Seiobo est descendue sur terre (), publié en 2008, est un roman de l'écrivain hongrois László Krasznahorkai.
Composition Le "roman" se compose de dix-sept textes indépendants, sur la même thématique d'une recherche d'expérience esthétique contemporaine (début du ), à partir d'une œuvre d'art non contemporaine (antérieure au ) réputée : émotion, enthousiasme, émerveillement, extase, miracle, numineux, sidération, sublime, terreur, transe
L'action de presque chacun de ces textes se déroule dans un lieu différent (église, temple, sanctuaire, scène de théâtre, musée, ville, résidence, atelier), dans une capitale culturelle différente (Kyoto, Athènes, Florence, Pérouse, Venise, Paris, Grenade, ou dans une petite ville), toujours en relation avec une histoire experte de l'objet artistique, par ou pour un personnage en lien avec l'actualité (2000-2007). Ainsi telle cérémonie bouddhiste est supposée s'exécuter en l'année 2550 du calendrier bouddhiste ou calendrier thaïlandais, soit en 2007 du calendrier courant chrétien, dit grégorien. Ainsi encore telle déclaration supposée du pape Benoît XVI : L'enfer existe vraiment . ou la mention du Shinkansen.
Le numéro d'ordre des chapitres respecte la suite de Fibonacci, ce n’en est pas une.
Chaque texte se compose d'un petit nombre de paragraphes constitués d'une seule phrase sur une à dix pages, pour une forme de lecture aisée, consciente et concentrée.
Seiobo serait un avatar de la divinité taoïste Xiwangmu., Reine-mère d'Occident, venue sur Terre visiter le roi Mu de Chu et lui offrir des graines de la plante immortelle. Elle devient réelle uniquement dans sa représentation sur scène, entre le lever et le baisser du rideau, sous le masque et dans le costume de l'acteur de nô.
Résumés 1 : Le chasseur de la Kamo En plein centre de Kyoto, la Ville Éternelle de la Bienséance, la Cité Éternelle des Allusions, sur les berges de la Kamo-gawa, passent des voitures, des autobus, des bicyclettes, des piétons. Au milieu des eaux profondes de la rivière Kamo, parmi les îlots de hautes herbes, entre vaguelettes et gouttelettes de lumière, vivent des poissons, des grenouilles, des insectes, de petits reptiles. L'Ooshirosagi est l'insoutenable beauté : un oiseau pêchant dans l'eau, mobile et immobile, l'art de la concentration immuable.
Le grand héron blanc (ou Grande Aigrette ou Aigrette garzette ou Aigrette de Chine ou Grue du Japon ou toute autre variété d'échassier blanc) marque l'éternelle famine, la chasse sans fin, la chasse universelle inépuisable.
Son seul ennemi naturel, l'homme, cet être exilé dans le quotidien enchanteur du Mal et de la Paresse, l'ignore ().
2 : La reine bannie À Suse, le Grand Roi perse achéménide "Assuérus", sans doute Xerxès fait organiser un banquet masculin de sept jours, et exige que son épouse, la plus éblouissante des créatures, Vashti. La resplendissante gourgandine refuse de s'exhiber parée de sa seule couronne, est aussitôt répudiée, bannie, puis étouffée dans, la cendre par Mardochée, selon le Livre d'Esther de la Bible hébraïque.
Peu importe l'historicité des personnages, et si Vashti a réagi par vanité, orgueil, pudeur, ou pour cacher une maladie visible. Le , pour un mariage, un vieux Juif passe commande à l'atelier de Fra Filippo Lippi une représentation de la totalité de l'histoire d'Esther : Scènes de l'histoire d'Esther, dont les parties sont actuellement en différents musées du monde.
Le panneau de La Derelitta (L'Abandonnée) a pu être peint par Filippino Lippi ou Sandro Botticelli : une splendeur.
3 : La conversation du Bouddha Dans la ville industrielle Inazawa, un monastère zen Rinzai est boudé des touristes. La statue en bois du Bouddha Amida, 1m37, de 1367, nécessite une importante restauration. Mais quel rituel secret d'enlèvement observer, portes fermées, et résidents relégués au réfectoire ? Et comment répéter en secret cette cérémonie oubliée (hakken-kuyo), alors qu'on retire du temple la (représentation de la) divinité.
Maître (Seichi) Fujimori, chef de l'atelier de restauration "Bujutsu-In", seul autorisé par l'"Office du Patrimoine Culturel", établit avec l'équipe un rapport de réception, une expertise collective des dégâts et des opérations à effectuer, un devis, un Dossier bleu. Après fumigation contre les xylophages secs, s'engage le précis, laborieux et lent travail, de démantèlement, de traitement expert, dans le silence absolu, avec des tensions très fortes. Shunzo Koinomi est chargé de faire revenir le regard d'Amida.
Quand il est établi que les yeux sont à leur terme, plus d'un an plus tard, le responsable du temple se charge de mettre au point, avec souci du perfectionnisme, la cérémonie publique de la Fête du Retour du Bouddha (Shiki-Kaigen): redécouverte des rituels, apprentissages de dharanis et de sutras en sanscrit déformé (et dont le sens est inconnu des moines), répétitions, inquiétudes, incertitudes, perplexités... À un moment, après de longues heures, il se passe quelque chose dans la salle, quelque chose de difficile à exprimer en mots, mais que chacun ressent, un léger poids au creux de l'âme, une forme de ferveur sublimée, qui imprègne l'atmosphère, "comme si quelqu'un était là" (). Pour tous, ce lieu est, a été sanctifié par la sérénité d'une paix indicible.
Longtemps après, quand tout est apaisé dans le zendō, le supérieur du zengen-ji, au lieu d'aller se reposer, s'assied sur l'escalier en pierre du zendo, s'abîme dans l'observation des pérégrinations d'une minuscule fourmi, au creux d'une fissure, pour toujours.
5 : Cristo Morto À Venise, en avril, un après-midi, dans le quartier de San Polo, un unique touriste trouble la quiétude de la sieste des résidents des ruelles, puis s'avoue sa peur d'être suivi, traqué par un être étrange (grand échalas à chemise rose clair et démarche en canard), grotesque, rocambolesque, cauchemardesque. Il parvient à la Scuola Grande de San Rocco (de Bartolomeo Bon, , Antonio Scarpagnino), la plus parfaite et la plus sublime concrétisation de l'idéal architectonique ().
Après un passage rapide par la grande pièce trop sombre du rez-de-chaussée (pour qu'on puisse admirer les peintures), il gagne l'étage, où, après la salle suffocante de magnificence des Tintoretto, il redécouvre difficilement le petit tableau qu'il a découvert onze ans plus tôt, Cristo Moro nel sepolcro, attribuable au Titien, à Giorgione, à Giovanni Bellini ou à son atelier... Sa restauration par Egidio Arlango (stabiliser l'œuvre et stopper [sa] dégradation, et surtout le laisser travailler sans le déranger) montre que la peinture a déjà été reprise un demi-siècle plus tôt, ou plutôt dénaturée, faussée, et que le collaborateur principal de Bellini serait son fidèle assistant, Victor Bellinas, reprenant un tableau incachevé du maître.
Cette fois encore, le souffle coupé, il est pris de fascination, de vertige, de panique, d'hallucination : les deux yeux clos du christ s'ouvrent dans un chagrin sans fondement, un chagrin pour rien, pour tout (). Le Christ était vraiment là, mais plus personne n'avait besoin de lui, son temps était révolu, et il faisait maintenant ses adieux...
8 : En haut de l'Acropole À Athènes, en plein été, arnaqué par un taxi, largué à un carrefour, ce touriste hongrois veut au moins voir l'Acropole. Stressé, il est recueilli quelques instants par un groupe de jeunes désœuvrés qui le lui déconseillent. Il part pourtant, traverse Pláka, monte à l'Acropole, dans la chaleur, la lumière, la solitude, l'impréparation. Un tel désastre...
13 : Il se lève à l'aube Kyoto, dans une grande maison, et le silence total, seul, Ryosuke Ito, maître artisan spécialisé dans la fabrication des masques nô pour l'école Kanze, travaille un morceau d'hinoki. Il s'inspire de son expérience de la pièce Aoi no Ue et d'un masque hannya de son maître Yasuemon Hori. En deux mois, à temps plein, il réalise un tel masque. Toutes les étapes sont décrites. C'est seulement la tête vide, comme hébété, qu'il parvient, sans hasard, sans modèle strict, à l'expérience, au jugé, au test des miroirs, malgré tous les ratés possibles, à créer enfin quelque chose de sacré.
21 : Naissance d'un assassin Un Hongrois habitué des chantiers de construction, spécialiste en détestation, décide d'aller voir ailleurs. Arrivé en avion à Barcelone, un samedi matin, il poursuit son exercice d'exécration, particulièrement quand il est acculé (par la foule de touristes admiratifs) à pénétrer dans la Pedrera (Carrière) de la Casa Milà d'Antoni Gaudí, célèbren répugnante. Il se risque, malgré lui, à monter huit marches et se retrouve dans une exposition d'icônes religieuses russes, chrétiennes orthodoxes, anciennes, sur bois, avec fond d'or, d'influence byzantine.
Il passe vite dans les deux salles, écoute les explications d'un gardien, caché, uniquement russophone, sur un chef-d'œuvre d'Andreï Roublev, trop fragile, non restaurable, mais dont est ici exposée une copie, même pas celle de Dionisy : l’Icône de la Trinité, montrant les trois anges sous le Chêne de Mamré, juste avant d'être accueillis et restaurés par Abraham. Et en sortant, à la vue de l'icône, protégée par aucun gardien, il est terrassé, halluciné : les trois anges sont réels. Il comprend la prière intérieure muette des moines.
Le lendemain, il achète un couteau à longue lame.
34 : La vie et l'œuvre du maître Kazuyuki Inoue J'ai ôté ma couronne, j'ai revêtu une forme terrestre et, sans dissimuler les traits de mon visage, je suis descendue parmi eux, ainsi pourrait s'exprimer Seiobos, venue rendre visite au Prince Chu, roi de Mu, et lui offrir des graines de la plante immortelle. Cette descente existe le temps d'une pièce de nô, au Kanze Kaikan, à Kyoto, dès que le rideau (agemaku) se lève.
Le sensei (maître) Kazuyuki Inoue, acteur de nô, admirateur du 56ème sensei Rokuro Umekawa, passe sa vie entre Kyoto et Tokyo, à répéter, interpréter, enseigner, vivant modestement en famille, sans aucune improvisation, avec une énorme mémoire (de sa propre enfance comme des histoires nô), mais aussi une tension artérielle très élevée. Perdre la foi en Dieu peut être bénéfique : la prière n'en est que plus intense. Tout ce que tu nommes terrestre et transcendental ne font qu'un, : l'espoir et le miracle n'ont aucune place.
Lorsque l'agemaku retombe derrière lui, marquant la fin de la représentation, il éprouve toujours le désir de prolonger ce calme et cet infini bonheur, et de dissimuler l'infinie fatigue qu'il ressent en même temps (). Mais c'est impossible (après la représentation-performance) de trouver la tranquillité sauf les quelques instants (avant la représentation-cérémonie), aux toilettes, avant que le rideau se lève et que Seiobo apparaisse vraiment.
55 : Il retorno a Perugia Le Pérugin (1448-1523) décide de quitter le quartier de Borgo Pinti à Florence et de rapatrier son atelier dans la ville de Pérouse, un peu avant 1500. Ses assistants, de l'École ombrienne, Giovanni di Pietro (1450-1528), Aulista, Francesco, Trasimeno, s'interrogent sur les absences du maître, sa perte d'intérêt pour la peinture, son éventuelle perte de talent, mais surtout la désorganisation de l'atelier et des réalisations, le gâchis des matériaux (pigments, etc), les motivations de cette fin d'errance.
Une grande partie raconte le long et pénible voyage des assistants et des matériaux, sans le peintre. Puis, tout se remet en place : génie du maître, et travail des assistants et apprentis (Bartolomeo, Domenico, Francesco, Giannicola di Paolo, Raffaello et tous les autres). Et un tableau, déjà préparé à Florence (bois, apprêts, encollage, traitement des pigments, couleurs) est repris à Pérouge... pour devenir ce qui est le Retable Tezi.
89 : Vaguement autorisé à voir L'Alhambra de Grenade (Andalousie, Espagne), reste une énigme historique et esthétique, pour un touriste même très informé. On connaît à peu près l'état du bâti de 1391 : tout le reste est spéculation (origines, construction, fonctionnement.