René Schérer, né le à Tulle et mort le dans le , est un universitaire et philosophe français, professeur émérite à l’université Paris VIII, auteur d'ouvrages traitant de la communication et de la phénoménologie, il a consacré plusieurs études à Charles Fourier, aux problèmes de l'enfance et à l'hospitalité.
Dans les années 1960, alors que la phénoménologie domine le champ philosophique, René Schérer contribue à faire connaître l'œuvre d'Husserl en France. Il est aussi connu comme commentateur de Heidegger. Après mai 68, Schérer développe une pensée de l'utopie et de l'enfance influencée par Charles Fourier. Chantre d'une réinvention de la pédagogie et de la relation enfant-adulte, il analyse le « système de l'enfance », c'est-à-dire la manière dont est instituée une surveillance permanente de l’enfant. Dans son ouvrage principal, Emile perverti, Schérer parle à ce sujet du panoptique de l’enfance, peu avant que Michel Foucault n’étende, dans Surveiller et punir, ce concept à tout le champ de la société disciplinaire.
Dans les années 1970, il est également engagé dans le militantisme homosexuel, et restera connu pour avoir été le professeur et l'amant de Guy Hocquenghem, avec qui il co-écrit deux ouvrages.
Critiquant la surveillance omniprésente des enfants et la négation de leurs désirs, René Schérer est accusé de faire dans ses écrits l'apologie de la pédophilie. Il est brièvement accusé en 1982 dans l'affaire du Coral, avant d'être mis hors de cause et que son accusateur soit condamné pour dénonciation calomnieuse.
Enfin, plusieurs de ses articles et ouvrages publiés dans les années 1990 et 2000 portent sur l'hospitalité, qu'il oppose à la souveraineté et à la raison d'État.
Biographie Famille René Schérer est le fils de Désiré Schérer (1877-1955), chef de bureau à la préfecture de Corrèze, et de Jeanne-Marie Monzat (1886-1970).
Il est le frère cadet du cinéaste Éric Rohmer (1920-2010).
Formation et débuts d'enseignant Ancien élève du lycée Edmond-Perrier de Tulle et de l’École normale supérieure (promotion 1943 Lettres), René Schérer est d'abord professeur de philosophie dans l'enseignement secondaire. Agrégé de philosophie en 1947Voir sur rhe.ish-lyon.cnrs.fr., il soutient en 1960 à l'université de Paris sa thèse de doctorat, « Structure et fondement de la communication humaine : essai critique sur les théories contemporaines de la communication ».
Il publie en 1964 son premier livre, Husserl : sa vie, son œuvre et, l'année suivante, sa thèse sous une forme condensée. Il réédite à nouveau sa thèse en 1971 dans une version remaniée et sous le titre Philosophies de la communication, la version révisée ayant pris, après Mai 68, une optique plus marxiste et révolutionnaire.
Carrière et militantisme Le premier engagement de René Schérer s'effectue au sein du Parti communiste, qu'il quitte en 1954.
En 1962, il a pour élève Guy Hocquenghem, avec lequel il entretient une relation amoureuse, et qui devient plus tard son collègue à l'université, collaborant avec lui à la rédaction de plusieurs ouvrages.. Lorsque s'engage leur relation, Guy Hocquenghem n'a pas encore seize ans. René Schérer est plus tard proche du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), dont Guy Hocquenghem est l'une des autres figuresRené Schérer a témoigné dans le documentaire réalisé par Alessandro Avellis, La Révolution du désir (2006), qui retrace l’histoire du FHAR et ses liens avec Guy Hocquenghem et Françoise d'Eaubonne.Frédéric Martel, Le Rose et le Noir : les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 2000, p. 248..
Ses premiers travaux traduisent une connaissance de la philosophie allemande et de penseurs comme Edmund Husserl, Emmanuel Kant, G. W. F. Hegel et Max Stirner, et portent notamment sur la phénoménologie de Husserl ou de Heidegger.
La publication en 1967 de l'ouvrage Le Nouveau Monde amoureux, texte jusque-là inédit de Charles Fourier, dans lequel ce dernier défend la libre expression des désirs de tous, constitue une étape fondamentale dans l'itinéraire intellectuel de René Schérer, qui consacre ensuite plusieurs études à Fourier. Dans Charles Fourier ou la Contestation globale, Schérer considère que la pensée utopiste de Fourier ne relève pas de l' mais du . La pensée de Fourier est le point de départ, pour René Schérer, d'une série d'études sur les thèmes de l'utopie et de l'enfance, dans lesquelles il défend l'idée d'une .
En , en compagnie d’autres professeurs de philosophie, François Châtelet, Olivier Revault d’Allonnes et Jean-François Lyotard, René Schérer soutient la mobilisation des élèves du lycée où il enseigne alors.
Dans le climat de l’après-Mai 68, René Schérer enseigne notamment à l’université de Vincennes, dont il est l'une des figures avec Gilles Deleuze, Michel Foucault, Félix Guattari, François Châtelet ou Georges Lapassade « L’utopie est un mode de vivre », L’Humanité, 28 septembre 2007.. Il collabore par ailleurs à la revue Chimères créée par Deleuze et Guattari.
Sur l'enfance, René Schérer développe une pensée dans la lignée du concept de de Gilles Deleuze : l'enfant et l'adulte s'enrichiraient mutuellement dans une constituant une alternative à l'éducation héritée de Rousseau, dans laquelle l'enfant serait autant formateur de l'adulte que l'adulte est formateur de l'enfant. Les travaux de René Schérer portent également, mais de manière plus annexe, sur l'homosexualité, qu'il conçoit, dans une proximité théorique avec Gilles Deleuze et Guy Hocquenghem, avant tout comme une pratique subversive, dans un cadre révolutionnaire.
Parmi les thèmes ensuite traités par René Schérer figure celui de l'hospitalité, qu'il conçoit non pas seulement comme une éthique, mais comme . Pour lui, l'hospitalité est une pratique s'opposant à la raison d'État et à la logique de Nation et transgressant les différences de classe, d'âge, de race et de sexe. L'hospitalité est conçue par lui comme . Ce thème est développé dans Zeus hospitalier, ouvrage bâti sur l'analyse par Schérer des mythes et études ethnologiques, et sur sa relecture des œuvres de Guy Hocquenghem et Jean Genet. L'écosophie de Charles Fourier et Passages pasoliniens, parus respectivement en 2001 et 2006, abordent, à partir des œuvres de Fourier et Pasolini (notamment le film Théorème), la question de la modification de la passion du désir ou de l'amour par l'hospitalité.
Cette même année 2007, la réalisatrice Franssou Prenant lui consacre un film documentaire, Le Jeu de l'oie du professeur PoilibusLe jeu de l’oie du professeur Poilibus, documentaire sur Grand écran, catalogue..
L'affaire du Coral En 1982, René Schérer, connu pour sa critique de la pédagogie et sa pensée relative aux désirs des enfants, est victime de diffamation, mis en cause dans l'affaire du Coral, du nom d'un centre d'éducation alternative où il est intervenu, et où ont eu lieu des abus sexuels sur des adolescents. René Schérer est inculpé pour excitation de mineurs à la débauche« Trois nouvelles inculpations de l'affaire du “lieu de vie” Coral », Libération, 20 octobre 1982., sur dénonciation calomnieuse, dont l'auteur, Jean-Claude Krief, un jeune adulte ayant fait un stage au Coral, sera finalement condamné.
Des documents falsifiés circulent, mettant en cause des personnalités comme Michel Foucault, Félix Guattari, voire le Premier ministre en exercice Pierre MauroyFrédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 2000, .. Claude Sigala, directeur du Coral, dénonce pour sa part Krief comme un mythomane, lui-même pédophile, s'étant fait frauduleusement passer pour un animateur du CoralCatherine David, Coral : un scandale peut en cacher un autre (), (page 2), (page 3) Le Nouvel Observateur, 30 octobre 1982. ; il évoque par ailleurs la possibilité d'un complot politique, pouvant viser le du CoralClaude Sigala est libre et il raconte…, Le Monde libertaire, 3 mars 1983..
René Schérer est rapidement mis hors de cause après la confrontation avec son accusateur. Il est cependant, selon les termes de Maxime Foerster qui lui a consacré une étude, soumis à un , qui aboutit à frapper d' son œuvre entière. Le , Jean-Claude Krief se rétracte et parle de manipulation politique ; son avocat, Jacques Vergès, déclare que son client a subi des pressions visant à discréditer certains membres du gouvernementLe Vilain Manège du Coral. Pédophilie et provocations policières, par Vincent Acker, Le Crapouillot, janvier 1984.. Les enquêtes de police montrent finalement que les personnalités publiques accusées étaient innocentes. Jean-Claude Krief rétracte une partie de ses accusations en . Michel Krief, frère de Jean-Claude et auteur d'une partie des diffamations, est retrouvé mort ; l'enquête conclut à un suicide, mais son décès engendre de nouvelles rumeurs. L'année suivante, les auteurs du livre Dossier P… comme police évoquent la possibilité d'un complot monté par certains membres des RG pour déstabiliser Jack LangAlain Hamon, Jean-Charles Marchand, Dossier P… comme police, Alain Moreau, 1983, ..
L'affaire se termine en 1987, par la condamnation de plusieurs animateurs du Coral pour des rapports consentis avec des adolescents de moins de quinze ans, et leur libération, la peine des condamnés étant couverte par les mois passés en prison durant la période de détention préventive. Claude Sigala, directeur du centre, écope d'une peine de trente mois d'emprisonnement avec sursis pour « attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans », sans avoir cessé de clamer son innocenceLiliane Binard, Jean-Luc Clouard, Le drame de la pédophilie : état des lieux, protection des enfants, Albin Michel, 1997, ..
Guy Hocquenghem consacre à l'affaire un roman à clef, Les Petits Garçons, dans lequel il met en scène René Schérer sous les traits de , , dont on a confondu la réflexion et les écrits sur l'enfance avec des actes délictueux. Dans ce roman, figure une lettre ouverte à un grand intellectuel, sous les traits duquel on reconnaît Michel Foucault, à qui il est reproché de ne pas avoir pris aussitôt fait et cause pour face à la diffamation. Le narrateur y explique que ne défend pas la « sexualité » avec des enfants, mais critique la mise à distance de l'« érotique » présente dans les relations, et la suspicion vis-à-vis de toute proximité entre un adulte et un enfant.
Mort vignette|Tombe de René SCHÉRER, Cimetière du Puy Saint-Clair à Tulle, Il meurt à l'âge de 100 ans le Simplifia Avis de décès dans le État civil sur le fichier des personnes décédées en France depuis 1970. Il est inhumé au cimetière du Puy-Saint-Clair à Tulle, en CorrèzeCimetières de France et d'ailleurs.
Pensée de l'enfance En 1976, René Schérer vante la qualité littéraire du roman Journal d'un innocent, de l'écrivain Tony Duvert, par ailleurs ouvertement pédophile. Pour autant, puisqu'il s'agit pour René Schérer de faire la critique du , c'est-à-dire de la manière dont l'enfance est fantasmée et contrôlée par les adultes, il critique aussi le de Duvert, à savoir le fantasme d'une certaine enfance, dans le but de satisfaire les désirs d'un adulte. À ce sujet, Schérer écrivait déjà dans Émile perverti que ..
Cette différence avec Tony Duvert, qui défend la pédophilie au nom de la libération sexuelle et du dévoilement d’une sexualité infantile, est aussi remarquée par le sociologue et historien Antoine Idier, dans sa biographie intitulée Les Vies de Guy Hocquenghem : ..
En 1978, René Schérer publie l'essai Une érotique puérile. Dans cet ouvrage, Schérer analyse les représentations érotiques autour de l'enfance et surtout de l'adolescence dans la littérature, mais il s'intéresse aussi, à partir de journaux et de lettres écrits par des adolescents, aux façons dont ceux-ci décrivent leurs propres expériences amoureuses et érotiques.