thumb|Un cosaque de Bessarabie au . thumb|Allemands de Bessarabie dans les années 1930.

La colonisation de la Bessarabie fut un processus d’immigration, de colonisation et d’acculturation qui s’est déroulé de 1812 à 1917 en Bessarabie tsariste, dans l’empire russe, et de 1940 à 1941 puis de 1944 à 1990 en Bessarabie soviétique, dans l’URSS. Cette colonisation a eu des effets durables sur la population et la structure ethnique de cette moitié orientale du territoire moldave.

La domination russe soutenait une politique d’immigration des populations venant de Nouvelle-Russie, ce qui conduit à des changements majeurs dans la structure ethnique de cette région. Sur le plan territorial, l’immigration ne fut pas uniforme. Elle fut intense dans le nord et le sud de la Bessarabie, dans les anciennes rayas (marches militaires) turques que les Ottomans avaient razziées, en partie dépeuplées de leurs paysans sédentaires chrétiens et concédées aux Tatars musulmans nomades pour qu’ils en fassent des pâturages pour leurs chevaux et leurs ovins : ce fut le cas autour de Hotin, de Cetatea Albă et dans le Boudjak où, après le départ des musulmans consécutif à l’annexion russe, les colons arrivèrent en masse et devinrent plus nombreux que les autochtones roumanophones. En revanche, dans le centre du pays, administré jusqu’en 1812 par la principauté de Moldavie, les autochtones roumanophones, dits Moldaves, sont restés majoritaires, notamment en milieu rural : la colonisation fut plus modérée et se concentra surtout dans les villes.

Contexte

L’Empire russe annexe cette partie orientale de la principauté de Moldavie en 1812, à l’issue de la huitième guerre russo-turque, par le traité de Bucarest négocié entre le représentant du Tsar, l’émigré français Alexandre de Langeron, et le représentant ottoman, le phanariote Démètre Mourousi, Grand drogman depuis 1808, et signé par le commandant russe Mikhaïl Koutouzov. En dépit des protestations du hospodar moldave Veniamin Costache, ce traité inaugure de domination russe sur ce pays roumain situé entre la rivière Prut et le fleuve Dniestr, comprenant , avec (Hotin, Soroca, Orhei, Tighina et Cetatea Albă), (Reni, Ismail, Chilia et Cetatea Albă), et Anthony Babel, La Bessarabie, éd. Félix Alcan, Genève et Paris 1932..

La région devient un gouvernement de l’Empire russe sous le nom de gouvernement de Moldavie-et-BessarabieJusqu'en 1818, le toponyme « Bessarabie » ne désignait, chez les chrétiens, que le territoire dénommé « Boudjak » par les musulmans. C'est l'Empire russe qui, en 1818, l'élargit à tout le territoire moldave entre Prut et Dniestr., ultérieurement abrégé en Bessarabie. À partir de l’annexion, l’Empire russe considère que la Bessarabie doit devenir une terre russe et il en prend les moyens, en plusieurs étapes. Au début, l’autonomie de la Bessarabie est garantie en 1816, et le prince moldave est nommé gouverneur, mais il est destitué au bout d’un an, remplacé par des gouverneurs russes et l’autonomie est abolie en 1828.

En 1812, selon des données incomplètes recueillies par les géographes russes, vivaient entre Prut et le Dniestr, dont étaient des autochtones moldaves, tandis que soit 8% étaient des non-roumains : il s’agissait principalement d’Arméniens, de Juifs, de réfugiés Lipovènes, de Polonais, de Tsiganes, d’Ukrainiens (alors dits Ruthènes ou Petits-Russiens) et de Grecs de la mer NoireZamfir Ralli-Arbore, Basarabia în secolul XIX, Bucarest 1898, pp. 95-96, 99..

Colonisation impériale Le processus de colonisation de la Bessarabie, en particulier des régions méridionales, avait été initié dès avant l’érection officielle de la province en gouvernement de l’Empire russe. En 1812, l’amiral Tchitchagoff informa le tsar Alexandre que son prédécesseur, le général Koutouzoff, avait créé des conditions favorables en Bessarabie, en chassant la totalité des musulmans et une partie des Moldaves du Boudjak vers la Dobroudja, et en aidant les familles des Cosaques du Danube à . Toutefois, une partie des Moldaves qui avaient fui l’invasion russe vers la partie de la Moldavie restée indépendante par peur de est revenue après que les autorités russes eurent promis de respecter les coutumes moldaves. Ces Moldaves avaient fui le rétablissement du servage pour les autochtones par le tsar Alexandre , servage aboli auparavant par le hospodar de Moldavie Constantin Mavrocordato en 1749.

Le « respect des coutumes moldaves » ne dura pas longtemps car une politique de russification fut mise en place : en 1829, l’usage de la « langue moldave » (nom russe du roumain) est interdit dans l’administration où le russe devient obligatoire. En 1833, le « moldave » est interdit dans les églises et, en 1842, dans les établissements d’enseignement secondaire, puis dans les écoles primaires en 1860. Enfin en 1871 le moldave/roumain est purement et simplement interdit dans toute la sphère publique par le même oukase impérial qui érige le territoire en gouvernementK. Heitmann, article Moldauisch dans G. Holtus, M. Metzeltin et C. Schmitt (dir.), Lexicon der Romanschinen Linguistik, Tübingen, vol. 3, , 1989.. Quant au servage, il ne sera aboli dans l’Empire russe qu’en 1861, mais en Bessarabie il ne concernait que les Moldaves, non les colons qui demeuraient des hommes libres et auxquels l’Empire concédait terres et exemptions d’impôtsSimon Schlegen, Making ethnicity in Southern Bessarabia, Brill, Leiden 2019, , . left|thumb|290px|Carte ethnique de la Bessarabie en 1907 par Lev Berg : les colons sont majoritaires dans les anciennes rayas ottomanes (aujourd'hui rattachées à l'Ukraine), les autochtones moldaves roumanophones sont majoritaires dans le territoire resté moldave jusqu'en 1812 (formant aujourd'hui la république de Moldavie). À partir de 1812, les colons non-moldaves venus peupler la Bessarabie jouissaient de dix avantages dont les autochtones moldaves étaient privésIon Nistor, Istoria Basarabiei, ed. Humanitas, Bucarest 1991Zamfir Ralli-Arbore, Basarabia în secolul XIX, Bucarest 1898, pp. 95 à 99 : ils reçoivent gratuitement 60 dessiatines (environ 65 hectares) de terre arable par famille ; ils reçoivent une indemnité journalière pour leur nourriture du moment de leur installation en Bessarabie jusqu’à la première récolte ; ils reçoivent aussi un prêt de l’État russe sur dix ans ; la restitution des subsides avancés par la Couronne aux colons se fait après les dix premières années, et se répartit sur les dix suivantes ; ils sont exemptés de taxes pendant dix ans ; ils sont dispensés du service militaire et civil (mais libre à eux de s’y faire inscrire) ; les colons sont assurés d’une totale liberté de culte quelle que soit leur religion, pourvu qu’elle ne fût pas musulmane ; chaque famille a le droit d’importer une fois pour toutes des marchandises à vendre, pour la valeur de 300 roubles ; mais ces marchandises doivent lui appartenir en propre ; chaque famille peut vendre ses biens de quelque nature qu’ils soient, sans payer la douane, mais cela ne l’affranchit pas des dettes qu’elle a pu contracter envers la couronne et ses membres sont considérés comme solidairement débiteurs ; si un colon veut quitter l’Empire russe, il est libre de le faire à sa guise pourvu qu’il paye à l’État, outre ses dettes, le total de trois années d’impôt.

Russes et Ukrainiens Des colons russes et ukrainiens sont venus s’installer en Bessarabie en plusieurs étapes : avant l’annexion russe de 1812, des chrétiens orthodoxes « vieux-croyants » de langue russe des environs de Kostroma, dits Lipovènes, refusant les réformes religieuses du patriarche Nikon au , se réfugièrent dans plusieurs régions hors de l’Empire russe, dont la principauté de Moldavie (dans les environs d’Orhei et de Telenești) et le Boudjak ottoman (notamment autour des limans et dans les bouches du Danube où ils devinrent pêcheurs) ; par ailleurs des Ukrainiens fuyant la conscription et les lourdes corvées des kaisers autrichiens en Galicie ou des tzars russes en Podolie se réfugièrent aussi au dans les rayas de Hotin (au nord) et du Boudjak (au sud) ; pendant la guerre russo-turque de 1806-1812, environ de paysans russes et ukrainiens fuyant le servage profitèrent du départ des Tatars et des Turcs du Boudjak pour s’y installer : si, en 1812, seulement vivaient dans 12 villages russes, en 1822 ce nombre était de C.V. Tchistoff, Rousskie narodnye sotsialino-outopitcheskie leguendy, Moscou, 1967I.A. Antsoupov Russkoe nasselenie Bessarabii i levoberejnogo Podnestrovia v kontse XVIII–XIX veka, Chișinău, 1996, p. 14 ; outre ces civils, une armée cosaque « du Bas-Danube et du Boudjak » de , avec leurs familles, avait déjà été créée en 1807 dans cette région, avant d’être dissoute puis recréée en 1828 avec un régiment d’infanterie et un de cavalerie, établis dans plusieurs villages. Les deux villages cosaques les plus importants du Boudjak furent Nikolaïevka-Novorossiïskaya et Staro-Kazatch. Les chevaux des Tatars, gardés par des Roms, des Moldaves ou des Gagaouzes, leur furent également remis. Le quartier général de cette armée cosaque se trouvait à AkkermanА. Защук , Материалы для географии и статистики России, собранные офицерами Генерального штаба. Бессарабская область. Часть 2, Тип. Э. Веймара, 1862, sur . ; après l’annexion russe de 1812, d’autres paysans russes et ukrainiens originaires des provinces de Tchernihiv, d’Orel, de Poltava et de Kharkov reçurent l’ordre de s’installer en Bessarabie par décision du Tsar, en 1826. Tous n’ont pas eu droit aux privilèges habituels des colons : certains étaient simples ouvriers agricoles, artisans, ou encore fonctionnaires, commerçants, militaires ou popes. Le premier recensement russe de 1817 indiquait que, dans l’ancienne raya de Hotin, devenue un ouïezd russe, et dans l’est du Boudjak, les Moldaves étaient encore en majorité absolue, mais le nombre des Ukrainiens augmentait, finissant à la fin du siècle par former des masses localement importantes : 53,2% à Hotin et 26,7% à Cetatea Albă (alors appelée Akkerman et aujourd’hui Bilhorod-Dnistrovskyï). De nombreuses cartes linguistiques de la fin du et du début du montrent une Bessarabie mi-russe, mi-roumaine, s’appuyant sur le recensement russe de 1897 qui n’y décompte, parmi les , que 47,6 % de Moldaves contre 19,6 % d’Ukrainiens, 11,8 % de Juifs, 8 % de Russes, 5,3 % de Bulgares, 3,1 % d’Allemands et 2,9 % de GagaouzesEncyclopédie Brockhaus et Efron, t. IIIa, , gouvernement de Bessarabie sur . : la part de la population autochtone avait donc fortement chuté dans les statistiques, mais il est possible que des Moldaves comprenant l’ukrainien et le russe aient été comptabilisés comme Ukrainiens ou Russes en 1897, car le recensement roumain de 1930 trouve 56,2 % de Roumains/Moldaves, 12,3 % de Russes et 11 % d’UkrainiensRecensământul general al populației României din 29 decemvrie 1930, Vol. II, p. XXIV, tableau 4.. thumb|Gagaouzes au

Bulgares et Gagaouzes