Le bagne de Nouvelle-Calédonie, surnommé la Nouvelle, est un ancien établissement pénitentiaire de type colonie pénale, en activité de à . Situé sur les îles de Nouvelle-Calédonie dans l'océan Pacifique Sud, il a vu environ français de métropole être déportés de 1864 à .

Répartis en trois catégories, les condamnés pouvaient espérer être libérés sans pour autant obtenir de retour en métropole.

Les colons pénaux Les « Transportés » Les transportés (selon la loi du sur les bagnes coloniaux) sont de loin les plus nombreux, aussi appelés « forçats » car condamnés à des peines de travaux forcés (de huit ans à la perpétuité) pour des crimes de droit commun (allant de la simple voie de fait ou attentat à la pudeur au meurtre). Ils sont pour la plupart placés au pénitencier de l'île Nou et servent à l'édification des routes et bâtiments de la colonie, en premier lieu la construction du pénitencier-dépôt de l'île, juste en face du chef-lieu rebaptisé Nouméa. La Nouvelle-Calédonie devient dans les années 1860 un théâtre d'expérimentation de la théorie sociale du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie Charles Guillain, plus saint-simonien que fouriériste qui veut réhabiliter le bagnard par le travail et lui donner une seconde vie après sa peine en lui offrant des concessions de terre..

vignette|gauche|Carte postale originale, bagne de l'île des Pins à Ouro. Les 250 premiers « ouvriers de la Transportation » arrivent à Port-de-France le à bord de L'Iphigénie. En tout, 75 convois amènent, entre 1864 et 1897, environ immatriculés au bagne, selon les estimations d'Alain Saussol .. Parmi les descendants de Transportés on peut citer les Bouteille, Bouteiller, Chatenay, Colomina, Delathière, Gervolino, Komornicki, Lafleur, Lucas, Mariotti, Pagès, Papon, Péré et Robelin. Il y eut transportés maghrébins entre 1864 et 1897 (sur un total de condamnés à la transportation, la déportation ou la relégation) ( en histoire / document de recherche), Listes des « arabes » en Nouvelle-Calédonie (1864-1921) par catégories pénales : , et ..

Les « Déportés » vignette|droite|La guillotine du pénitencier de l'île Nou et son bourreau, Macé, en 1911. Les déportés (selon la loi de déportation politique du ) sont des condamnés politiques, issus essentiellement des participants à la Commune de Paris de 1871, ce qui fait que les déportés sont souvent appelés « Communards ».

déportés sont envoyés à partir de 1872 aux pénitenciers de l'Île des Pins, ou de Ducos (pour ceux considérés les plus dangereux), avec parmi eux des « célébrités » comme Louise Michel ou Henri Rochefort. Ils obtiennent l'amnistie en 1880 qui les autorise à repartir : moins de 40 familles décident de rester faire souche dans la colonie (les Armand, Bourdinat, Cacot, Courtot, Dolbeau, d'autres, comme Adolphe Assi, Louis Boissier ou Louis Roger, restent également mais n'ont pas de descendance). Entrent également dans cette catégorie les participants à la révolte de Mokrani de 1871 en Algérie ainsi que les condamnés des insurrections successives de 1864 (sud-Oranais), 1876 (El Amri), 1879 (les Aurès) et 1880-1882 (sud-Oranais) : ils sont plusieurs centaines d'« Algériens du Pacifique » dont la plupart, malgré une amnistie en 1895, vont fonder des lignées calédoniennes majoritairement installées à Nessadiou et à Bourail (les Abdelkader, Aïfa et El Arbi, notamment).

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Les « Relégués » Les relégués, ou récidivistes, sont aussi condamnés au bagne à partir de 1885 (Loi Waldeck-Rousseau du ). Il y a au total plus de et relégués envoyés à « la Nouvelle », surtout à l'île des Pins, Prony ou le Camp de la Ouaménie à Boulouparis.

Activités vignette|gauche|Bagnards à Nouméa, arasement de la butte Conneau, vers 1875. L'encadrement est confié à un personnel pénitentiaire important, jusqu'à 660 personnes, secondé par la police indigène..

Le bagne se transforme, de fait, en entreprise sous-traitante de main-d'œuvre aux administrations (chantiers publics), puis aux sociétés privées (SLN et autres). La recette de la location (après une phase de prêt) est affectée au budget général, dont le tiers est perçu par le Trésor public, en cas de bénéfices.

Le nombre de pénaux présents en Nouvelle-Calédonie est monté jusqu'à en 1877, soit les deux tiers des Européens présents dans la colonie. En 1897, date de l'arrêt des convois de transportés et relégués, ils sont encore .

Après les travaux forcés Après les travaux forcés, les bagnards doivent « doubler » leur peine en étant placés dans des fermes pénitentiaires et, une fois libérés, y obtiennent une terre en concession pénale. L'administration pénitentiaire se dote pour ce faire d'un important domaine foncier, largement pris sur les terres indigènes, qui monte à son apogée jusqu'à . En tout, les concessions définitivement attribuées aux libérés sont évaluées à environ. Les centres d'implantation des colons pénaux sont Bourail dès 1867 (avec quelque ), La Foa-Farino (avec les centres de Fonwhary, Focola, Ouraï, Farino et Tendéa) à partir de 1876, Ouégoa après 1880 et Pouembout en 1883. Les derniers centres pénitentiaires sont fermés en 1922 et en 1931, mais de nombreux descendants de « libérés » restent installés sur les concessions de leurs ancêtres C. Debien-Vanmaï, « Le Rôle des bagnards dans la colonisation en Nouvelle-Calédonie (1854-1931) », site du Vice-Rectorat de Nouvelle-Calédonie..

Les Communards à la Nouvelle vignette|L'Évasion de Rochefort, Édouard Manet 1881. À partir de 1872 et jusqu'aux amnisties de 1880, les insurgés de la Commune de Paris sont déportés en Nouvelle-Calédonie au bagne, sur l'île de Nou pour les forçats, sur la presqu'île de Ducos pour les « déportés en enceinte fortifiée », ou encore à l'île des Pins pour les « déportés simples » dont certains sont autorisés à séjourner à Nouméa. On envoie aussi les insurgés de la révolte kabyles de 1871, sur l'île des Pins.

Pendant la révolte de 1878, les déportés sont utilisés par l'administration coloniale dans la répression des Kanaks (voir Ataï).

Louise Michel, qui obtint, au cours de sa déportation, un poste d'institutrice à Nouméa, est une des rares à s'être intéressée à la culture kanak et à s'opposer à la répression. Alors que les Communards bénéficièrent d'une amnistie en 1880, les « Algériens du Pacifique » finirent, pour la plupart, leur vie en Nouvelle-Calédonie.

Une nouvelle intitulée Jacques Damour, écrite par Émile Zola en 1880, évoque le bagne. Le même auteur le mentionne également dans Le Docteur Pascal (1893), lorsqu'il fait détailler par Pascal Rougon à sa nièce Clotilde la généalogie des Rougon-Macquart, concernant Étienne Lantier :

Les femmes à la Nouvelle La Direction des colonies ayant besoin de femmes pour coloniser l'île, l'autorité pénitentiaire fait le tour des prisons centrales métropolitaines pour susciter des volontariats pour partir en Nouvelle-Calédonie. Le premier convoi de transportation de femmes condamnées débarque de lIsis le . Beaucoup sont célibataires et condamnées à des travaux forcés pour infanticidesSouvent des domestiques engrossées par leur maître, elles sont « recrutées » en premier car supposées en manque de maternité et voulant refonder une famille. puis, en nombre insuffisant (192 de 1870 à 1887), des femmes condamnées à la réclusion (80) ou à de la prison pour simples délits (250). Elles sont hébergées à Bourail dans un couvent tenu par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny jusqu'à leur mariage avec un libéré titulaire de terre ou un condamné, leurs rencontres étant organisées sous l'œil vigilant des religieuses.

Seuls quatre mariages voient des libérés du bagne épouser des femmes libres. Les autres épousent des condamnées libérées ou en cours de peine..

La fin du bagne vignette|Ruines du bagne de l'île des Pins. La présence du bagne est peu à peu contestée par les colons qui subissent la concurrence de la main-d'œuvre des bagnards mais aussi de l'administration pénitentiaire qui accapare les meilleures terres. Un nouveau gouverneur nommé en 1894, Paul Feillet, se déclare contre le que constitue la « transportation ». Elle sera interrompue en 1897, mais les prisonniers du bagne y finiront leur vie (en 1921, ils étaient encore ). Le dernier détenu a été Cheikou Cissé, tirailleur condamné en 1919 à la déportation à perpétuité, transféré à Cayenne à la désaffectation du bagne.

Historiographie, patrimoine et mémoire vignette|Vestiges du bagne à Prony. La question des héritages historiques de la période coloniale commence à être soulevée dans les années 1970 par un géographe de l'« école de Montpellier », élève de François Doumenge, Alain Saussol, à travers son ouvrage L'Héritage (sous-titré Essai sur le problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie), en 1979, qui aborde les thématiques de spoliations foncières, de cantonnement et étudie les effets à cet égard de la colonisation de peuplement, notamment pénale.

À partir de la même époque, Louis-José Barbançon, enseignant dans le secondaire et descendant de forçat, s'attache à des recherches historiques sur le bagne de Nouvelle-Calédonie et la colonisation pénale, champs jusque-là délaissé par les historiens, tout en multipliant les actions de vulgarisation de cette recherche et en menant en parallèle des activités politiques marquées par la défense d'une identité pluriethnique voire d'une forme de nationalisme calédonien. Il a obtenu son doctorat en histoire auprès de l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, sous la direction de Jean-Yves Mollier, avec une thèse sur les représentations coloniales du bagne intitulée « Entre les chaînes et la terre. L'évolution de l'idée de déportation au en France, aux origines de la colonisation en Nouvelle-Calédonie ». Elle est publiée en 2003 sous le titre : L'Archipel des forçats. Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931)Fiche de Louis-José Barbançon, plateforme d'édition scientifique hypermédia Criminocorpus.. Surtout, il met en avant, dans Le Pays du non-dit en 1991, le processus d'oubli longtemps installé dans la mémoire collective locale, faisant du bagne l'un des nombreux « tabous » de l'histoire néo-calédonienne et regrettantL.-J. Barbançon, Le Pays du non-dit, Nouméa, 1991, ; F. Angleviel, « Compte rendu Le Pays du non-dit », Revue française d'histoire d'outre-mer, 308 (1994), p. 371-372. :

Une autre historienne néo-calédonienne, Christiane Terrier, tout en nuançant l'aspect fortement majoritaire de la colonisation pénale par rapport à la colonisation libre tel que défendu par Barbançon, reconnaît aussi cet oubli : Chr. Terrier, La colonisation de peuplement libre en Nouvelle-Calédonie (1889-1909) ou les conséquences de la confrontation entre intérêts métropolitaines et insulaires dans l'évolution d'une utopie française en Océanie vers un type colonial spécifique, , thèse de doctorat en histoire contemporaine présenté à l'Université de la Nouvelle-Calédonie en 2000, sous la direction de Paul De Deckker..

vignette|Le fort Teremba près de Moindou. En lien avec ce long délaissement par l'historiographie de l'histoire coloniale en général et de celle de la colonisation pénale en particulier, les vestiges du bagne sont restés longtemps, pour certains jusque dans les années 2010, délaissés par les pouvoirs publics ou bien réutilisés sans mettre en valeur leur aspect patrimonial. Beaucoup ont par la suite été gagnés par la végétation (l'exemple le plus notable étant celui de l'ancien camp de Prony). L'association « Témoignage d'un passé » (ATUP) a ainsi été créée en 1975 dans le but de promouvoir la préservation du patrimoine hérité de la période coloniale (maisons coloniales, anciens centres pénitentiaires…) et permettre la création de musées, dont un pour le bagne à NouvilleHistorique de l'association Témoignage d'un passé..