La sémiologie de la musique (ou sémiotique musicaleRaymond Monelle, Linguistics and Semiotics in Music, Chur, Harwood, 1992, p. 28, note qu'il a été convenu, au moment de la création de l'Association Internationale d'Études sémiotiques en 1969, que « le terme « sémiologie » devrait être abandonné » au profit de « sémiotique », mais que les auteurs français ont continué à l'utiliser.) est l'étude des significations et du sens de la musique.

La sémiologie musicale a fait l'objet d'une théorisation importante dans le domaine musicologique francophone, à la suite des travaux de Jean-Jacques Nattiez, contribuant ainsi à renforcer l'idée, exprimée par Nicolas Ruwet dès 1959, que « la musique est langage ».

Musique et langage La réflexion sur les rapports entre musique et langage est l'une des constantes de la réflexion sur la musique : Eduard Hanslick (1854) : « En musique, il y a du sens et de la logique, mais ils sont musicaux ; la musique est un langage que nous parlons et que nous comprenons, mais que nous ne pouvons pas traduire »Eduard Hanslick, Vom musikalisch Schönen, Leipzig, Weigel, 1854, p. 35.. Anton Webern (1933) : « Quelqu'un veut communiquer en sons quelque chose qui ne pourrait pas se dire autrement. La musique est dans ce sens un langage »Anton Webern, Der Weg zur neuen Musik, Vorträge 1932-1933, W. Reich éd., Vienne, 1960, p. 17.. Henrich Schenker (1935) : « La musique n'est jamais comparable aux mathématiques ou à l'architecture, plutôt et plus probablement seulement au langage, particulièrement à un langage musical [Ton-Sprache] »Heinrich Schenker, Der freie Satz, Vienne, Universal, 1935, p. 19. Theodor W. Adorno (1956) : « La musique est semblable au langage. [...] Mais la musique n'est pas le langage. [...] La musique est semblable au langage en tant que succession temporelle de sons articulés qui sont plus que seulement des sons. Ils disent quelque chose, souvent quelque chose d'humain. [Etc.] »Theodor W. Adorno, « Musik, Sprache und ihr Verhältnis im gegenwärtigen Komponieren », Gesammelte Schriften 16, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1978, p. 649. Ce texte avait été publié deux fois en 1956, dans une publication de l'Archivo di Filosofia, Rome, et dans Jahresring 56-57.. Deryck Cooke (1959) : « La tâche devant nous est de découvrir exactement comment la musique fonctionne comme un langage. »Deryck Cooke, The Language of Music, Londres, Oxford University Press, 1959, p. 34. Roland Barthes (1964) : « La sémiologie a [...] pour objet tout système de signes, quelle qu'en soit la substance, quelles qu'en soient les limites : les images, les gestes, les sons mélodiques, les objets et les complexes de ces substances [...] constituent, sinon des « langages », du moins des systèmes de signification »Roland Barthes, « Présentation », Communications 4 (1964), p. 1.. Claude Levy-Strauss (1971) : « la musique, c'est le langage moins le sens »Claude Lévi-Strauss, Mythologiques 4, L’Homme nu, Paris, Plon, 1971, p. 579.. Émile Benveniste (1974) : « Si la musique est considérée comme une « langue », [...] c’est une langue qui a une syntaxe, mais pas de sémiotique »Émile Benveniste, « Sémiologie de la langue », Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974, p. 56. La « sémiotique » était pour lui la relation signifiant–signifié décrite par Ferdinand de Saussure.

Une caractéristique du langage, c'est qu'il est « articulé ». Selon la description d'André Martinet, « La première articulation du langage est celle selon laquelle tout fait d'expérience à transmettre, tout besoin qu'on désire faire connaître à autrui s'analysent en une suite d'unités douées chacune d'une forme vocale et d'un sens. [...] La première articulation est la façon dont s'ordonne l'expérience commune à tous les membres d'une communauté linguistique déterminée. [...] Chacune de ces unités de première articulation présente [...] un sens et une forme vocale (ou phonique). Elle ne saurait être analysée en unités successives plus petites douées de sens. [...] Mais la forme vocale est, elle, analysable en une succession d'unités [...]. C'est ce qu'on désignera comme la deuxième articulation du langage. [...] On aperçoit ce que représente d'économie cette seconde articulation : si nous devions faire correspondre à chaque unité significative minima une production vocale spécifique et inanalysable, il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l'être humain. Grâce à la seconde articulation, les langues peuvent se contenter de quelques dizaines de productions phoniques distinctes que l'on combine pour obtenir la forme vocale des unités de première articulation. » André Martinet, Éléments de linguistique générale, 2e éd., Paris, Colin, 1980, p. 13-15. Jean-Jacques Nattiez considère que la musique n'est pas articulée de la même manière. Pour lui, les notes, unités de seconde articulation, ne s'associent pas pour former des unités significatives : « la musique ne relie pas les significations dénotées ou connotées selon la logique propre au langage verbal ou à la littérature »Jean-Jacques Nattiez, « La Signification comme paramètre musical », Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle, vol. 2, Les Savoirs musicaux, Actes Sud, 2004, p. 258.. Pour Nicolas Meeùs, cependant, en musique « la question de la double articulation ne doit pas nécessairement se poser en termes de signification »Nicolas Meeùs, « Musical Articulation », Music Analysis 21/2 (2002), p. 163. Traduction française en ligne, « Articulation musicale », http://nmeeus.ovh/NMSemio/Articulation.pdf, p. 3-4.. Il explique que la notion linguistique de « signification » pourrait être remplacée en musique par celle de « pertinence analytique » et que l'un des critères qui font qu'un groupe de notes a cette pertinence, c'est qu'il est répété, ce qui peut en faire un « motif »Id, en particulier p. 166-168; traduction, p. 7-8..

Sémiotique générale Dans son Cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure imagine « une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; [...] nous la nommerons sémiologie (du grec sêmeîon, «signe»). [...] La linguistique n'est qu'une partie de cette science générale ». C'est le point de départ de ce qu'on appelle la sémiologie (ou sémiotique) générale, dont la sémiologie musicale est l'une des branches.

Umberto Eco a noté que « la musicologie contemporaine, jusqu'à il y a quelques années, n'a été qu'à peine influencée par les études structuralistes en cours, qui s'occupent de méthodes et de thèmes qu'elle avait absorbés il y a des siècles »Umberto Eco, A Theory of Semiotics, Indiana University Press, 1979, p. 10.. Et Jean-Jacques Nattiez ajoute que la sémiologie musicale « est née et s'est développée au contact de disciplines non spécifiquement musicologiquesJean-Jacques Nattiez, « Le mécanisme de l'invention dans l'élaboration de la sémiologie musicale », Études françaises, vol. 26, no 3, hiver 1990, p. 91-99, p. 23 (lire en ligne). ».

Roland Barthes a pourtant mis en doute la possibilité d'une sémiotique générale : « Il n'est pas du tout sûr qu'il existe dans la vie sociale de notre temps des systèmes de signes d'une certaine ampleur, autres que le langage humain »Roland Barthes, « Éléments de sémiologie », Communications 4 (1964), p. 91-135 (ici, p. 91), republié avec Le Degré zéro de l'écriture, Paris, Gonthier, 1965, p. 77-181.. Selon Nattiez, « Barthes n'hésite pas à considérer a priori tous les systèmes de signes comme des langages, alors que chez Mounin ce travail comparatif est [...] préparatoire à une évaluation de l'importance réelle du modèle linguistique fondamental. Mais dans les deux cas le but est sémiotique ; les objets étudiés par Barthes sont les langages constitués de signes à deux faces, ceux de Mounin sont des signaux produits dans l'intention de communiquer »Jean-Jacques Nattiez, « The Contribution of Musical Semiotics to the Semiotic Discussion in General », A Perfusion of Signs, Th. A. Sebeok éd., Bloomington, Indiana University Press, 1977, p. 129..

Pour François Rastier, « une sémiotique générale ne peut être que fédérative ; elle définit le champ où la linguistique, l’iconologie, la musicologie et les autres sciences sémiotiques procèdent à leurs échanges pluridisciplinaires »François Rastier, « Sémiotique et sciences de la culture », Linx, Revue des linguistes de l’université Paris X Nanterre 44(2001), p. 156..

Sémiologie et communication Eric Buyssens a écrit que « La sémiologie peut se définir comme l'étude des procédés de communication »E. Buyssens, La communication et l'articulation linguistique, Paris, PUF, 1967, p. 11.. Selon Oswald Ducrot, « Une des innovations de la linguistique de Saussure est de déclarer essentiel à la langue son rôle d'instrument de communication »Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, 1972, p.43. ; il ajoute que c'est aussi l'opinion de ceux qu'on appelle les fonctionnalistesLuis Prieto, Messages et signaux, Paris, PUF, 1966 ; Georges Mounin, Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, 1968, et Introduction à la sémiologie, Paris, Minuit, 1970.. Pour Winfried Nöth, « la recherche explicitement sémiotique [...] étudie les processus de signification et de communication »Winfried Nöth, Handbook of Semiotics, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1990, p. 3-4.. Mais Jean-Jacques Nattiez objecte que « La communication n'est qu'un cas particulier des divers modes d'échange, une des conséquences possibles des processus de symbolisation »Jean-Jacqques Nattiez, Musicologie générale et sémiologie, Paris, Bourgois, 1987, p. 39..

Certains ouvrages remettent tôt en cause le rapport entre sémiotique et communication, par exemple Tomas Maldonado, « Communication & Semiotics » (1959), ou Ferruccio Rossi-Landi Significato, communicazione e parlare commune (1961), cités par Sémir Badir , « Sémiotique et langage », Espaces théoriques du langage. Des parallèles floues, C. Normand & E. Sofia éd., Louvain-la-Neuve, Academia, 2013, p. 282.. Et Benveniste écrit : « Le locuteur doit se dégager de cette représentation de la langue parlée comme extériorisation et comme communication »Émile Benveniste, Dernières leçons. Collège de France, 1968 et 1969, J. C. Coquet et I. Fenoglio éd., Paris, EHESS, Gallimard, Seuil, 2012 p. 93..

Tripartition sémiologique Jean Molino, se référant à GilsonP. Gilson, Peinture et réalité, Paris, Vrin, 1958, et Introduction aux arts du beau, Paris, Vrin, 1963. et à ValéryP. Valéry, Œuvres, tome I, Paris Gallimard, 1957). (J. Molino n'est pas plus précis pour cette référence.), écrit dans l'article fondateur de la tripartition sémiologique : « Au sein de cette famille [...] des signes, il convient de découper des ensembles fonctionnels : les conduites ou processus symboliques qui nécessitent, sinon une communication au sens strict du mot, tout au moins un réseau d'échanges entre individus. [...] « C'est d'abord une production, et pas seulement une émission, comme on a coutume de le dire en utilisant le modèle trompeur de la communication ; la musique se lie ainsi étroitement à la technique [...] : les arts du beau sont des arts poiétiques [...]. « L'objet musical est reçu par l'auditeur, par le participant à la cérémonie ou au concert, sans oublier le producteur lui-même. [...] Il convient donc de distinguer une dimension poiétique et une dimension esthésique du phénomène symbolique [...]. Mais le phénomène symbolique est aussi objet, matière soumise à une forme. À ces trois modalités d'existence correspondront trois dimensions de l'analyse symbolique, l'analyse poiétique, l'analyse esthésique et l'analyse « neutre » de l'objet »Jean Molino, « Fait musical et sémiologie de la musique », Musique en jeu 17, janvier 1975, p. 46-47.. Dans Musicologie générale et sémiologie, Jean-Jacques Nattiez ajoute :