre-Dame d'Ambronay, qui recherchaient une vie plus solitaire. De ses origines au , Portes connaît une croissance rapide et joue un rôle important dans l'Ain et à l'intérieur de l'ordre des Chartreux. Le monastère est marqué par des conflits récurrents avec le prieuré Sainte-Marie d'Ordonnaz et les villages alentour pour des questions territoriales. La chartreuse est peu de fois victime des aléas naturels, politiques et religieux en sept siècles d'existence.

Le monastère est épargné lors de la Révolution française de 1789, mais livré au profane car les biens du clergé sont nationalisés. Après la dispersion des moines en 1791, plusieurs propriétaires se succèdent avant que Portes ne soit rachetée par l'ordre cartusien. Une seconde communauté s'installe en 1855 avant de vivre une nouvelle expulsion en 1901, conséquence de la loi contre les congrégations religieuses. Après une nouvelle période laïque, la chartreuse de Sélignac rachète la propriété en 1952 et des membres de la communauté prennent possessions des lieux en 1971. Une partie de l'ensemble formé par les façades et les toitures est inscrit au titre des monuments historiques depuis le .

Localisation et toponymie En 1638, le prieur de Portes, dom Joseph Monyer, écrivait que certains locaux disent que le couvent tient son nom de la montagne, dont un endroit ressemblait à une porte. Les moines interrogés n'en savaient rien, suivant simplement la toponymie usitée. Le nom Portes est vraisemblablement une traduction latine du terme local Golet, qui désigne

Histoire La chartreuse mère, dite la « Grande Chartreuse », est fondée en 1084 par Bruno, moine originaire de Cologne, et ses compagnons dans le massif de la Chartreuse. En , Bruno fonde sa « sœur » la chartreuse de Calabre, où il meurt le . Selon le mot du principal chroniqueur de l'ordre cartusien, dom Charles Le Couteulx (1639-1715), la chartreuse de Portes est la « fille aînée » de ChartreuseLe terme « Chartreuse » avec une majuscule désigne, selon l'usage, le monastère de la Grande Chartreuse. On s'y conformera dans la suite de l'article. en raison de sa fondation par deux autres moines.

Fondation vignette|alt=Photo prise de plongée d'un cloître avec un carré de verdure au centre|Cloître de l'abbaye Notre-Dame d'Ambronay, d'où les fondateurs de Portes sont originaires.

Installation de Ponce et Bernard d'Ambronay La fondation de la chartreuse de Portes est connue par le récit qu'en fait le cofondateur Bernard de Portes, dans une charte en langue latine connue sous le titre de Testament de Bernard, dont l'original existait encore en 1638, lorsque dom Joseph Monyer, prieur de la chartreuse, écrivait sa notice pour les annales de l'ordre cartusien (Annales Ordinis Cartusiensis, publiées en 1888). L'Histoire de Portes commence en 1115, quand les moines Bernard et Ponce quittent cette année-là l'abbaye Notre-Dame d'Ambronay, avec l'autorisation de l'abbé Didier, afin de mener une vie érémitique. Bernard décrit le lieu comme .

Gaucéran, archevêque de Lyon, leur rend visite peu après leur installation, ainsi qu'une vaste compagnie de seigneurs, de roturiers, de prêtres et de curés. Selon Bernard, le prêtre Pierre de Briord affirme que le lieu était autrefois de droit de régale et appartenait conséquemment au diocèse de Lyon, selon une tradition qu'il tenait de son propre père. Gaucéran cède le désert aux moines, et il donne les droits L'archevêque marque enfin les limites qui appartiennent aux moines afin qu'ils ne soient pas inquiétés.

Premiers ermitages et premières recrues La même année, Boson de Benonces, issu d'une famille noble apparentée à Anthelme de Chignin, est le premier à rejoindre Bernard et Ponce. Il est suivi par Bernard de Portes, futur évêque de Belley et prieur de Portes, et peut-être Jean de Montmédy. Les premiers frères convers sont Bompar de Surre, Gauthier d'Onglaz, Hugues de Cassiaco, laïcs de familles nobles qui se montreront généreuses envers le monastère. Avec la permission de l'archevêque de Lyon, les moines quittent l'habit noir des bénédictins pour celui des chartreux. Selon les Annales, Guigues , prieur de Chartreuse, envoie les frères Aymard et Pierre (et peut-être Boson susnommé) afin qu'ils leur apprenne les coutumes cartusiennes.

Selon une tradition, les premiers ermitages auraient été au lieu-dit La Courrerie (autrefois « Portes basses »), à en-dessous de la chartreuse actuelle et à une demi-heure de marche de Villebois. Cette tradition n'est toutefois pas confirmée par les plus anciennes archives : dans son Testament, Bernard indique que l'église « d'en-bas » est construite trois ans après celle « d'en-haut », et le lieu-dit se trouve en dehors des limites du territoire de Portes. Il est possible que La Courrerie fut un refuge provisoire en attendant la fin des travaux du nouveau monastère, construit en pierre à la place des anciennes cabanes, et qui prend le nom de Sainte-Marie de Portes. L'abbé Didier reconnaît l'indépendance de Bernard et de Ponce, qu'il délie de leur vœux d'obéissance envers lui, et les deux couvents maintiennent des rapports privilégiés. En 1128, lors de la consécration de l'église de La Courrerie, Gaucéran interdit l'entrée du « clos de Portes » aux femmes (sauf pour se rendre d'un lieu à un autre), aux chasseurs et aux hommes armés ; une nouvelle route réservée aux religieux est aussi créée..

L'âge d'or () Une économie florissante vignette|alt=Vitrail d'un évêque vêtu de rouge, en prière devant une église, et derrière un servant d'autel vêtu de jaune tenant la crosse épiscopale.|L'archevêque Renaud II, qui permet à Portes d'acquérir des terres. Vitrail de la primatiale Saint-Jean de Lyon.

L'achat, l'échange et le don permettent à Portes d'acquérir des terres. À la suite de la fixation des limites de Portes par l'archevêque Gaucéran, plusieurs laïcs donateurs embrassent la vie cartusienne après avoir donné leurs biens à la chartreuse. En , après la bénédiction de l'église de Souclin par Hugues, évêque de Grenoble, les droits des moines sont renouvelés et confirmés officiellement, avec le consentement des notables. L'archevêque de Lyon et l'évêque de Grenoble font en sorte que les biens de laïcs ou de monastères enclavés dans les limites du désert de Portes soient donnés ou vendus aux moines, en guise d'aumône. Le pape Innocent II confirme l'interdiction d'acquérir des terrains dans les limites du monastère par bulles pontificales en 1136 et en 1140. Les papes postérieurs renouvelleront régulièrement leurs promesses de protections envers la chartreuse de Portes, ainsi que les dauphins du Viennois et les comtes de Savoie.

Au début, les chartreux peinent à trouver leur subsistance en raison de l’apprêté du climat ; sur les du désert, les du clos des chartreux . Dans les années 1130, Pierre de Lyon leur permet d'acquérir un cellier en dehors du désert. En , les prieurs de la chartreuse d'Arvière et de la chartreuse de Seillon (délégués du chapitre général de l'ordre) se rendent à Lyon pour demander à l'archevêque Renaud II d'autoriser Portes à acheter dans plusieurs hameaux dauphinois : des vignes à Gervais, près de Lagnieu (1212), les territoires du Boschet, à Saint-Sorlin (), et de Chalonne, en Dauphiné (), pour l'élevage d'agneaux, ainsi que la grange monastique de Fay, à Souclin (). Portes reçoit toujours plus de dons de terrains et de droits seigneuriaux, elle contrôle une bonne part de la plaine de l'Ain. En , les chartreux rachètent le terrain du lac ou marais de « Morte de Chambo », appartenant à Guillaume de Groslée, et le lac des Hôpitaux, sur lequel ils avaient des droits de pêche depuis le milieu du . Les chartreux possèdent un premier moulin près de La Courrerie, dont il ne reste que quelques traces, avant d'acheter celui de Valouse ( ou ) et celui de Bellet (), qui est alimenté par le ruisseau de Tréfond. Les donations testamentaires et en viager, pour les personnes désireuses de finir leur vie au monastère, apparaissent au . Les chartreux de Portes deviennent bourgeois de Lagnieu, lorsque le notable Amblard Colombet, mort en , leur cède cinq maisons, des terrains, et le patronage de la chapelle Saint-Pierre de l'église locale.

Sous le priorat d’Étienne II de Châtillon (-), ce dernier règle le conflit de propriété entre Portes et l'abbaye clunisienne d'Innimont (1200), apparu sous son prédécesseur Rostaing (-). Étienne II passe plusieurs concessions de territoires et témoignages d'amitié avec les seigneurs de Langes-Montferrand (1193), ceux de La Balme (1197), ainsi que Hugues de Coligny (vers 1200) et les seigneurs de La Tour du Pin (1202). Le prieur établit aussi les premiers liens avec la maison comtale de Savoie ; par la suite, plusieurs seigneurs proches ou éloignés de Portes, comme Guy II d'Auvergne, firent de nombreuses donations de terrains, rentes ou de droits de passage, contre des prières pour leur Salut. L'exploitation de la forêt autour du monastère, l'élevage et la culture est directement administrée par les frères et les « familiers »Du latin famuli, les « serviteurs »...

Portes n'a pas toujours de bonnes relations avec les villes voisines, avec qui elle va parfois jusqu'au procès. Afin de régler les conflits, elle passe des concordats avec Onglaz ( et ), Bénonces (, et ), Conand (), Arandaz ( et ), Saint-Rambert-en-Bugey (), Soudon (), Lompnaz (), Villebois () dans le cadre de négociations sur les terres qui allaient aux uns et aux autres, et sur les droits et devoirs mutuels que pouvaient y exercer les laïcs et les moines. Ces concordats ne lui sont pas toujours très favorables en raison du développement de l'esprit communal, mais maintiennent une certaine harmonie entre Portes et ses voisins.

Relations entre Portes et le clergé vignette|130px|alt=Vitrail d'un moine en robe noire, de trois-quart vers la droite et auréolé, tenant une crosse épiscopale et un livre ouvert, dans une église.|Bernard de Clairvaux, grand ami de Portes. Vitrail réalisé autour de et se trouvant au musée de Cluny.

Deux chartreux de Portes sont prieurs de la Grande Chartreuse et ministres généraux de l'ordre : Martin de Cogneron (-) et Bernard de La Tour (- et -).

Au nord de Portes, les clunisiens avaient fondé l'abbaye de Saint-Sulpice, dont l'abbé Humbert se lie d'une grande amitié avec Bernard , et voulut introduire la règle de Bruno, plus austère que la règle de saint Benoît. Cependant, les religieux résistent à l'abbé Humbert jusqu'à sa mort, à laquelle occasion ils coupent leurs liens avec Portes. Amédée III de Savoie, constatant leur vie séculière, obtient que des moines cisterciens de l'abbaye de Pontigny s'y installent à leur place, vers . L'abbaye renoue avec la chartreuse grâce à l'amitié entre l'abbé Bernard de Clairvaux et les prieurs Bernard et Bernard II de Portes. L'abbé Bernard fait un arrêt à Portes durant un voyage pour rencontrer Guigues de Chartreuse ; parmi les autres visiteurs illustres se trouvent Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, Ponce de Balmey, prieur de la chartreuse de Meyriat, et Guérin, fondateur et abbé de Sainte-Marie d'Aulps. Dominique de Guzmán serait allé à Portes en , mais cela est regardé comme plutôt douteux par les historiens modernes.