Le décès de Skander Vogt est une affaire pénitentiaire qui s'est produite au sein du pénitencier de Bochuz dans le canton de Vaud. Un détenu, Skander Vogt, meurt d'asphyxie à la suite de l'incendie volontaire de sa cellule dans la nuit du 10 au . Le passé et les antécédents du jeune homme (enfance maltraitée, détenu difficile), le type de condamnation qu'il subissait (internement pour une durée indéterminée, refus des autorités de réaliser de nouvelles expertises malgré près de dix années d'incarcération) ainsi que les circonstances du décès (manquements du personnel lors de l'incendie, rires et propos insultants envers le détenu en train de mourir) choquent l'opinion publique et engendrent un débat sur les questions pénitentiaires et judiciaires. Neuf membres des personnels pénitentiaire et médical vaudois comparaissent devant le tribunal lors du procès. À l'issue du verdict, seul le gardien sous-chef présent sur les lieux est condamné. Il lui est reproché d'avoir suivi les directives de la prison sans faire preuve du discernement nécessaire face au drame en train de se jouer. Une restructuration profonde des conditions d'internement du pénitencier de Bochuz et du Service pénitentiaire vaudois intervient après ce drame.

Chronologie des faits la nuit du décès Dans la matinée du , Skander Vogt - un détenu âgé de 30 ans - arrive au pénitencier de Bochuz après un passage par l'établissement de Pöschwies (Zürich). Considéré comme dangereux, il est alors placé dans une cellule d'isolement du quartier d'attente. Il a une première altercation verbale avec les gardiens de l'établissement après que ces derniers lui refusent une radio, en accord avec les directives de l'établissement concernant les détenus à l'isolement.

Dans la soirée du , Skander Vogt présente un comportement agité. Aux environs de 00h30 le , il demande de nouveau aux gardiens une radio à l'aide de l'interphone. Essuyant à nouveau un refus, il s'emporte en insultant les surveillants et en menaçant d'incendier son matelas.

A 00h50 le , l'incendie débute dans la cellule. Skander Vogt a en effet mis sa menace à exécution et a incendié son matelas. Il annonce alors aux gardiens de la centrale du pénitencier l'incendie en cours dans la cellule et son intention de mourir.

Plusieurs détenus de l'établissement dans des cellules proches rapportent avoir entendu le jeune homme crier qu'il y avait le feu dans sa cellule et que les gardiens ne venaient pas combattre l'incendie et le sortir.

Dans les minutes suivantes, les gardiens constatent l'incendie et interviennent pour l'éteindre. Ils ouvrent la première porte blindée de la cellule du jeune homme (il existe une seconde grille entre cette porte et le détenu) pour combattre l'incendie avec une lance à eau. Après l'extinction des flammes aux alentours de 01h05, les gardiens referment la première porte malgré l'important dégagement de fumées dans l'espace réduit de la cellule. Les gardiens activent alors le système de désenfumage du couloir et de la cellule. Toutefois, ce dernier est en panne et ne fonctionne pas.

A 01h22, le sous-chef responsable arrive sur place et décide d'ouvrir la première porte blindée, la grille reste quant à elle fermée. A cette heure, Skander Vogt git au sol, inanimé. Constatant que Skander Vogt ne répond pas à leurs appels de l'autre côté de la grille, les deux gardiens présents demandent au sous-chef de pouvoir porter assistance au jeune homme. Le responsable refuse, indiquant qu'il craint une simulation d'un malaise de la part du détenu et que la procédure pour ouvrir la cellule d'un détenu considéré comme dangereux requiert la présence du groupe d'intervention de la gendarmerie vaudoise (le DARD), ceci afin de garantir la sécurité du personnel et de l'établissement en cas de rébellion violente.

Durant les minutes suivantes, le sous-chef suit les différentes procédures en vigueur. Il alerte la haute cadre des prisons vaudoises de piquet ce soir là, contacte le piquet infirmier du complexe pénitentiaire des établissements de la plaine de l'Orbe (dont dépend le pénitencier de Bochuz) et demande à la police l'envoi d'une ambulance et la mobilisation du DARD.

A 01h45, les infirmiers de piquet arrivent sur place, conjointement avec les ambulanciers. Ils constatent l'état inanimé de Skander Vogt mais remarquent qu'il respire encore. Ils requièrent auprès des gardiens l'ouverture de la seconde grille mais le surveillant sous-chef leur oppose son refus tant que le DARD ne sera pas sur place. Estimant que Skander Vogt se trouve dans un état grave, les infirmiers et ambulanciers décident d'appeler du personnel médical d'urgence. Ils contactent le Centre hospitalier universitaire vaudois pour leur demander l'envoi d'une équipe mobile du SMUR et les avertir qu'un détenu arrivera plus tard dans la nuit aux urgences (l'arrivée d'un détenu est soumise à des procédures de sécurité spécifique).

Les minutes suivantes voient les infirmiers et ambulanciers demander à plusieurs reprises l'ouverture de la grille et insister sur l'état très inquiétant de Skander Vogt. En face, le personnel pénitentiaire repousse systématiquement ces demandes, respectant la procédure d'ouverture des cellules des détenus dangereux par le DARD.

A 02h09, le sous-chef responsable contacte de nouveau la police pour leur demander qu'une patrouille de police standard soit déployée à la place du DARD si ce dernier ne peut arriver rapidement. Toutefois, la police ne peut accéder à cette demande, aucune patrouille n'étant disponible à ce moment.

Le SMUR arrive sur les lieux à 02h20. La doctoresse et son équipe constatent que l'état de Skander Vogt empire : sa fréquence respiratoire diminue et le jeune homme est pris de râles. Devant l'urgence, la médecin demande l'ouverture de la grille afin de porter secours au détenu, ce qui est une nouvelle fois refusé par le sous-chef responsable.

A 02h30, l'équipe du SMUR remarque que Skander Vogt a cessé de respirer. Face à la détérioration de la situation, la centrale du pénitencier de Bochuz recontacte une nouvelle fois la police à 02h32. Les surveillants indiquent aux policiers l'état critique du détenu et les pressent d'envoyer immédiatement le DARD pour pouvoir ouvrir la cellule. Se voyant répondre que l'unité spéciale ne peut arriver rapidement, les surveillants contactent alors le directeur de piquet et lui expliquent que le pronostic vital du jeune homme est engagé et que le SMUR demande l'ouverture immédiate de la grille pour tenter de le réanimer. Le directeur de piquet donne alors l'ordre d'ouvrir la grille et de permettre le travail du personnel médical.

La seconde grille est ouverte à 02h35. L'équipe médicale découvre l'état critique dans lequel se trouve le jeune homme et tente une réanimation après que Skander Vogt ait été sorti de sa cellule (02h43). Son décès est finalement constaté par l'équipe médicale à 03h le .

Parcours de Skander Vogt

Vie personnelle L'enfance et l'adolescence de Skander Vogt sont difficiles. Il voit sa mère mourir dans sa jeunesse et a également été victime de violences et d'abus sexuels intra-familiaux.

Né en 1980 à Tunis, Skander Vogt - de prénom officiel Alexandre - est le cadet d'une famille helvetico-tunisienne. Sa mère meurt lorsqu'il a six ans et, délaissé par son père, il est recueilli avec sa sœur par sa grand-mère. Toutefois, cette dernière décède également quelques mois plus tard. Les deux enfants sont alors pris en charge par leur tante maternelle jusqu'à leur arrivée en Suisse en 1995.

Durant cette période tunisienne, Skander Vogt subit des violences et des abus sexuels de la part d'un membre de sa famille.

En Suisse, les deux enfants sont placés dans une famille d'accueil et diverses institutions par le Service vaudois de protection de la jeunesse. Toutefois, à la suite d'une condamnation et malgré sa nationalité suisse, Skander Vogt est renvoyé en Tunisie durant quelques mois au cours de l'année 1996. Il ne revient définitivement dans le canton de Vaud qu'à la fin de cette année.

En 1997, il est placé dans une institution pénitentiaire et suit un traitement médical ordonné par le Tribunal pour mineurs. A sa majorité en 1998, Skander Vogt est libérée et suivi par le service pénitentiaire vaudois sous le régime du patronage.

Durant l'été 1998, il est incarcéré en détention préventive et ne ressortira plus jamais du système carcéral.

Parcours judiciaire et carcéral jusqu'à l'internement A 16 ans, Skander Vogt est condamné une première fois à une peine légère de 10 jours d'emprisonnement par le Tribunal des mineurs de Lausanne pour cambriolage et consommation de stupéfiants (cannabis). Cette peine est toutefois assortie d'un sursis, ce qui lui permet de rester libre. Néanmoins, un an plus tard en , il est de nouveau condamné pour des faits similaires. Le sursis est alors révoqué et le Tribunal des mineurs de Lausanne qui ordonne également un suivi médical adapté, constatant après une expertise psychiatrique les carences affectives et les difficultés à gérer la frustration de l'adolescent.

La vie carcérale de Skander Vogt démarre donc à 17 ans, dans des structures pour mineurs. L'année suivante, à sa majorité, il est libéré, mais reste suivi par le service pénitentiaire vaudois sous le régime du patronage. Cette disposition permet aux autorités de proposer un suivi social ou médical et un accompagnement à d'anciens détenus afin de favoriser leur réinsertion.

Au cours de l'été 1998, Skander Vogt est de nouveau incarcéré, sous le régime de la détention préventive. Un an plus tard, il est condamné à 15 mois d'emprisonnement pour lésions corporelles simples, vol et dommages à la propriété. La Cour lui accorde une diminution moyenne de la responsabilité pénale sur la base d'une nouvelle expertise psychiatrique, disposition concluant à sa non-dangerosité et lui permettant de sortir de prison et recommandant un suivi éducatif et une formation.

Libéré durant l'année 2001, 11 mois de détention ayant été réalisé sous le régime préventif, il est placé dans un hôpital psychiatrique à la fin de l'année après avoir frappé les passagers d'un bus. Après une légère agression physique et des menaces proférées avec un couteau contre un médecin, il est de nouveau incarcéré en détention préventive jusqu'à son procès en 2001.

Le comportement de Skander Vogt durant cette période est marqué par des accès de violence : menaces, coups, il incendie par deux fois ses affaires. Un nouvel examen réalisé en 2000 confirme les difficultés socio-psychologique du jeune homme et recommande de placer le jeune suisse sous le régime de l'internement. Cet examen sera la dernière évaluation psychiatrique de Skander Vogt.

Skander Vogt est de nouveau condamné à une peine de 20 mois d'emprisonnement en . Toutefois, en raison du passé et des troubles socio-psychologiques du détenu mis en évidence par l'expertise menée en 2000, le Tribunal suspend la peine et lui substitue un internement pour une durée indéterminée.

Période d'incarcération sous le régime de l'internement Considéré comme dangereux, Skander Vogt est soumis à des conditions de détention très strictes au pénitencier de Bochuz. A ce titre, il doit notamment être attaché au moment de sortir de sa cellule et se trouve inscrit sur le fichier du DARD (le groupe d'intervention de la gendarmerie vaudoise). Autrement dit, seule cette unité est habilitée à l'extraire de sa cellule en cas d'évènements.

Au cours du mois de , Skander Vogt incendie deux fois le matelas de sa cellule pour protester contre la prolongation de sa détention due au régime d'internement pour une durée indéterminée. Il est condamné à 4 mois de détention supplémentaires pour ces faits, peine de nouveau suspendue au profit de l'internement.

En 2007, le Tribunal correctionnel impose la poursuite de l'internement. La juridiction estime que le comportement du détenu ne s'est pas amélioré de manière suffisamment probante, bien qu'aucune nouvelle expertise psychiatrique n'ait eu lieu.