Un « reel » ben beau, ben triste est une tragédie en 8 scènes de la dramaturge québécoise Jeanne-Mance Delisle, écrite en 1976 et présentée en lecture publique le au Café-théâtre le Hobbit par le Centre des auteurs dramatiques (CEAD). La pièce est produite pour la première fois en au Théâtre de Coppe à Rouyn-Noranda, dans une mise en scène de Jean-Pierre Scant. Après une tournée dans le Nord-Ouest québécois en , dans une mise en scène de Roch Aubert, elle fut produite au Théâtre du Bois de Coulonge en puis au Théâtre du Nouveau Monde en dans une mise en scène d'Olivier Reichenbach. Le texte a été présenté en lecture publique en France le et , respectivement au Théâtre de l'Est Parisien et au Théâtre Les Ateliers de Lyon, et en Suisse le au Théâtre Populaire Romand par le Centre des auteurs dramatiques. Un « reel » ben beau, ben triste fut également produit au Théâtre de la Bordée en dans une mise en scène de Denise Verville et à l'automne 2023 par le Théâtre du Rideau vert.. Jeanne-Mance Delisle a reçu le Prix littéraire de l'Abitibi-Témiscamingue en pour l'écriture de cette pièce.

Argument Dans le village de Barraute, en Abitibi-Témiscamingue, Tonio fait des avances sexuelles de plus en plus insistantes à sa fille Pierrette. Un jour, le gendre Camille convainc la famille de faire arrêter Tonio pour « refus de pourvoir à ses dépendants ». Alors que Tonio est sous les verrous, Camille profite de son absence pour faire également des avances sexuelles à Pierrette. Après son retour, Tonio et la mère se disputent sur l'état de leur relation de couple et sur ce qu'a vécu Pierrette, autant de la part de Tonio que de la part de Camille. À la fin de la dispute, la mère expulse le père de la maison en se défendant à l'aide d'un couteau de boucherie.

À la suite du départ du père, après un certain moment, Pierrette devient enceinte. Elle apprend que certaines femmes vont danser excessivement dans le but de se faire de provoquer une fausse couche et de se faire avorter. Pierrette commence une danse endiablée. Son frère Gérald, « Ti-Fou », l'accompagne dans sa transe, et termine la danse en étranglant Pierrette au bout de ses bras, recréant une scène de pendaison.

Après les funérailles de Pierrette, la mère et les deux sœurs cadettes se réunissent pour lire une lettre que Tonio leur a envoyé. « Ti-Fou » a été interné. La mère et les deux filles sont seules dans leur malheur, isolées dans le drame.

Personnages Neuf personnages font partie de la pièce. Trois hommes, quatre femmes et deux personnages de sexes non-identifiés. Tonio, Le père de la famille. Cinquante ans. La mère, quarante-huis ans. Pierrette, fille de Tonio et La mère. Dix-huit ans. Gérald, « Ti-Fou », fils de Tonio et la mère ayant une déficience mentale à la suite d'une chute. Vingt ans. Camille, beau-fils de Tonio et la mère. Jeune Trentaine. Colette, fille de Tonio et la mère. Quinze ans. Simone, fille de Tonio et la mère. Seize ans. Deux policiers.

De plus, la musique étant un élément important dans l'œuvre, un violoniste est généralement inclus dans la distribution.

Thèmes Plusieurs thèmes sont présents tout au long de la pièce: la folie, l'inceste, la violence, la sexualité mal assumée, la fin des rêves et des illusions, l'éclatement de la famille et la dépossession. La Folie : Elle est ancrée chez le père, Tonio, par son obsession sexuelle et le fait qu'il ne pense qu'à se satisfaire avec ses filles. Elle est également présente chez Pierrette, autant par la danse qu'elle exécute que par son jeu de désir avec Tonio. Ti-Fou est une illustration du fou de la littérature québécoise et qui représente une certaine aliénation. Il est même possible de voir un genre de Folie chez la mère dans le fait qu'elle endure la présence de deux hommes ayant des troubles mentaux, soit Ti-Fou et Tonio, sans rechercher une aide quelconque. L'Inceste : Elle est une illustration du sort réservé aux femmes dans une société patriarcale dominée par le mâle où la femme a perdu simultanément dignité et virginité. Jeanne-Mance Delisle ne traite cependant pas de l'inceste comme étant un acte scandaleux qu'il faut cacher, mais comme « une maladie, une tare, un cancer lent à aboutir. » La Violence : Elle incarnée par Tonio et Ti-Fou. En Tonio, la violence est présente dans les actes qu'il commet dans le but de satisfaire ses désirs sexuels et la poigne de fer qu'il maintient sur la famille. En Ti-Fou, la violence est présente dans les menaces qu'il émet constamment à l'endroit des filles dans le but de les « dompter » à la place du père. La Sexualité mal assumée : Elle est présente dans le couple de Tonio et de la Mère. Tonio ne se contente pas des rapports qu'il a avec sa femme. Il trompe régulièrement sa femme car il trouve la Mère trop vieille ou trop « pognée », il tente d'utiliser sa fille pour satisfaire ses besoins. La sexualité de la Mère est refoulée car elle n'a jamais été aimée. Elle fait passer ses besoins sexuels par la vision que son mari a sur elle, et puisque Tonio ne l'aime pas comme compagnie de vie, la Mère n'a jamais eu de volonté de satisfaire son mari. Elle n'a donc été qu'un simple objet de jouissance pour Tonio. Elle n'a connu que déception sexuelle avec Tonio, alors qu'elle est prête à le satisfaire, pourvu que Tonio l'aime pour se qu'elle est et non ce qu'elle a. La Fin des rêves et des illusions: Elle est énoncée chez la mère, qui espérait l'amour de son mari et ses excuses. Elle est également exposée chez Pierrette, qui souhaitait vivre une nouvelle vie loin de son père et qui meurt des mains de son frère. Elle est révélée chez les deux sœurs qui voulaient une vie meilleure mais qui seront isolés par l'absence de Tonio, Ti-Fou et Pierrette à la fin de la pièce. L'Éclatement de la famille : La Famille n'est plus unie. La religion n'est plus le ciment de la famille et les valeurs changent entre les générations. Il s'agit d'un thème récurrent de la société québécoise de la Révolution Tranquille et de la littérature québécoise qui s'ensuivit. La Dépossession : Les personnages de l'œuvre ne se possèdent pas eux-mêmes. Tonio et Ti-Fou sont contrôlés par leurs problèmes mentaux et leurs colères. Les femmes sont victimes des caprices de Tonio et ne peuvent même pas manger à leur faim. Même le niveau de langue pointe vers la dépossession; les personnages ne maîtrisent pas leur langue.

Réflexion de l'autrice Pour la première création de la pièce, en 1978, Jeanne-Mance Delisle écrit une "Lettre aux comédiens". Dans cette lettre, Jeanne-Mance Delisle donne ses dernières précisions aux comédiens et aux comédiennes. Elle affirme qu' Un « reel » ben beau, ben triste est «un magma de rage, de révolte et aussi d'un peu de poésie.» La douceur et la tendresse ne sont pas les éléments principaux de cette pièce qu'elle compare à «la danse du diable». Jeanne-Mance Delisle explique également que cette pièce de théâtre est «une maison hantée, pleine de trous par où vous pouvez sortir.» Cependant, la folie des personnages retient les comédiens dans cette maison hantée et ils ne pourront en sortir qu'en s’élevant au-dessus de cette folie.

Une deuxième lettre fut écrite en 1978. Jeanne-Mance Delisle y traite principalement des thèmes de l'œuvre et de la motivation des personnages. Elle y décrit les événements de la pièce comme un drame immensément pitoyable. Elle ajoute que les personnages sont emplis de désespoir et d'un certain pathétisme. Elle énumère également un élément descriptif de chaque personnage, ce qui permet de mieux les saisir.

Le livre Un « reel » ben beau, ben triste publié par la maison d'édition Pleine Lune contient également une section de réflexions de l'autrice sur son œuvre. Elle présente ses personnages rêvant de ce qu'ils n'ont pas eu et n'étant pas capable d'identifier ce qui leur manque. Ils sont emprisonnés dans leur vie, mais recherchent la liberté. Ce sont des marginaux, des rebelles qui se posent des questions. Jeanne-Mance Delisle explique également que l'origine de tout le drame de la pièce est la pauvreté. Sans la pauvreté, Tonio n'aurait peut-être pas fait des avances à sa fille. Jeanne-Mance Delisle commence une réflexion sur l'inceste dans la société occidentale et son statut prohibé. Elle compare ce tabou à certaines civilisations anciennes où l'inceste était permis.

Distribution lors des différentes créations Distribution à la création, en mai 1978 (Théâtre de Coppe) Jean-Pierre Scant : Tonio Lise Pichette : La Mère Alice Pomerleau : Pierrette Lise Ayotte : Colette Francine Labrie : Simone Bertrand Gagnon : Gérald Réjean Roy : Camille Michel Vincent : Policier 1 Daniel Laurendeau : Policier 2 Claude St-Jean : Violoniste Jean-Pierre Scant : Mise en scène

Distribution lors de la tournée dans le Nord-Ouest Québécois, en 1979 Daniel Laurendeau : Tonio Lise Pichette : La Mère Alice Pomerleau : Pierrette Lise Ayotte : Colette Francine Labrie : Simone Bertrand Gagnon : Gérald Réjean Roy : Camille Jean Pothitos : Policier 1 Robert Bissonnette : Policier 2 Claude Méthé : Violoniste Roch Aubert : Mise en scène

Distribution à la première reprise, en juillet 1979 (Théâtre du Bois de Coulonge) Raymond Bouchard: Tonio Denise Gagnon : La Mère Anouk Simard : Pierrette Marie-Christine Perreault : Colette Linda Lee : Simone Germain Houde : Gérald Michel Daigle : Camille Louis-Georges Girard : Policier 1 Marcel Beaulieu : Policier 2 Olivier Reichenbach : Mise en scène

Distribution à la deuxième reprise, en novembre 1981 (Théâtre du Nouveau Monde) Raymond Bouchard : Tonio Sophie Clément : La Mère Monique Spaziani : Pierrette Markita Boies : Colette Chantal Beaupré : Simone Pierre Chagnon : Gérald Michel Daigle : Camille Guy Vaillancourt : Policier Pierre Pilon : Violoniste Olivier Reichenbach : Mise en scène

Distribution à la troisième reprise, en septembre 1993 (Théâtre de la Bordée) Jean-Jacqui Boutet : Tonio Lise Castonguay : La Mère Nancy Bernier : Pierrette Chantal Giroux : Colette Caroline Stephenson : Simone Denis Lamontagne : Gérald Jacques Baril : Camille Guy-Daniel Tremblay : Policier 1 Sylvain Brosseau : Policier 2 Jacques Lavallée : Violoniste Denise Verville : Mise en scène

Distribution à la quatrième reprise, en septembre 2023 (Théâtre du Rideau Vert) Frédéric Boivin : Tonio. Nathalie Mallette : La Mère Sarah Laurendeau : Pierrette Gabrielle Lessard : Colette Ève Duranceau : Simone Christophe Payeur : Gérald Benoît Mauffette : Camille Jimmy Jean : Policier 1 Jean-Sébastien Lavoie : Policier 2 Marc Béland : Mise en scène

Réception critique Plusieurs critiques portant sur les différentes productions d' Un « reel » ben beau, ben triste ont été faites dans les années suivant la parution de l'œuvre. Martine R. Corrivault compare le texte de l'œuvre à «un petit vent d'été qui se termine en tempête». Martine Corrivault concentre cependant sa critique, parue dans Le Soleil le , sur une présentation de Jeanne-Mance Delisle et de son écriture, bien qu'elle explique l'accueil divisé du public face à l'œuvre. Les habitants de Rouyn-Noranda acceptaient la dureté de la pièce, car elle représentait bien la situation sociale de l'époque en Abitibi-Témiscamingue, alors que le public de Jonquière au Festival d'Art Dramatique était mitigé.