La situation de Hölderlin par rapport à la philosophie est à considérer sous plusieurs aspects : en tant que Friedrich Hölderlin (1770-1843) est à la fois poète et penseur au sein de son époque, et en tant que la reconnaissance de son importance est liée à sa réception qui ne commence vraiment qu'au début du . Comme philosophe, Hölderlin occupe une place à part dans la formation de l'Idéalisme allemand. Environ un siècle et demi plus tard, un certain nombre de ses thèmes de réflexion entreront en résonance avec des philosophes du vingtième siècle, notamment avec Martin Heidegger.

Hölderlin en son temps Hölderlin et l'idéalisme allemand

La lecture de Kant En mai 1794, Hölderlin confie dans une lettre à l'un de ses correspondants : Hölderlin, Œuvres, lettre du (n° 80 <81>, La Pléiade, éd. Gallimard, ). En juillet de la même année, il écrit à Hegel : Hölderlin, Œuvres, lettre du (n° 84 <85>, La Pléiade, )..

« Le plus ancien programme systématique de l'idéalisme allemand » Hölderlin est avec Hegel et Schelling le coauteur en 1795 du « plus ancien programme systématique de l´idéalisme allemand », texte à la paternité controversée selon les commentateurs. Philippe Jaccottet précise en note qu'« Projet (Le plus ancien programme systématique de l'idéalisme allemand) » dans Hölderlin, Œuvres (dir. P.Jaccottet), Gallimard, La Pléiade, ..

Critique de Fichte Dans un fragment philosophique écrit vers 1795, « [Être et Jugement] », Hölderlin rappelle qu'il ne faut pas confondre l'Être avec l'identitéHölderlin, « [Être et Jugement] », dans Œuvres, Pléiade, nrf/Gallimard, . Jacques Rivelaygue commente longuement ce texte dans ses Leçons de métaphysique allemande. D'après lui, Hölderlin aura critiqué . Rivelaygue ajoute plus loin: de Hölderlin : Hegel est .

Différence de Hölderlin avec Schelling sur l'idée de nature Pour Françoise Dastur, l'aspiration à une fusion de l'âme avec le « Tout » de la nature, omniprésente chez Hölderlin, est à prendre ici au sens de la Phusis grecque, celle même en usage dans la NaturphilosophieNature -. Selon Dastur, la différence entre Schelling et Hölderlin réside dans leur compréhension opposée de la « totalité ». Le premier ne la conçoit que comme une simple « identité » alors que l'autre y voit . En effet .

Contrairement à Schiller, Hölderlin, et c'est là son originalité, abandonne définitivement la conception dualiste : la nature n'est plus opposée à l'Esprit, mais constitue la totalité elle-même et son devenir. D'autre part, contrairement à Schelling, chaque étape de ce processus, du plus simple au plus complexe (l'homme), manifeste la perfection déjà accomplie de la nature-.

Françoise Dastur conclut ainsi ce chapitre : .

Tragédie et philosophie chez Hölderlin

Sur « Empédocle et la mort », Beda Allemann commence par citer une phrase de Hölderlin dans l'essai d'une préface pour « Hypérion »: , dit Hypérion. Dans les premières versions de la Mort d'Empédocle de Hölderlin, l'aspiration à une fusion avec le « Tout » conduirait le personnage d'Empédocle à son suicide. Si le caractère inéluctable de cette mort demeure, sa motivation s'inverse toutefois complètement par la suite. La rencontre symbolique avec le prophète Manès sur l'Etna change du tout au tout la perspective. Françoise Dastur confirme cet étrange diagnostic -. La réconciliation n'est qu'une apparence, Hölderlin parle même de mirage et d'illusion, une tragédie du temps qui n'accorde jamais de repos final : . Dès lors, selon Allemann et dans la conception de Hölderlin, les poètes ont , et .

Chez Hölderlin, d'après Françoise Dastur, , et . -. C'est pourquoi la tragédie a pu apparaître à Hölderlin comme une réponse au problème philosophique qui était le sien : celui de l'expression de cette totalité vivante qui englobe en soi à la fois l'art et la nature [...] et qu'il caractérise d'une formule empruntée à Héraclite : celle de l'« Un différent de lui-même »Ce qui distingue Hölderlin d'Hegel -.

Réception philosophique de Hölderlin à partir du Au chapitre de la réception philosophique de Hölderlin à partir du , Isabelle Kalinowski observe comment de nombreux interprètes ont notamment décrit l'évolution de l'écrivain dans la période qui aboutit à la publication des traductions de l' Œdipe roi et de l' Antigone de Sophocle, traductions qui et sont célébrées aujourd'hui, depuis Nietzsche et Walter Benjamin, Isabelle Kalinowski, « Hölderlin (Friedrich) », dans Dictionnaire du monde germanique sous la direction d'Elisabeth Décultot, Michel Espagne, Jacques Le Rider, Paris, Bayard, 2007, .. Françoise Dastur fait pour sa part un rapprochement de l'apparition du « médiateur » dans la période déjà plus tardive d' Empédocle chez Hölderlin avec l'idée au vingtième siècle du « dernier homme » de Nietzsche.

Quant à l'ouvrage de Beda Allemann, Hölderlin et Heidegger (Hölderlin und Heidegger, 1954), François Fédier écrit en 1959 dans la « Préface du traducteur » que . La première partie de l'ouvrage s'intitule : « Friedrich Hölderlin. Le retournement natal ».

Interprétations de la vaterländische Umkehr (« tournant patriotique ») Hölderlin emploie l'expression « » dans les Remarques sur Antigone (Hölderlin, Anmerkungen zur Antigonae, 1804), note Françoise Dastur écrit .

1923: formulation du modèle interprétatif de la vaterländische Umkehr par W. Michel En Allemagne, le modèle interprétatif du « tournant patriotique » (vaterländische Umkehr) est formulé pour la première fois en 1923 par Wilhelm Michel dans son ouvrage Le tournant occidental de Hölderlin. Dans Hölderlin et Heidegger (1954), Beda Allemann critiquera la conception de Michel sur plusieurs pages au cours d'un paragraphe qu'il intitule « Le prétendu virage occidental »Beda Allemann, Hölderlin et Heidegger, PUF, 1959, .

Selon Isabelle Kalinowski, la formulation de Wilhelm Michel fournit, dans l'entre-deux guerres, l'argument d'une .

Dans la traduction en 1965 par François Fédier des Remarques sur Antigone de Hölderlin, l'expression « » est traduite par « retournement natal »Hölderlin, Remarques sur Œdipe Remarques sur Antigone, traduction et notes par François Fédier, préface par Jean Beaufret, édition bilingue, Paris, Bibliothèque 10/18, .. Traducteur de Martin Heidegger, François Fédier avait traduit en 1959 l'ouvrage de Beda Allemann Hölderlin et Heidegger (Hölderlin und Heidegger, Freiburg, 1954), où il indique en note dans sa préface que cette traduction « retournement natal » est François Fédier, préface à Beda Allemann, Hölderlin et Heidegger, Paris, PUF, 1959, , note (2)..

Heidegger et le « retournement natal » de Hölderlin

Sur le « retournement natal », Hölderlin et Heidegger de Beda Allemann est, en 1959, l'ouvrage de référence pour des commentateurs ultérieurs de la relation de Heidegger à la poésie et pensée de Hölderlin, comme le philosophe heideggérien François Fédier, et à sa suite Françoise Dastur dans les années 1990 Françoise Dastur, « Avant-propos » à Hölderlin tragédie et modernité, Éditions « encre marine », Fougères La Versanne,1992, , . Dans les années 2000 paraît Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti (2001) de Jean-François Mattéi considéré également aujourd'hui comme un ouvrage de référence.

D'après Mattéi, plusieurs interprètes ont avancé que la structure poétique spécifique du « retournement natal » de Hölderlin aurait influencé le « tournant » () de Heidegger Mattéi nuance ce point de vue : pour lui, la thèse de Beda Allemann revient à établir que le retournement natal chez Hölderlin, , alors que Heidegger lui-même parle plutôt d'une affinité générique. Commenter Hölderlin aurait simplement permis à Heidegger d’affermir son intuition originelle quant à la manière d'aborder la question de l’être qu'il aurait acquise bien antérieurement avec la lecture d'Aristote. Allemann mettrait en rapport le « retournement natal » de Hölderlin et le « tournant » de Heidegger, comme si le « retournement natal » et le « tournant » relevaient d'une même structure, ou d'une intention comparable ; Mattéi conteste cette position car elle reviendrait, pour lui, à placer la pensée d'Heidegger sous la dépendance de la poésie d'Hölderlin.

Lectures critiques de l'interprétation heideggérienne de Hölderlin Les « approches » ou ErläuterungenApproche de Hölderlin est le titre donné à la traduction française de l'ouvrage de Heidegger Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1951. Erläuterungen signifie « éclaircissements ». de Heidegger, écrit Georges Leyenberger, . De ce fait, les œuvres théoriques de Hölderlin sont souvent par Heidegger qui les range . Pour Leyenberger, ce qu'écarte et méconnaît le plus fortement Heidegger, c'est le travail accompli sur la métaphore : Heidegger identifie la métaphore et la métaphysique, sans déceler les tensions que la métaphore transporte au cœur de la métaphysique (chez Hegel et Aristote), le déplacement (chez Nietzsche), la rupture ou la césure (chez Hölderlin) qu'elle impose.

L'interprétation heideggérienne de la poésie de Hölderlin a été sévèrement critiquée par Theodor W. Adorno, notamment dans son texte Parataxe. Sur les derniers poèmes de Hölderlin Theodor W. Adorno, « Parataxe. Sur les derniers poèmes de Hölderlin » dans : Hölderlin, hymnes, élégies et autres poèmes, Introduction par Philippe Lacoue-Labarthe, Paris, GF Flammarion, 1983.. Philippe Lacoue-Labarthe relève l'hostilité d'Adorno à l'égard de HeideggerPhilippe Lacoue-Labarthe, Introduction à Hölderlin, hymnes, élégies et autres poèmes suivi de Parataxe (1964) par Theodor W. Adorno, Paris, GF Flammarion, 1983, et note 7 ., tout en reconnaissant chez lui l'injustice profonde du qui l'amène à méconnaître. Dans ce texte polémique, il ne s'agit pas seulement pour Adorno d' au moment où la même année que Parataxe, il critique « l'idéologie allemande » et son (Jargon der Eigentlichkeit, 1964), mais aussi d': Adorno reproche à Heidegger son ainsi que témoignant . Plus avant, observe Lacoue-Labarthe, il le critique sur son manque d'attention : Heidegger ne problématise pas le rapport entre la forme et le fond, catégories qu'en fait il récuse, . Il ne s'adresserait , en prélevant des sentences, des énoncés « théoriques » ou « philosophiques », ce qui en somme apparenterait la poésie de Hölderlin à la Gedankenlyrik (« poésie d'idées ») de Schiller. Là où , Adorno par contre insiste sur de Hölderlin, qui . D'où, chez Adorno, . Selon Philippe Lacoue-Labarthe, .

Notes et références Notes

Références

Voir aussi

Bibliographie

Textes de référence Hölderlin, Œuvres, Éd. de Philippe Jaccottet, traduction de Ph. Jaccottet, D. Naville, Gustave Roud, R. Rovini, François Fédier, Michel Deguy, André du Bouchet, Notes par P. Jaccottet, Gallimard: Bibliothèque de la Pléiade, 1967. Fragments de poétique et autres textes, Éd. bilingue de Jean-François Courtine, Présentation, traduction et notes de J.-F. Courtine, Paris, Imprimerie nationale Éditions, 2006, , comprenant notamment: « [Être, Jugement] » (1795), . « Lettres à Böhlendorff », et , . « Remarques sur Œdipe et sur Antigone » (1804), . .

Études Theodor W. Adorno, « Parataxe », trad. par Sibylle Muller, dans : Hölderlin, Hymnes, élégies et autres poèmes (traduction par Armel Guerne, introduction par Philippe Lacoue-Labarthe, Paris, GF Flammarion, 1983, p. 131-180.

Ernst Cassirer, « Hölderlin et l’idéalisme allemand (première partie) », traduit de l’allemand par Françoise Delignon, Hédi Kaddour, Po&sie, 2013/3-4 (N° 145-146), . DOI : 10.3917/poesi.145.0183. Ernst Cassirer, « Hölderlin et l’idéalisme allemand. (seconde partie) »,traduit par Françoise Delignon, Hédi Kaddour, Po&sie, 2014/3-4 (N° 149-150), . DOI : 10.3917/poesi.149.0205, . . . Isabelle Kalinowski, Une histoire de la réception de Hölderlin en France, thèse de doctorat, Université Paris XII, 1999.