Pretzel Logic est le troisième album studio du groupe de rock américain Steely Dan, sorti le 20 février 1974 chez ABC Records. Il est enregistré au Village Recorder à West Los Angeles (Californie), avec le producteur Gary Katz et l'ingénieur du son Roger Nichols. L’album est le dernier réalisé et publié par le groupe alors qu’il est encore actif en tournées, et le dernier à présenter la formation complète du quintette original, composé de Walter Becker, Donald Fagen, Denny Dias, Jim Hodder et Jeff 'Skunk' Baxter (qui quitte ensuite le groupe pour rejoindre les Doobie Brothers), bien qu’il comporte également des contributions importantes de nombreux musiciens de studio de Los Angeles. En conséquence, les cinq membres du groupe y tiennent des rôles réduits par rapport aux albums précédents. Aucun titre de Pretzel Logic n’utilise l’ensemble des cinq membres de Steely Dan, et certains n’en mobilisent que deux ou trois.
Succès critique et commercial, le single Rikki Don’t Lose That Number contribue au retour de Steely Dan sur les ondes radiophoniques, après les performances décevantes de son prédécesseur et devient leur plus grand succès. La tournée accompagnant la sortie de Pretzel Logic est extrêmement éprouvante pour Becker et Fagen, qui décident ensuite de mettre fin à Steely Dan en tant que groupe de tournée et de dissoudre la formation originale. L’album est réédité en CD en 1987, puis remasterisé en 1999, avec un accueil rétrospectivement très favorable.
Enregistrement et production
Comme pour les précédents albums de Steely Dan, Pretzel Logic est enregistré au Village Recorder à West Los Angeles, produit par Gary Katz et principalement composé par Walter Becker et Donald Fagen.
L’album marque le début d’une évolution majeure dans le fonctionnement du groupe, Becker et Fagen devenant de facto les seuls membres permanents de Steely Dan pour les enregistrements. Le duo fait appel à de nombreux musiciens de studio basés à Los Angeles pour enregistrer de multiples overdubs. Avant le début de la production, Becker et Fagen rencontrent Jim Hodder, batteur fondateur de Steely Dan, pour lui annoncer leur intention d’utiliser le batteur de session Jim Gordon pour l’album. Bien que Hodder continue de percevoir une rémunération en tant que membre du groupe, sa mise à l’écart le bouleverse profondément a, et il assiste souvent aux sessions d’enregistrement de Pretzel Logic sans avoir le droit de jouer. Becker et Fagen lui accordent néanmoins une chance de jouer sur un titre, « Night by Night », mais malgré de nombreuses prises, sa performance ne les satisfait pas et ils décident de recourir à un autre batteur. Au milieu de la nuit, Denny Dias suggère alors le jeune Jeff Porcaro, âgé de dix-neuf ans, qui arrive en session accompagné de son ami et collaborateur fréquent aux claviers, David Paich. La seule contribution de Hodder à Pretzel Logic sera des chœurs sur « Parker’s Band ».
Faute de nouvelles compositions suffisantes, Becker et Fagen réutilisent également trois morceaux plus anciens, écrits avant la formation de Steely Dan : « Barrytown », « Parker’s Band » et « Charlie Freak ». Bien que crédité conjointement à Becker et Fagen, « Barrytown » est en réalité écrit uniquement par Fagen et fait référence à Barrytown (New York), petite ville proche de son université, Bard College. « Parker’s Band » comporte des parties de batterie jouées à la fois par Porcaro et Jim Gordon, ce dernier étant l’un des héros musicaux du jeune Jeff Porcaro. La structure de « Charlie Freak », elle, est restée identique à la démo enregistrée par Becker et Fagen dans les années 1960, mais son arrangement sur Pretzel Logic est plus élaboré. En plus de la guitare électrique, Jeff Baxter joue de la guitare pedal steel guitar ainsi que des percussions . Les sonorités proches d’une section de cordes sur « Charlie Freak » sont obtenues grâce à la pedal steel de Baxter, traitée avec de la distorsion.
Becker s’était déjà amusé depuis plusieurs années avec le titre de Duke Ellington « East St. Louis Toodle-Oo ». Pour l’enregistrement, il utilise une guitare électrique avec talk box afin d’imiter la trompette bouchée de Bubber Miley, tandis que Baxter reproduit le solo de trombone de Tricky Sam Nanton à la pedal steel. Fagen, de son côté, joue la partie de clarinette au piano Après que les coûts commencent à devenir trop élevés au Village Recorder, le projet est transféré vers les nouveaux Cherokee Studios à Chatsworth, Los Angeles. Becker et Fagen souhaitaient initialement donner à l’album un titre évoquant le côté trouble et sexuel de la vie, mais ne trouvant rien de satisfaisant, ils finissent par le nommer simplement d’après l’une des chansons du disque.
Musique et paroles Pretzel Logic contient des morceaux plus courts et plus concis que ceux du précédent album de Steely Dan, Countdown to Ecstasy, le groupe ayant décidé de tenter de produire des « discours musicaux complets » dans le format de la chanson pop de trois minutes. Le critique Robert Christgau écrit que les solos de l’album sont « fonctionnels plutôt que personnels ou expressifs, intégrés au fonctionnement de la musique »
La musique de l’album est caractérisée par des harmonies, des contre-mélodies et des phrasés inspirés du bebop, et repose souvent sur des influences pop relativement directes. L’album intègre des éléments de funk (notamment « Night by Night » et « Monkey in Your Soul ») et de shuffle (sur « Pretzel Logic »), deux styles jusque-là peu explorés par Steely Dan. La ligne de piano syncopée qui ouvre « Rikki Don’t Lose That Number » évolue vers une mélodie pop, tandis que le morceau-titre passe d’une structure blues à un chorus plus jazzy.
Steely Dan intègre fréquemment des éléments de jazz à sa musique durant les années 1970. Rikki Don't Lose That Number reprend notamment le motif de basse de « Song for My Father » de Horace Silver (1965). « Parker’s Band » s’inspire des riffs de Charlie Parker et lui rend hommage dans ses paroles. Bien que certains auditeurs aient interprété le morceau comme évoquant une orgie homosexuelle en raison des thèmes sexuels fréquents chez Steely Dan et de certaines lignes comme « You won’t believe what the boys are blowing » (Vous ne croirez pas ce que les garçons sont en train de souffler) ou « We will spend a dizzy weekend smacked into a trance »(Nous passerons un week-end étourdissant, plongés dans une transe), il s’agit en réalité d’un hommage au jazz et à l’univers de Charlie Parker. Les paroles contiennent de nombreuses références directes à ce dernier, notamment « Savoy sides » (référence au label Savoy Records), « Kansas City born and growing » (lieu de naissance et de jeunesse de Parker), les morceaux « Groovin’ High » et « Relaxin’ at Camarillo », ainsi que l’expression « dizzy weekend », qui renvoie à sa dépendance à l’héroïne.
Jeff Baxter apporte des influences jazz et rock dans son jeu de guitare. Plusieurs morceaux utilisent également des instrumentations additionnelles : percussions exotiques, sections de violons, cloches et cuivres. Victor Feldman joue un solo de flapamba pour introduire « Rikki Don’t Lose That Number » sur l’album, mais cette introduction est retirée de la version single sur ordre de Geffen Records Donald Fagen décrit « Through with Buzz » comme un morceau au son très doux mais aux paroles très cyniques, traitant d’une relation platonique qui se termine lorsque l’un des protagonistes se sent exploité et devient paranoïaque. L’hostilité du narrateur envers Buzz est volontairement infantile : dans le dernier couplet, il le traite notamment de « fairy » (terme péjoratif), alors même qu’il l’accuse peu auparavant d’avoir volé sa petite amie.
Le biographe de Steely Dan Anthony Robustelli estime que « With a Gun » est le morceau le plus influencé par la country du répertoire du groupe. Les paroles sont racontées à la deuxième personne et décrivent un individu inadapté qui répond à tous ses problèmes par le meurtre. « Charlie Freak » raconte l’histoire d’un vagabond toxicomane qui vend son seul bien — une bague en or — au narrateur pour une somme modique afin d’acheter sa drogue, dont la consommation entraîne une overdose mortelle. Apprenant la nouvelle, le narrateur se rend à la morgue et rend la bague au défunt . Le morceau se distingue dans la discographie de Steely Dan par son ton sincère et émouvant. Comme l’ont souligné plusieurs critiques, le groupe utilise habituellement l’ironie pour évoquer les failles humaines, mais ici il n’y a pas d’humour, seulement une ironie lourde et grave, avec une conclusion à la fois triste et légèrement porteuse d’espoir, offrant une facette plus rare de leur écriture.
Any Major Dude Will Tell You est souvent considéré comme l’un des morceaux les plus chaleureux et accessibles de Steely Dan. Anthony Robustelli le décrit comme l’un des titres au son le plus fluide du groupe et comme un bon exemple du « son californien » des années 1970. Fait rare dans un répertoire généralement marqué par le cynisme et l’ironie, les paroles cherchent à réconforter un ami en détresse psychologique, autour du refrain : « Any minor world that breaks apart falls together again » (Tout petit monde qui se brise finit par se reformer)
Pochette
L’idée de la pochette de l’album, représentant un vendeur de bretzels new-yorkais, est conçue par le chanteur et claviériste de Steely Dan Donald Fagen et le producteur Gary Katz. La photographie est réalisée par Raeanne Rubenstein, photographe spécialisée dans les musiciens et célébrités hollywoodiennes. Elle la prend sur le côté ouest de la Cinquième Avenue, à hauteur de la 79e Rue, juste au-dessus du 79th Street Transverse (la route traversant Central Park), à l’entrée du parc appelée « Miners’ Gate »"Pretzel Logic - Steely Dan (1974)" at popspotsnyc.com. Le vendeur figurant sur la photo refuse de signer une autorisation de diffusion, mais après vérification, ABC découvre qu’il vendait sans licence et conclut qu’elle peut publier l’image sans risque de poursuites. La photo intérieure du groupe est réalisée par Ed Caraeff à son domicile dans les collines de Coldwater Canyon. Il incline le papier photographique pendant le développement afin de créer un effet d’étirement de l’image.
Marketing et ventes
Pretzel Logic est publié par ABC Records le 20 février 1974 et connait le succès commercial. Aux États-Unis, il reste 36 semaines dans le classement Billboard 200, atteignant la 8e place. Il devient le troisième album de Steely Dan à être certifié disque d’or par la RIAA. Après les performances décevantes des singles issus de Countdown to Ecstasy, l’album rétablit la présence radio du groupe grâce au single Rikki Don't Lose That Number , qui devient le plus grand succès de leur carrière, atteignant la 4e place du Billboard Hot 100. Le 7 septembre 1993, Pretzel Logic est certifié disque de platine par la RIAA, attestant d’un million d’exemplaires vendus aux États-Unis.
Accueil critique À sa sortie, l’album Pretzel Logic est largement salué par la critique. Bud Scoppa, dans Rolling Stone, estime que le « son d’ensemble merveilleusement fluide de l’album est sans équivalent dans la musique populaire », ajoutant que les paroles ambiguës « créent une atmosphère chargée d’émotion », les meilleures étant « véritablement touchantes »". Le magazine Down Beat affirme pour sa part qu’il n’existe « pas de meilleur groupe de rock aux États-Unis, et très peu dans le monde ». Dans Creem, Robert Christgau écrit que la musique peut être qualifiée de jazz sans que cela ne soit péjoratif, et compare Donald Fagen et Walter Becker à Robert Hunter et Jerry Garcia du Grateful Dead". Dans une critique plus mitigée, Noel Coppage (Stereo Review) se dit impressionné par la musique mais déclare que les paroles le laissent perplexe, ajoutant qu’il ne parvient pas à en saisir le sens.