vignette|Peinture de 1856 du peintre Cornelius Krieghoff démontrant ce qu'il désigne comme une « ferme d'habitants » Les habitants étaient les paysans propriétaires libres de la vallée du Saint-Laurent en Nouvelle-France (Québec, Canada). Ils formaient un groupe social défini par l'agriculture de subsistance et la reproduction sociale à l'identique dans un contexte colonial où les terres «libres» étaient en grande disponibilité et la main d'œuvre peu nombreuse. Bien que le peuplement rural commence avec la création de seigneuries par la Compagnie des Cents-associés en 1627, le terme acquiert sa signification strictement paysanne vers le dernier quart du siècle.

La vie des habitants est définie par des cycles. Le labeur et la vie économique et matérielle des paysans est liée au cycle agricole: le défrichage de nouvelles terres, les semences et récoltes, ainsi que les nombreuses activités économiques auxquelles les habitants avaient recours pour un revenu supplémentaire. Malgré un mode de vie identique, la condition matérielle des habitants était loin de l'être, avec des inégalités entre les différentes familles qui pouvaient se creuser à chaque génération.

La prospérité d'une famille pouvait assurer le succès de sa reproduction sociale, l'autre cycle caractéristique de la vie paysanne. Les habitants tentaient d'établir tous leurs enfants, en établissant leurs fils sur des terres et en mariant leurs filles, créant ainsi de nouvelles familles paysannes. Tout en accomplissant cela, ils tentaient d'assurer leur sécurité dans la vieillesse et de maintenir le patrimoine familial. Ils avaient pour ce faire recours à différentes stratégies et pratiques de succession, afin de transmettre leurs avoirs, la transmission de la terre à la prochaine génération étant l'enjeu le plus important. Les pratiques de succession des habitants du Canada reflétaient dans l'ensemble une tendance égalitaire mais comportaient tout de même leur lot d'exclus et d'enfants défavorisés, par exemple les femmes et les enfants établis sur des terres peu développées.

La vie des paysans était encadrée par des institutions qui effectuaient des prélèvements sur la production agricole: la seigneurie, la paroisse et l'État. Initialement mineurs, ces prélèvements devinrent significatifs avec le développement des terres agricoles et l'augmentation des rendements.

Origine du terme Le terme habitant apparu d'abord pour référer à tout propriétaire libre, les différenciant des classes sociales ne possédant aucune propriété comme les domestiques, les soldats et les engagés. L'occupation de l'habitant était précisée dans les documents écrits, par exemple habitant-charpentier ou habitant-marchand, et habitant sans autre précision pour désigner ceux n'ayant pas d'autre occupation que l'agriculture. Dans le dernier quart du XVIIe siècle le terme en vint finalement à désigner exclusivement les paysans propriétaires s'adonnant à l'agriculture. Le terme est donc essentiellement synonyme de paysan propriétaire, les agriculteurs non propriétaires étant désignés comme des «laboureurs». Pour la majorité des colons, la vie paysanne était la principale voie d'établissement possible en Nouvelle-France.

Les cycles de la vie paysanne

Le cycle agricole

Fronts pionniers et Terres établies vignette|Habitants en tenue d'été dans les années 1800, illustration En contexte de colonisation, les terres agricoles peuvent être divisés en deux grandes catégories, soit les fronts pionniers et les terres établies. Les fronts pionniers étaient les terres concédées récemment ou peu développées. Le défrichement constituait la majorité du travail agricole sur ces terres, habituellement boisées au moment de la concession. Ces terres en friche ou «de bois debout» pouvaient avoir été utilisées comme réserve de bois par un agriculteur en attendant de la donner à un fils ou bien avoir été concédée comme tel à un agriculteur prêt à s'établir. Le défrichement était un travail difficile et de longue haleine. Après s'être construit une cabane capable de résister au premier hiver, l'habitant abattait les arbres de meilleure qualité en prévision de la maison qu'il allait construire. Après avoir abattu d'un à un arpent et demi, l'habitant retirait les plus petites souches et enlevait l'écorce des plus grosses pour les laisser pourrir, ce qui pouvait prendre de 4 à 5 ans. Le sol couvert de broussaille était ensuite brûlé et à l'automne était prêt à être retourné pour les premières semences. Cette mise en valeur des terres pouvait prendre plusieurs années, à un rythme d'environ deux arpents par année. Le paysan avait besoin de 10 arpents de terre défrichées pour permettre l'agriculture de subsistance mais le reste pouvait rester en friche longtemps.

Les habitants défrichaient d'abord pour la subsistance et l'exploitation maximale des terres restait dépendante des aléas du commerce et des conflits internationaux. On note ainsi une grande vague de défrichement entre 1721 et 1739, sur des terres qui étaient pourtant parmi les plus anciens peuplements. Cette vague de défrichement aurait été liée à l'ouverture de marchés pour les produits agricoles par le commerce avec Louisbourg et les Antilles, permettant d'écouler des surplus plus importants que le marché local. Le défrichement aurait ensuite ralenti à cause des conflits armés. La superficie de terres mises en valeur passa donc 2000 à 20 000 hectares entre 1667 et 1739 dans la région de Québec et de 1400 à 7500 hectares entre 1721 et 1739 sur la Côte-du-Sud.

La situation décrite plus tôt était évidemment un idéal, la plupart des défricheurs n'ayant pas les moyens de survivre jusqu'à la première récolte et étant donc poussés à l'endettement. Le mariage avec la fille d'un habitant déjà établit donnait accès à l'équipement de ce dernier ainsi qu'à du travail saisonnier sur sa ferme. La plupart devaient ainsi vendre leurs services ou, s'ils étaient chanceux, pouvaient louer une ferme tout en travaillant sur leur terre pendant leurs temps libres. Tout cela ralentissait inévitablement leur défrichement et le développement de leur terre.

Les terres établies étaient celles qui avaient été défrichées et développées par les habitants au point de permettre l'agriculture de subsistance et même la production de surplus. Les travaux agricoles y occupaient la majorité du temps mais il restait souvent une zone non défrichée utilisée pour du bois de chauffage et autres besoins du genre. La culture la plus importante était celle du blé, qui constituait au moins la moitié et souvent jusqu'aux trois quarts de la production. Venaient ensuite l'avoine, utilisée pour le cheptel, les pois pour la consommation humaine, puis le blé d'inde et l'orge, qui restaient généralement des cultures marginales. Le reste de la récolte consistait en une variété de légumes. Finalement, sur les habitations les mieux établies, on cultivait parfois du lin pour les tissus, du chanvre pour l'industrie navale locale et souvent du tabac pour la consommation domestique. On pratiquait la rotation des cultures, avec des ratios qui variaient selon les conditions individuelles : la rotation triennale était pratiquée sur les meilleures terres mais la rotation biennale était beaucoup plus répandue. Un travail important était requis pour drainer les champs adéquatement, ainsi qu'on le remarque dans plusieurs documents où les habitants en faisaient un travail collectif. L'habitant possédait généralement une prairie naturelle utilisée comme pâturage en plus de l'herbe qu'il plantait pour faire du foin. Il était également normal de tenir un jardin près de la maison pour cultiver une grande variété de légumes.

Le travail se faisait au rythme des saisons : on labourait et fertilisait les champs à l'automne, tâche qui était terminée avant la mi-novembre. On passait ensuite l'hiver à battre et transporter le grain, à récolter du bois et à chasser ou à pratiquer d'autres activités annexes. Au printemps, on rajoutait parfois une deuxième couche d'engrais dans les champs, puis on ensemençait la partie du champ qui n'était pas laissée en jachère, en commençant par le blé et les pois, puis l'avoine et le maïs. Le moment de l'année pour chaque tâche différait selon les régions, par exemple dans la région de Québec on ensemençait au début mai alors que dans la région de Montréal cette tâche commençait plutôt à la mi-avril. Les champs en jachère servaient de pâturage. Au début de l'été on s'occupait à préparer les parcelles défrichées récemment ainsi que les fossés et on réparait les clôtures. Il y avait une pause en juillet avant que ne commence la récolte des foins, puis la récolte du blé débutait finalement à la fin du mois d'août. Le cycle recommençait à la fin du mois de septembre.

Toute la famille participait au travail agricole, les tâches étant séparées selon les sexes. Le mari, et ses fils dès qu'ils atteignaient 15 ans, s'occupaient de défricher, labourer et semer et tout autre travail plus demandant physiquement. La femme s'occupait d'entretenir la maison et de préparer les aliments, la préparation du pain lui demandant une journée complète à chaque semaine. Elle fabriquait également les vêtements, prenait soin du bétail avec les enfants en bas âge et s'occupait du jardin potager. Elle aidait aussi à faire les foins. Des laboureurs pouvaient être engagés pour la récolte si l'habitant avait besoin de plus de bras, cependant on note que le recours à cette main d'œuvre par les habitants était relativement marginal.

Activités annexes En plus des travaux réguliers de l'exploitation agricole, les habitants avaient l'opportunité de pratiquer plusieurs activités annexes pour augmenter leurs revenus. La forêt en fournissait l'opportunité puisque le bois coupé lors du défrichement ou en surplus de bois de chauffage pouvait être vendu en ville et les érables permettaient la production de sirop d'érable. Pour les paysans qui résidaient près du fleuve, la pêche pouvait être une activité d'appoint saisonnière non négligeable, tout comme la chasse en hiver. Dans les régions plus à l'ouest et particulièrement autour de Montréal, la traite des fourrures, un commerce important pour la colonie, attirait les fils d'habitants qui cherchaient à se constituer une réserve d'argent pour leur propre établissement. Toutes ses activités permettaient de rapporter du revenu à la famille, qui était alors utilisé pour développer l'exploitation familiale ou pour établir des fils sur de nouvelles terres. Ces activités peuvent être interprétés sous l'angle du modèle de co-intégration de l'historien et sociologue Gérard Bouchard: le but n'était pas pour les enfants de la famille de participer de façon permanente à l'économie de marché ni de développer l'exploitation agricole au point qu'elle soit viable dans un modèle d'agriculture capitaliste. L'objectif était d'utiliser la main d'œuvre que la famille pouvait offrir à l'économie de marché afin d'obtenir plus de ressources pour établir les enfants ou, dans le cas des fils partis faire la traite des fourrures, s'établir eux-mêmes.

Les conditions matérielles des habitants