La simulation de maladie (en anglais malingeringdu français « malingre » dont le sens est différent du dérivé anglais, puisqu'il signifie faible, chétif ou sickly en anglais.) est un comportement conscient et volontaire consistant à provoquer ou reproduire une maladie physique ou mentale, ou encore d'exagérer ou entretenir des troubles préexistants. Son but est d'induire l'observateur en erreur afin d'obtenir un bénéfice direct et précis, ou d'échapper à une charge ou à une responsabilité.
Il ne s'agit pas d'un trouble mental ou d'une maladie psychiatrique, mais d'un comportement frauduleux (mensonges, falsifications...). Par exemple, pour éviter d'aller au travail ou à l'école, pour échapper au service militaire ou à d'autres obligations, pour échapper à une sanction pénale, obtenir des aides financières ou en nature...
Caractéristiques et classification La simulation n'est pas un diagnostic médical, au sens où il ne s'agit pas d'une maladie, mais d'une situation qui peut se rencontrer en pratique clinique, et qui peut donc faire l'objet d'une attention médicale.
La simulation se distingue d’autres formes de comportement excessif. Dans le DSM-5, ces distinctions se basent sur différentes entités selon le mode supposé du caractère intentionnel ou non de la production des symptômes, et selon la clarté ou non des motivations (le bénéfice attendu).
Dans le trouble factice ou pathomimie, le sujet est aussi conscient de simuler mais sans avoir d'objectif clairement identifiable (motivation plus ou moins inconsciente) comme : attirer l'attention, se complaire dans un rôle de malade, manipuler l'entourage... Il s'agirait alors d'une recherche « d'avantage interne ou de bénéfice primaire » (besoin pulsionnel) par opposition à « l'avantage externe ou bénéfice secondaire » de la simulation.
La simulation se distingue de la sinistrose où le sujet vise aussi un but précis (bénéfice secondaire direct) mais en étant persuadé de la réalité de ses troubles. La sinistrose se rapprocherait plutôt d'un état délirant (par exemple, une paranoïa revendicative).
La simulation se distingue enfin des troubles fonctionnels, troubles somatoformes, troubles de conversion... qui sont des états non-intentionnels ou d'origine inconsciente.
Tous les professionnels de la santé mentale n’approuvent pas toutes ces distinctions. Les catégories nosologiques de la « tromperie en matière de maladie » ou de « mensonges du corps » restent constamment débattues. Schématiquement, il existe deux types d'approches, celle du regroupement des troubles privilégiant les chevauchements et les similitudes, et celle d'une division toujours plus précise privilégiant les différences. Ces deux approches coexistent en raison de la difficulté de la prise en charge des patients présentant de tels troubles.
Par exemple, le critère fondamental de l'intentionnalité des symptômes peut être difficile à évaluer car il faut enquêter sur la motivation, en tenant compte d'une possibilité d'auto-illusion ou de tromperie de soi-même. Il peut exister un continuum entre la simulation et les troubles de conversion comme l'«hysteromalingering» ou hystéro-simulation, ou encore dans le cas du menteur pathologique ou mythomanie, celui qui finit par croire à ses propres mensonges.
Selon Jean Delay cité par Jean Albert-Weil 1962, p. 21..
Histoire Antiquité et Moyen Âge Dans la Bible hébraïque , le roi David feint la démence envers Akish , roi des Philistins ( I Sam. 21: 10-15). Cela a été interprété, non pas comme une feinte, mais comme une véritable épilepsie ou une maladie grave, et la Septante utilise des mots qui indiquent clairement ce sens. Ulysse aurait également simulé la démence afin d'éviter de participer à la guerre de TroieHyginus Fabulae 95 . ..
En Grèce, la simulation est un moyen d'exprimer son refus du service public (contributions obligatoires), alors qu'à Rome, c'est un grand moyen d'échapper au service militaire. Le simulateur supposé n'est guère soumis à un examen médical proprement dit, son état est apprécié par un juge, un consul ou un stratège, avec « de fortes chances de se tromper ».
Une première mention médicale de simulation date de l'époque romaine, par Galien qui signale deux cas dans une courte monographie intitulée Quomodo morbum simulantes sint deprehendendi (Comment on doit découvrir ceux qui simulent une maladie) : un patient simulait des coliques pour éviter une réunion publique, tandis que l'autre simulait un genou blessé pour éviter d'accompagner son maître dans un long voyage.
Pour détecter la simulation, Galien utilise son sens commun : il recherche l'éventuel mobile car « c'est pour de multiples raisons que les gens feignent d'être malades ». Sa méthode est celle des médecins jusqu'au : il note les discordances entre l'examen clinique, les réponses des malades et la façon dont ils répondent, le début et l'arrêt immédiats des troubles. Galien trouve plaisir à montrer son habileté diagnostique. Sa démarche n'a rien d'officiel, et il ne porte pas de jugement moral. Il agit pour sa propre expérience personnelle. C'est seulement à la fin du que des médecins reconnaitront que le fait même de simuler témoigne d'un type de caractère qui mérite une approche médicale.
Au Moyen Âge, les hôpitaux des Antonins étaient exclusivement réservés aux malades du « mal des ardents » ou ergotisme, et obligation était faite de démasquer toute supercherie pour obtenir soins, hébergement et nourriture.
Renaissance et âge classique Imposture des gueux
Ambroise Paré, dans son livre Des monstres et prodiges (1558), chapitres XX à XXIV, traite des impostures de ceux qui feignent d'être sourds-muets, ou encore sur les moyens utilisés pour simuler des maladies, dont la lèpre ou le cancer du sein. Par exemple, le chapitre XX est intitulé : un gueux de l'ostière (mendiant de porte à porte) cachait son bras sain derrière son dos dans un manteau, en présentant à la place le bras d'un pendu qu'il avait découpé lui-même, afin d'obtenir l'aumône de Saint Antoine (saint guérisseur de l'ergotisme).
Pierre Pigray (1532-1613), chirurgien d'Henri IV, traite des simulations chez dans son Épitome des préceptes de médecine et chirurgie (1612). Il donne des cas de simulation lors du toucher royal des écrouelles, où les malades recevaient aussi une pièce d'argent.
Giovanni Battista Selvatico ou Jean-Baptiste Sylvaticus (1550-1621) publie à Milan en 1595, un traité sur les maladies simulées Institutio Medica de iis qui morborum simulant deprehensis. Il reprend un genre littéraire médical, inauguré par Galien, celui de présenter les moyens inventifs des simulateurs et de mettre en garde les médecins et chirurgiens.
Les principaux auteurs de ce genre sont Paolo Zacchias (1584-1659), Friedrich Hoffmann (1660-1740), Anton de Haen (1704-1776) qui traitent des maladies simulées dans un cadre qui sera celui de la médecine légale ou judiciaire.
Différents types de simulation sont bien représentés dans les eaux-fortes et gravures de Jacques Callot (1592-1635) sur les gueux contrefaits.
À Paris, sous l'Ancien Régime, les gueux contrefaits se réunissaient dans une zone dite la cour des miracles.
Feintes des puissants et de leurs courtisans À partir du , le fait de « se procurer une maladie de commande » ou maladie diplomatique est un moyen de calcul stratégique dans le cadre de relations politiques et courtisanes.
Dans son manuel sur l’ascension sociale, l’anglais George Puttenham (1530-1590) conseille à l'aspirant courtisan d’avoir et suggère de feindre une "The Art of English Posey: a Critical Edition." George Puttenham. Ed. Frank Whigham & Wayne A. Rebhorn. (2007) 379-380..
Se faire savoir malade à des moments propices ou décisifs est pratique courante chez les Grands, y compris les Papes (par exemple, Alexandre VII dans ses rapports avec la FranceMatthieu Lahaye, Une maladie diplomatique du pape Alexandre VII, dans Xavier Le Person 2018, p.85-93., ou Sixte V au moment de son élection). Le prétexte de maladie sert à de nombreux usages :
Temporiser, attendre et voir, prendre du recul, retarder une décision... Signifier son mécontentement, ne pas se déplacer, s'éloigner, refuser une rencontre ou une invitation...
Aux , les cures thermales sont un prétexte de manœuvres politiques et diplomatiques. « Prendre les Eaux » est un moyen de s'éloigner, d'éviter un conflit ou de se rencontrer discrètement.
À la cour de France, les courtisans présentent souvent les mêmes maladies que le souverain. Après l'opération de la fistule anale de Louis XIV, plus de trente courtisans simulèrent la maladie en demandant à être opéré à la manière du roi.
Temps modernes Médecine militaire et pénitentiaire Dans son Traité de médecine légale (1813), François-Emmanuel Fodéré (1764-1835) relate des cas de simulations de convulsions, où la reconnaissance est facile, et de douleurs beaucoup plus difficiles à distinguer des douleurs « véritables ». Il est l'un des premiers à s'interroger sur le rôle éthique du médecin : il préfère être indulgent plutôt que de risquer d'être injuste, mais d'autres répliquent qu'il vaut mieux être rigoureux pour éviter les abus..
Les maladies simulées deviennent un sujet important de médecine militaire (armée et marine) avec l'instauration de la conscription. De nombreux travaux systématiques sont publiés en France, en Allemagne, et en Angleterre. Ils visent à répertorier les moyens et procédés utilisés par les conscrits pour éviter le service obligatoire, ou par les soldats cherchant à se soustraire aux ordres. En France, la simulation de maladie dermatologique est étudiée en détail lors des guerres de 1870-1871 et de 1914-1918.
Dans ce cadre, et en temps de guerre, les mutilations volontaires pour s'éloigner de la ligne de front sont un problème récurrent à partir des guerres napoléoniennes. Durant la première guerre mondiale, les poudres pyroxylées remplacent la poudre noire, et des médecins constatent qu'à bout portant ou touchant, les lésions par arme à feu laissent un tatouage en cocarde plus ou moins caractéristique, et telle blessure à la main ou au pied est suspecte. Les risques d'erreurs restent élevés, et le diagnostic est fait selon l'intention et les circonstances évaluées par l'enquête militaire. Les blessés suspects étaient séparés des autres pour passer en jugement.
En sus des dermatoses provoquées (par substance irritante ou caustique), les maladies simulées les plus communes dans l'armée française durant la première guerre mondiale furentAlain Larcan et Jean-Jacques Ferrandis 2008, op. cit., p. 476-477. :
Les ictères provoqués par l'ingestion d'acide picrique (composant d'explosif) détectés par la recherche d'acide picramique dans les urines. Les fièvres provoquées en se tapant les coudes contre les murs ; les bronchites par cigarette à l'huile ou à des médicaments ; les abcès par auto-injection de pétrole ou de crachat purulent ; les angines rouges par un gargarisme de vin blanc très chaud fortement additionné de poivre.
En France, au cours du l'administration pénitentiaire s'intéresse aux conditions de vie et d'hygiène des détenus, et se dote d'un personnel médical (Hôpital central des Prisons de France à Fresnes). Selon l'un de ses médecins-chef, Jean Albert-Weil, Le médecin des prisons doit « soigner et protéger les détenus qui sont vraiment malades. Un détenu malade pour le médecin n'est pas un détenu ; il est un malade qui a droit à toute sa sollicitude, à tout son dévouement ».
Mais si ce même médecin peut se montrer consciemment indulgent, « il ne doit jamais perdre la face en laissant apparaitre qu'il est une dupe ». Détecter les maladies simulées permet au médecin de prison d'établir un lien de confiance avec les détenus malades d'une part, et avec son administration d'autre part.
Médecine sociale et sociétale