Dans le contexte de la métaphysique analytique, le monisme est la thèse selon laquelle il n'existe véritablement qu'un seul être individuel dont la coexistence avec quoi que ce soit d'autre est impossible. En ce sens, il affirme l'unité individuelle, sans division aucune, de tout ce qui existe, et exclut la possibilité même d'une existence séparée.

Le monisme de type « analytique » n'est pas une thèse scientifique concernant les choses et la façon dont on devrait les compter, mais une conception métaphysique portant sur leur mode d'être. Pour les philosophes monistes du courant analytique, il n'y a – et il ne peut y avoir – qu'un seul individu existant par lui-même. Tout ce que nous croyons à tort exister de façon séparée n'est qu'une modification, un aspect ou un sous-produit de cet individu.

Depuis les travaux de Terence Horgan, Matjaž Potrč et Jonathan Schaffer dans les années 2000, qui ont permis de renouveler et de formaliser les concepts du monisme, cette vision unitaire du monde connaît un regain d'intérêt en philosophie analytique.

Désambiguïsation

Bien qu'il implique également l'idée d'une unité substantielle du monde, le monisme entendu au sens analytique ne doit pas être confondu avec le monisme classique tel qu'il a été défini par Christian Wolff au , et qui est aujourd'hui qualifié de « monisme de la substance » (substance monism)On oppose traditionnellement le monisme de la substance au « dualisme des substances » (substance dualism), dualisme ontologique qui affirme l'existence de deux substances, ou de deux types de substance : l'esprit et la matière. Dans la philosophie classique, le terme de « substance » désigne la réalité permanente qui sert de substrat aux attributs changeants. La substance est ce qui existe en soi, en dessous des accidents, sans changements. C'est au philosophe français du René Descartes que l'on attribue généralement la première conception dualiste moderne de la substance. par les auteurs du courant analytique. En effet, l'affirmation classique de l'unité substantielle des choses, partagée aussi bien par les philosophes matérialistes que par ceux qui défendent une conception spiritualiste de la réalité, est parfaitement compatible avec l'affirmation qu'il existe véritablement un grand nombre de choses distinctes. L'unité alors envisagée n'est pas celle qui établit l'existence d'« une seule chose », mais celle qui établit l'existence d'« un seul type de choses », autrement dit, celle d'une seule grande catégorie d'entités susceptible de comprendre toutes les catégories d'entités existantes (par exemple, dans une perspective matérialiste, la catégorie « matière » comprend toutes les catégories de choses existantes). Or, dans son acception analytique, le monisme est une thèse plus forte et plus radicale que celle-ci, puisqu'il affirme l'unité individuelle (« une seule chose ») de tout ce qui existe véritablement ou fondamentalementCette forme radicale de monisme est néanmoins compatible avec ce que l'on nomme, en philosophie de l'esprit, le « dualisme des propriétés » (property dualism), d'après lequel il n'existe pas deux types de substance – l'esprit et la matière – mais deux types de propriétés différentes instanciées par une même substance : les propriétés mentales et les propriétés physiques..

Origine et histoire L'affirmation de l'unité individuelle de l'être se retrouve dès l'Antiquité, dans le Parménide de Platon ou dans le néoplatonisme, par exemple. Mais c'est seulement dans le contexte de la philosophie britannique qu'elle constitue un thème soumis à l'analyse logique, notamment avec Francis Herbert Bradley et Bernard Bosanquet. À la fin du et au début du , ces deux philosophes sont les principaux représentants de l'idéalisme britannique, courant de pensée qui s'inspire de l'idéalisme absolu de Hegel et du spiritualisme de Hermann Lotze. Avec John McTaggart, ils annoncent la philosophie analytique moins par leur doctrine et leur méthodologie communes, que par l'opposition qu'ils suscitent chez les philosophes analytiques de la première génération, Bertrand Russell et George Edward Moore. Les premiers développements de la philosophie analytique procèdent en effet d'une critique de l'idéalisme philosophique, associée à une critique plus spécifique du monisme de Bradley et Bosanquet. Chez ces deux auteurs, le monisme prend une nouvelle forme : la réalité n'est plus une totalité identifiable à la pensée ou à l'esprit, comme chez Hegel, mais une unité inexprimable qui transcende la pensée mêmeI. Johansson, « Toutes les relations sont internes – la nouvelle version », Philosophiques, vol. 38, n°1, p. 219-239, printemps 2011. Article en ligne..

L'idée d'unité absolue

Bradley et Bosanquet Après avoir longuement travaillé sur l'œuvre de Hegel, dont l'idéalisme absolu l'inspire, F. H. Bradley publie en 1893 son ouvrage majeur : Appearance and Reality F. H. Bradley, Appearance and Reality – A Metaphysical Essay (1893), Londres, George Allen & Unwin LTD, 1916 (6e édition). Livre en ligne.. Dans cet ouvrage de métaphysique, il affirme qu’il n’y a rien à proprement parler de réel sinon l’Absolu lui-même : tout, hormis l’Absolu, est apparence ou illusionD. Boucher et Andrew Vincent, « L'idéalisme et la culture philosophique britannique », Revue germanique internationale, n° 15 : Hegel : droit, histoire, société, Paris, P.U.F., 2001, p. 239-260. Article en ligne. S. Candlish & B. Pierfrancesco, « Francis Herbert Bradley », in E. N. Zalta (éd.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (encyclopédie philosophique en ligne). Article archivé en ligne (printemps 2017).. Bradley élabore en ce sens une conception de la réalité où les relations apparentes entre les choses n'ont aucune consistance véritable et correspondent simplement à des aspects différenciés par la pensée d'un seul et même être d'ordre spirituel ou psychique, d'où proviennent toutes nos expériences. L'expérience de l’Absolu, de type mystique, est atteinte lorsqu'elle manifeste cette totalité indifférenciée, autrement dit, cette unité spirituelle indivisible. Mais la pensée fractionne l’unité de cette expérience en de multiples aspects qui sont interprétés à tort comme des choses ou des propriétés indépendantes. En outre, l'Absolu ne peut de son côté entretenir de relation épistémique ou ontologique avec une quelconque pensée. Il possède en effet trois propriétés qui interdisent ces deux genres de relation :

il est parfaitement concret et individuel ; il ne peut donc être saisi par concept ou abstraction il est universel ; il ne peut donc être inclus dans une expérience particulière et limitée il constitue l'unique réalité ; il ne coexiste donc avec rien, et le monde pluriel dont nous faisons l’expérience n'est qu'une illusion.

Aux objections s'appuyant sur le constat indéniable de la diversité des phénomènes, Bradley propose de considérer une expérience pré-conceptuelle immédiate et primitive qui, avant d'être distinguée par la pensée, se présente toujours comme une unitéD. Holdcroft, « Francis Herbert Bradley », in J.-F. Mattéi (dir.), Encyclopédie philosophique universelle, vol. 3 : Les œuvres philosophiques – Dictionnaire, tome 2, p. 2281-2282 (« Apparence et réalité, 1893 »).. Mais il ne s'agit là pour lui que d'une analogie car, contrairement à l'expérience pré-conceptuelle, l'Absolu transcende par son niveau de conscience la pensée même, et tout, y compris la pensée conceptuelle, est intégré en lui. Cette idée de l'Absolu comme seule véritable réalité séduit au cours du un certain nombre de philosophes indiens se recommandant du Védanta.

Contrairement à Bradley, Bernard Bosanquet ne voit pas quant à lui de discontinuité entre l'expérience ordinaire et l'expérience absolueFrançois Houang, « Bernard Bosanquet », dans D. Huisman (dir.), Dictionnaire des philosophes (1984), Paris, Quadrige/P.U.F., 2009, p. 278-282.. Grâce à l'immanence du principe de non-contradiction dans notre vie, nous pouvons partir de n'importe quelle expérience pour aboutir à l'expérience absolue. Mais comme Bradley, il affirme que l'univers (ou l'Absolu) est l'unique individu. Dans The Value and Destiny of the Individual B. Bosanquet, The Value and Destiny of the Individual (« The Gifford Lectures for 1912 delivered in Edinburgh University »), Londres, Macmillan, 1913., recueil de conférences publié en 1913, il en présente la démonstration, puis il montre que l'individu fini ne peut accomplir sa destinée en tant qu'unité séparée, mais seulement comme membre de l'univers. L'esprit humain tenant à la fois de la finitude et de l'Absolu (en tant que fragment de l'univers), il possède à la fois une existence finie dans l'espace et dans le temps, et une nature infinie et éternelle marquée par la présence en lui de l'« esprit du Tout ».

La doctrine des relations internes La distinction entre relations internes et relations externes est une thèse centrale de la philosophie de Bradley.. Elle lui permet d'argumenter en faveur d'une conception moniste de la réalité en révélant les apories d'une conception pluraliste du monde. Une relation interne est un type de relation qui est établi à propos des objets en vertu de leurs propriétés intrinsèques, c'est-à-dire, des caractéristiques qui les décrivent ou les définissent. Ainsi, une relation entre deux objets est interne si les propriétés intrinsèques de ces deux objets tranchent la question de leur relation. Par exemple, la relation « être de la même couleur que » est une relation interne car, pour toute paire d'objets, leurs propriétés intrinsèques règlent la question de savoir si ces deux objets sont de la même couleur. En revanche, les relations spatiales ou temporelles comme « être entre » sont externes, car aucune connaissance des propriétés des objets considérés dans leurs relations spatiales ne permet de trancher la question de leur relation. Par exemple, la connaissance complète des caractéristiques de x, y et z ne permet pas d'établir si x se trouve entre y et z, qu'il s'agisse d'objets purement physiques (comme les molécules d'eau) ou d'objets plus abstraits et conventionnels (comme les mers ou les océans). Or, dans la mesure où c'est seulement parce qu'il y a des relations externes que le monde peut être « découpé » en entités distinctes et dénombrables., la remise en cause par Bradley de l'existence de ce second type de relation conduit logiquement à remettre en cause l'idée qu'il existe véritablement des entités distinctes et dénombrables.

La « doctrine des relations internes »L'expression vient de Bertrand Russell pour qualifier de façon péjorative les conceptions de Bradley et Bosanquet, mais elle s'avère inadéquate au moins dans le cas de Bradley puisque celui-ci rejette l'existence même des relations (externes et internes)., qui affirme l'existence des seules relations internes liées aux propriétés intrinsèques, constitue alors l'argument principal du monisme de type analytique. Dans sa version simplifiée, cet argument s'articule de la façon suivante :

S'il y a au moins deux choses, alors il y a des relations externes. Ou bien toutes les relations sont internes, ou bien il n'existe aucune relation. Il n'y a qu'une seule chose.

La première prémisse faisant consensus, un nouvel argument doit cependant être avancé pour démontrer la seconde prémisse, et c'est à cette fin que Bradley expose et développe le paradoxe de la régression à l'infini des relations externes.

L'argument de la régression à l'infini