vignette|Antoine Joseph Santerre, général républicain sous la révolution, membre de la bande noire La « Bande noire » qualifie une association de spéculateurs qui, sous la Révolution française, à partir de la mise sous séquestre des biens du clergé (décrets des et ) et des émigrés (décrets du et ), et leur vente, s'entendent pour acheter à faible prix les châteaux, abbayes, monuments d'art les plus précieux, dans le but de les occuper, de les revendre avec profit (parcellisation des anciens domaines) ou de les démolir et d'en vendre les matériauxHistoire de la Revolution Francaise, Ch. Lacretelle, 1826.
Cette expression apparaît sur le plan historiographique bien après la Révolution française.
Étymologie L'expression semble avoir été employée avant même la Révolution française pour désigner une forme de violence paysanne, plus destructrice que meurtrière, que l'on ne croit pas, à tort ou à raison, spontanée.
Le premier texte explicite est un pamphlet de l'époque de l'Empire, qui parle de brigandages, en particulier des dégâts forestiers, dirigés selon l'auteur par un certain Martin Beaudoin, des Andelys, décrit comme un « millionnaire »Nicole Mozet, La Bande noire ou un morceau d'histoire post-révolutionnaire dont la littérature n'a pas raconté l'histoire, ..
Quelques années plus tard, le terme se spécialise pour stigmatiser des opérations financières portant sur le rachat à bas prix de biens nationaux démolis à fin de récupération de matériaux. L'expression devient d'usage courant à partir de la Restauration, dans un contexte idéologique hostile à la Révolution.
Mécanismes spéculatifs
Opportunités financières offertes par les ventes de biens nationaux, dits "biens ennemis" Pour des raisons , la Révolution prononce la saisie des biens dépendant de corps sociaux qui lui sont, a priori, au moins étrangers, sinon hostiles, afin de les affaiblir, économiquement et socialement.
Sur le plan financier, la masse des biens confisqués présente l'intérêt de servir de garantie hypothécaire ou de gage à la monnaie fiduciaire que représentent les assignats.
Ce qui relève, au départ fin 1789, d'une volonté de l'assemblée constituante, va être en pratique exploité financièrement par certains proches du pouvoir révolutionnaire, en profitant de l'instabilité politique et de l'insécurité ambiante.
Les ventes sont ordonnées et réglées par une série de décrets donnant des facilités de paiement aux acquéreurs, qui peuvent échelonner leurs remboursements sur plusieurs années.
Les villes envoient à la Constituante des adresses contenant les offres pour les biens nationaux qu'elles désirent acquérir. Les particuliers sont eux aussi tentés par l'acquisition de biens immobiliers.
Lorsqu'on examine les dossiers, on réalise rapidement que les plus grosses affaires se sont faites au bénéfice de personnalités appartenant au pouvoir politique ou protégées par lui, c'est-à-dire aux nouvelles élites.
Parfois, il s'agit de notaires et de marchands, achetant des biens et les revendant immédiatement à des paysansMaître Antoine Delacharme, notaire: Homme de loi ou homme d’affaires ?.
Tous les biens, dont la valeur cumulée dépasse six milliards, sont vendus en l'an III, mais à perte et dans des proportions considérables.
Pour certains, ces opérations réalisées sur les biens nationaux sont extrêmement lucratives .
Objectifs de la Bande noire L'idée est d'acheter des biens nationaux à bon compte. À condition d'être initié aux rouages de la spéculation et de bénéficier de fortes protections politiques entre 1791 et 1795, il est possible, à partir d'un investissement minimum, de centupler ou plus sa mise initiale en l'espace de deux ou trois ans.
En principe soumises aux règles de la vente "au plus offrant" en vente publique, avec annonce et affiches, les ventes ont lieu périodiquement dans les grandes villes ou dans les plus petites communes.
Dès 1792, il y a des ententes illicites et certains enchérisseurs sont des "hommes de paille" ou des prête-noms. De nombreux conventionnels acquièrent ainsi des biens nationaux sous des noms d'emprunt.
Plus grave, de nombreux témoignages font état de manœuvres d'intimidation de certains citoyens sur d'autres, si bien que les mécanismes d'acquisition sont faussés ; la redistribution équitable ou « démocratique » des richesses, par le biais des biens nationaux, est donc un leurre.
Les ventes les plus importantes se font sans publicité, dans la discrétion, sans respect des règles. Les plus gros acquéreurs, qui peuvent étaler leurs remboursements sur plusieurs années, comptent sur la dépréciation rapide de l'assignat républicain.
Le cas du constituant Jean-Pierre de Batz, qui acquiert son domaine de Chadieu en Auvergne, a été étudié, mais il n'en est qu'un exemple parmi des dizaines Voir les travaux d'Arnaud de Lestapis sur Batz..
L'exemple le plus fameux est l'achat, en , de l'abbaye de Royaumont par le marquis Pierre-Nicolas-Joseph de Bourguet de Travanet, qui transforme les bâtiments conventuels en filature Françoise Klein, « Les Travanet, une famille d'aristocrates éclairés (1791-1825) » (), et Jean-François Belhoste, « Des industries textiles à Royaumont (1791-1864) » (), dans Nathalie Le Gonidec, Jean-François Belhoste (dir.), Royaumont au : les métamorphoses d'une abbaye, Creaphis éditions, 2008, 227 pages ..
On peut également citer Antoine Joseph Santerre, Jean-Nicolas Pache, qui s'offre « à folle enchère » un ensemble abbatial à Thin-le-Moutier le pour Voir Louis Pierquin, Mémoires sur Pache, E. Jolly, 1900, 276 pages (rééd. Bibliobazaar, 2008, 261 pages , chapitre VII: « Fortune de Pache », ), qui récuse les accusations de malhonnêteté de Pache., Antoine Merlin de Thionville ou encore le comte de Saint-Simon, qui a le projet sérieux d'acheter la cathédrale Notre-Dame de Paris pour la « débiter » et en vendre les matériaux au détail...
Tous les acquéreurs de biens nationaux et les spéculateurs ont en commun la volonté d'empêcher un retour à la situation d'avant 1789 et de devoir restituer les biens qu'ils ont acquis depuis 1791.
Les activités de la Bande Noire se sont poursuivies jusqu'en 1825 et même au-delà Anne-Marie Meininger et Pierre Citron, Index des personnages réels de la Comédie humaine, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1981, t. XII, 1620 . Honoré de Balzac y fait référence dans plusieurs de ses romans Modeste Mignon, La Pléiade, t.I, , Madame Firmiani, La Pléiade, t.II, , Le Cousin Pons, La Pléiade, t.VII, , Les Paysans, La Pléiade, t.IX, , Le Curé de village, t.IX, . « La Bande noire » est le titre d’un poème de Victor Hugo figurant dans le recueil intitulé « Odes et Ballades ».
Émissions de faux assignats Pour accélérer la baisse du cours des assignats par rapport à leur valeur faciale et par conséquent accélérer le remboursement des acquisitions, les acquéreurs, notamment les membres de la Bande Noire, qui spéculent ouvertement à la revente, favorisent l'émission et la distribution des faux assignats à grande échelle Sur ces affaires de faux assignats, bien plus importantes que l'on pourrait penser a priori, puisque les visées étaient clairement contre-révolutionnaires, voir les travaux de Jean Bouchary et d'Arnaud de Lestapis..
Une fabrique très importante est ainsi créée rue de la Source à Suresnes, près de Paris. Une brasserie sert de couverture à ces opérations. Une fois imprimés, ces assignats sont écoulés et « blanchis » dans les plus grandes maisons de jeu du Palais-Royal qui brassent des sommes astronomiques, l'équivalent de plusieurs casinos.
La fabrique de Suresnes était protégée par Stanislas-Marie Maillard, salarié par le banquier Jean-Frédéric Perregaux Archives nationales, Minutier central des notaires parisiens, Étude... et entra en fonction plusieurs mois avant le 10 août.
Dénoncés par les Girondins, notamment Étienne Clavière, qui était ministre girondin des Contributions publiques, les faux monnayeurs de Suresnes sont arrêtés le . On en incarcère quelques-uns, parmi lesquels le comte de Preissac, le comte de Kératry, Étienne de Mallet, Jean-Suzanne de Sentuary, Hilarion de Louesnich, tous habitués des maisons de jeu du Palais-Royal et entretenant les meilleures relations avec les Exagérés de la Commune de Paris.
Stanislas-Marie Maillard se charge de leur arrestation, mais il favorise leur fuite des prisons de Paris avant les massacres de Septembre. Ils ont été rassemblés à la prison du Châtelet qui est l'une des dernières à être visitées par les tueurs.
La fabrique de faux assignats de Suresnes reprend en octobre sous la direction de MM. Egrée, Villardy, Caradec de Kerloury, etc. Dossonville, qui ont été chargés de la recherche des faux assignats par Clavière - imprudent dans le choix de cet agent secrètement proche des exagérés de la commune qui l'ont absous au lendemain du -, s'acharne sur les petites fabrications artisanales (Champigny, etc.).
En revanche, il protège longtemps les « brasseurs de Suresnes » qu'il n'hésite pourtant pas à sacrifier en l'an II, en commandant, contre eux, un rapport à l'indicateur de police Louis-Guillaume Armand. Ce rapport est un de ceux qu'utilise abondamment Élie Lacoste pour le procès dit des chemises rouges.
Plusieurs faux monnayeurs sont ainsi traduits au tribunal révolutionnaire le et on leur adjoint sur la charrette des cinquante-quatre, également revêtus de chemises rouges, des faux monnayeurs qui sont passés devant un tribunal criminel ordinaireLe délit de fausse monnaie relève en principe des tribunaux criminels ordinaires, mais pour certains d'entre eux, Caradec, Egrée, etc., le volet politique de leurs « activités criminelles » est envisagé à dessein..
Au Palais-Royal, les membres de la Bande Noire et leurs amis distribuent la fausse monnaie, jusques et y compris dans les salons de jeu prestigieux de de Sainte-Amaranthe. La méthode est bien rodée et beaucoup de citoyens, entrés avec de la bonne monnaie, après avoir joué au « Creps », au « Biribi » ou « à la Bouillotte », ressortent, dans le meilleur des cas, avec de la fausse.
La baisse de la valeur des assignats s'accentue de façon spectaculaire et c'est ainsi qu'un versement effectué en 1793, pour le remboursement à échéances d'un bien acquis en 1791, ne correspond pratiquement plus à rien. de Sainte-Amaranthe, qui suit le mouvement général, acquiert - alors qu'elle est sans un sou en 1789 - des immeubles rue d'Hauteville, notamment un grand hôtel particulier, qu'elle fait restaurer en 1793, et le domaine de Sucy-en-Brie, comprenant château et terres.
Mais son cas n'est rien du tout par rapport à Fouché, à Perrin, à Albitte, à Joseph Le Bon, à André Dumont, à Merlin de Thionville et à tant d'autres représentants en mission ou administrateurs, tous acquéreurs révolutionnaires en assignats de biens dont la valeur réelle dépasse l'imagination.
Ce sont eux qui, révolutionnaires exagérés, se liguent contre Maximilien de Robespierre, qui représente un danger. Le rappel des représentants Jean-Baptiste Carrier, Joseph Le Bon, Joseph Fouché, Jean-Lambert Tallien, etc. par l'Incorruptible au printemps 1793 est combattu par leur allié le plus sûr au Comité de salut public, Bertrand Barère de Vieuzac, devenu riche propriétaire terrien.
Les bénéficiaires ou « hommes de proie » Les acquéreurs de biens nationaux de grande importance ou de grand rapport, c'est-à-dire de vastes domaines abbatiaux, des monuments historiques, châteaux, églises et leurs dépendances, etc. se partagent entre des membres des assemblées parlementaires de la Révolution - on compte beaucoup plus de "Montagnards" que de "Girondins" -, des membres de la Commune de Paris issue du , comme le septembriseur Didier Jourdeuil, et d'anciens nobles ayant donné des gages à la Révolution (membres de la première assemblée et regardés comme traîtres par les émigrés de Coblence) et peu désireux de voir se rétablir l'ordre ancien.