Publié en 1961 aux éditions de Minuit, L'Observatoire de Cannes est le premier roman de Jean Ricardou. Sous l'égide de cette maison d'édition, qui présentait alors certain "dynamisme subversif", ce premier ouvrage s'associe à la mouvance du Nouveau roman, dénommée aussi "École de Minuit"Voir le commentaire de J. Ricardou dans Un aventurier de l'écriture (entretiens avec Jean Ricardou). Propos recueillis par Amir Biglari, Academia – L'Harmattan, Louvain-La-Neuve, 2018, p. 17-18. Cette même année, l'écrivain rejoint la revue d'avant-garde Tel Quel. Ainsi, un extrait de L'Observatoire de Cannes, "Description d'un strip-tease”Tel Quel, n° 5, Paris printemps 1961, p. 71-78 paraît simultanément dans la revue de Philippe Sollers. Ricardou y fera paraître ses prochains textes de fiction"Réflexion totale”, Tel Quel, n° 11, Paris 1962, p. 77-80; “Gravitation”, Tel Quel, n° 16, Paris 1964, p. 42-51; “Diptyque”, Tel Quel, n° 27, Paris 1966, p. 82-89 ainsi que certains de ses premiers essais théoriques“Réalités variables, variantes réelles”, Tel Quel, n°18, Paris 1964, p. 31-37; “La querelle de la métaphore”, Tel Quel, n°18, Paris 1964, p. 56-67; “Expression et fonctionnement”, Tel Quel, n°24, Paris 1966, p. 42-55.. Ph. Sollers dans Tel Quel et Jean Thibaudeau dans la revue Critique signeront deux articles élogieux sur L'Observatoire de CannesPh. Sollers, "L'Observatoire de Cannes", Tel Quel 6, 1961, p. 56-57; J. Thibaudeau, “La Leçon de l'école”, Critique 173, 1961, p. 335-342..
Présentation Titre L'Observatoire de Cannes fait référence à la fois au belvédère construit sur les hauteurs de Cannes en 1953 par l'architecte Georges Sauvan et à un cabaret de strip-tease plus ou moins imaginaire qui se trouvait dans le sous-sol de la maison natale de Jean RicardouSource de cette information?.
Nouveau Roman, Tel quel C'est d'abord la lecture du Voyeur d'A. Robbe-GrilletPhilippe Forrest restitue la genèse du roman : "En 1955, intrigué par un article hostile condamnant en dix lignes une œuvre jugée incompréhensible, Ricardou achète un exemplaire du Voyeur d'Alain Robbe-Grillet. Fasciné par ce livre, Ricardou met sa propre écriture à l'école du Nouveau roman et, fin 1959, une première version de L'Observatoire de Cannes est achevée et soumise aux éditions de Minuit qui en acceptent le manuscrit", Histoire de Tel Quel, coll. Fiction & Cie, éditions du Seuil, Paris 1995, p. 78-79., ouvrage associé à "l'école du regard"Dans un roman comme Le Voyeur, "les objets informent la structure du roman lui-même [...]. Le sens privilégié chez cet auteur est la vue; ce sens intellectuel - celui de la distance - permet manipulations, translations, voire transmutations, c'est pourquoi on peut parler dans ce cas d'exercice sur les objets, autrement dit de mises en relations", Jacque Howlett, "L'objet dans le roman", Paris, Esprit, 7-8, no spécial "Le 'Nouveau Roman'", juillet-août 1958, p. 69, et au groupe des écrivains de Minuit, qui va déterminer la manière des premiers textes de Ricardou. Discernant l'émergence d'une nouvelle conception du roman, un texte prélude à ce renversement narratif qui va s'affirmer dans L'Observatoire de Cannes: "Sur la pierre" qui avait paru l'année précédente dans le deuxième numéro de la revue Tel QuelTel Quel, n°2, Paris été 1960, p. 33-36; ce texte sera repris en 1971 dans le recueil Révolutions minuscules, coll. « Le Chemin », éditions Gallimard, Paris 1971.. Ce texte expérimental travaille déjà la technique de la description au point où, dans L'Observatoire de Cannes, celle-ci, dans une forme radicalisée, va s'emparer du récit et prendre le contrôle de la narration. C'est donc à cette confluence des deux courants que se situe le premier roman de Ricardou. Ainsi que le résume M. Sirvent: Commencé fin 1959, L’Observatoire de Cannes se situe au croisement de deux aventures: celle de Tel Quel (1960-1982) qu’il inaugure avec Le Parc de Sollers paru la même année (1961) et la deuxième vague du Nouveau Roman auquel il s’associe autour des Editions de Minuit. Dès les années soixante, Ricardou engage la théorie du Nouveau Roman. L’Observatoire de Cannes annonce à la fois ce qui deviendra l’ “écriture textuelle” en 1965 avec notamment La Prise de Constantinople et, pour Sollers, Drame. Comme Le Parc, il s’inscrit dans la mouvance des premiers romans de Robbe-Grillet. Toutefois, L’Observatoire est de bout en bout un roman descriptif de façon encore plus radicale que le premier Nouveau Roman des années cinquante. Ricardou pousse à leur extrême limite certaines techniques amorcées par Robbe-Grillet, accentuant les descriptions d’objet fixe, dé-psychologisant au maximum le regard descriptif, déconnectant par avance toute relève monologique de la représentation par une "histoire""Représentation de l'espace, espace de la représentation (sur l'incipit de L'Observatoire de Cannes de J. Ricardou)]", Michel Sirvent, Dalhousie French Studies 35, été 1996, p. 99-100. Pierre-Henri Simon évoque dans son feuilleton une “espèce d’ascétisme [...] à aller jusqu’au bout de chaque expérience”Le Monde, 13 sept. 1961, p. 9. C'est d'ailleurs la nouveauté de cet exercice de "description intégrale" que salue Philippe Sollers à la sortie du livre : "Il n'arrive jamais qu'un premier livre fasse preuve d'une telle cohérence, d'une telle fermeté logique. Nous y assistons à la maîtrise de moyens surprenants: la description trouve là son épopée"Ph. Sollers, Tel Quel n°6, 1961, p. 56-57..
Un roman descriptif thumb|400px|Prière d'insérer Observatoire de Cannes de Jean Ricardou Le « prière d'in[sérer » du roman indique clairement cette irrésistible prise de pouvoir du récit par la description : L'Observatoire de Cannes est ce belvédère construit au sommet de l'une des collines qui entourent la ville. On y accède par un funiculaire.
La lente ascension du véhicule qui, tout en rapprochant de l'objectif fixé, fait tomber successivement tous les obstacles à la vue, et dénude, peu à peu, les divers secteurs du paysage, constitue la représentation assez exacte du mouvement du livre, ce progressif dévoilement, dans un train, sur la plage, parmi les mimosas ou dans la mer, du corps bronzé d'une jeune étrangère.
Si le roman conteste ici le modèle classique de la narrationSelon L. Higgins, Parables of Theory, Summa Publications, Inc, Birmingham Alabama, 1984, p.23: « L’Observatoire de Cannes is a systematic reeducation in reading. Characters, story and setting are introduced only to be dismantled, revealing novelistic conventions on which they rely. Rather than constructing a believable fictional world, the novel skillfully — and often comically — encourages disbelief. The reader’s referential expectations are continuously teased and then unmasked, the better to analyse them. Instead of entering an imaginary but recognizable world, we are invited to peer into a series of funhouse mirrors, where our own distorted form tells us that the image is a fiction, and fiction is an illusion. », c'est que le récit naît d'une pure logique descriptive: "L'Observatoire de Cannes apparaîtra d'abord comme la succession de descriptions organisées qu'un observateur - n'importe qui, vous, moi, le narrateur sinon l'un des personnages du roman - pourrait faire à partir du spectacle qu'il voit""Du roman à la sémantique" d'André Dalmas, France Observateur, mai 1961, consultable sur https://jeanricardou.org/archives-de-presse; "L’Observatoire de Cannes has no fixed point of view — it is one. The novel is set in a city called Cannes, which closely resembles the city of the same name where Ricardou was born. Its story, insofar as there is one, inheres in the various objects within a precisely delimited field of vision: an observatory offers a sweeping view over a circular panorama, in which no point is privileged and no hierarchy exists. Circumscribed by the horizon on all sides, the novel moves from scene to scene “dans l'ordre du regard,” following the gaze of a shifting — and shifty — observing eye." Lynn Higgins, Parables of Theory, p.24, op. cit.. Le roman passe d'une scène à l'autre dans l'ordre du regard qui, depuis la longue-vue de l'observatoire, effectue un tour d'horizon circulaire. C'est ainsi qu'au nord, le regard s'arrête sur des montagnes à la végétation dense au milieu de laquelle se trouve une clairière où une jeune fille s'habille après un orage. Toujours au nord, apparaît un château d'eau à la porte duquel sont gravés des graffitis. A l'est et à l'ouest, des collines. En se dirigeant vers le sud, le regard parvient à distinguer, entre un immeuble d'appartements et un garage Citroën, une plage où des personnages du train s'adonnent à des jeux balnéaires. De la plate-forme d'observation, se laissent également voir les stations du funiculaire où les vacanciers achètent des billets et des cartes postales qui sont longuement décrites. Si la majeure partie du roman consiste en des descriptions de scènes visibles depuis l'observatoire, plusieurs séquences majeures ont lieu dans le compartiment d'un train et dans un cabaret où se déroule un strip-tease. Ainsi, "le progressif dévoilement" d'un paysage se double de la "mise à nu" d'un corps féminin: "Les différentes étapes de cette mise à nu d'un corps et de l'espace, situées à différents moments du temps, se recomposent selon la temporalité même de la lecture" (prière d'insérer).
Comme le note encore Philippe Forrest: "Il est clair que les modalités textuelles de ce dévoilement viennent en droite ligne des expériences romanesques menées par Robbe-Grillet dans ses premiers ouvrages. À l'instar de celle de Robbe-Grillet, l'écriture de Ricardou procède exclusivement par descriptions, la scène changeant perpétuellement par le jeu des mises en abyme, des points de vue variables, des analogies : ainsi une carte postale s'anime et se transforme en paysage, des formes géométriques se répètent d'objet en objet, amenant les choses et les lieux à se superposer ou se confondre"Philippe Forrest, op. cit., p. 78-79. Toutefois, si L'Observatoire de Cannes met en œuvre des techniques et des motifs empruntés au premier Nouveau Roman, Ricardou les systématisent et leur donne une dimension nouvelle"La leçon de l'école", dans Critique no. 173, octobre 1961, consultable sur https://jeanricardou.org/archives-de-presse. Chez Robbe-Grillet la description demeurait encore l'un des outils de la narration. Elle servait toujours à raconter une histoire. Dans L’Observatoire de Cannes, la description n'est plus au service de la narration: elle acquiert une sorte d'autonomie. Autrement dit, elle suit ses règles propres: à partir des spécificités qui façonnent "l'imaginaire scriptural", qui ne peut s'appuyer ni sur la pure perception comme celle de l'appréhension des objets dans le monde, ni davantage sur le spectacle que déploie une représentation filmique, Ricardou défend dans son article "Plume et caméra" une position radicale: "un roman qui se formerait exclusivement par le jeu créateur de la description"Problèmes du Nouveau Roman, Seuil, coll. "Tel Quel", 1967, p. 72. Nulle histoire préconçue, nulle signification psychologique n'en motive la progression: "La matière romanesque se trouve entièrement inventée par l'exercice de la description"Ibid., p. 73.