La révolte ceylanaise de 1971 (également connue sous le nom d'Insurrection de 1971) fut la première révolte armée infructueuse menée par le mouvement communiste Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) contre le gouvernement de Ceylan (aujourd'hui Sri Lanka) sous le Premier ministre Sirimavo Bandaranaike. La révolte commença le et dura jusqu'en juin de la même année.
Les insurgés furent en mesure de capturer et de tenir plusieurs villes et zones rurales pendant plusieurs semaines jusqu'à ce qu'elles soient reprises par les forces armées. Même si sa première tentative de prise de pouvoir en 1971 fut rapidement repoussée par la force, les insurgés se lancèrent dans une autre insurrection en 1987. Cette dernière fut beaucoup plus suivie dans les régions du sud, du centre et de l'ouest du pays.
Contexte
Ceylan (aujourd'hui Sri Lanka) devint un dominion en 1948. Le gouvernement conservateur formé sous la présidence de Don Stephen Senanayake avait joué un rôle déterminant dans les négociations avec le gouvernement britannique qui menèrent à l'autonomie. Il fut à l'origine du Parti national uni (UNP) en fusionnant trois partis de droite pro-dominion qui purent remporter la majorité au Parlement lors des élections générales. L'UNP fut détrôné en 1956 lorsque le Solomon Bandaranaike devint Premier ministre en s'appuyant sur une vague de sentiments nationalistes. Après l'assassinat de Solomon, son épouse Sirimavo Bandaranaike entra en politique en 1960 et devint la première femme Premier ministre du monde. En raison des gouvernements successifs, de diverses politiques économiques et de grèves régulières, l'économie de Ceylan dans les années 1960 était tombées en deçà de ce qu'elle avait été en 1948, lorsqu'elle accéda à l'indépendance. Cela avait même conduit à une tentative de coup d'État en 1962.
À la fin des années 1960, un mouvement nommé JVP (Janatha Vimukthi Peramuna = front de libération du peuple) est créée par Rohana Wijeweera, ancien étudiant en médecine et ancien fonctionnaire du Parti communiste de Ceylan. Il avait été en désaccord avec les chefs de son parti et impatient devant leur absence d'objectif révolutionnaire et avait donc formé son propre mouvement en 1967 avec une jeunesse qui partageait les mêmes idées. L'expulsion de Wijeweera de l'aile de Pékin du Parti communiste ceylanais en 1966 l'a incité à former son propre parti, basé sur sa propre idéologie marxiste qui fut plus tard qualifié de groupe marxiste cinghalais. Initialement identifié simplement comme la Nouvelle Gauche (New Left), ce groupe prit appui sur des étudiants et des jeunes sans emploi des zones rurales. La plupart de ces soutiens avaient entre 16 et 25 ans, et estimaient que leurs intérêts économiques avaient été négligés par les coalitions politiques de gauche du pays. Le programme standard d'endoctrinement, les "cinq conférences", incluait des débats sur l'impérialisme indien, la crise économique croissante, l'échec des partis communistes et socialistes de l'île et la nécessité d'une prise de pouvoir soudaine et violente.
Préparation du JVP Entre 1967 et 1970, le groupe se développa rapidement en prenant le contrôle du mouvement socialiste étudiant dans un certain nombre de campus universitaires importants. Ils gagnèrent des recrues et des sympathisants au sein des forces armées, dont certains fournirent des croquis des postes de police, des aéroports et des installations militaires qui étaient d'une importance stratégique pour le succès de la révolte. Afin d'attirer plus étroitement les nouveaux membres dans l'organisation et de les préparer à une confrontation à venir, Wijeweera ouvrit des "camps éducatifs" dans plusieurs zones reculées le long des côtes sud et sud-ouest. Ces camps dispensaient une formation sur le marxisme-léninisme et fournissaient des compétences militaires basiques. Dans le même temps, une unité spéciale du département d'investigation criminelle de Ceylan menait l'enquête sur la "clique de Che Guevara", une référence à un discours de Sirimavo Bandaranaike, cheffe de l'opposition, qui avait utilisé ces termes le .
Tout en développant des cellules secrètes et des commandements régionaux, le groupe de Wijeweera commença également à jouer un rôle sur la scène politique lors des élections de 1970. Ses cadres firent ouvertement campagne pour le Front uni de Sirimavo Bandaranaike, mais dans le même temps distribuaient des affiches et des brochures promettant une rébellion violente si Bandaranaike ne répondait pas aux intérêts du prolétariat. Dans un manifeste publié pendant cette période, on trouva une première mention du nom de Janatha Vimukthi Peramuna. En raison du ton subversif de ces publications, le gouvernement du Parti national uni fit arrêter Wijeweera lors des élections de mai, mais Bandaranaike ordonna sa libération en après avoir gagné les élections. Dans l'atmosphère politiquement tolérante des mois qui suivirent, et tandis que le nouveau gouvernement tentait de conquérir une grande variété de groupes de gauche, le JVP intensifia à la fois sa campagne publique et les préparatifs de sa révolte. Bien que leur groupe soit relativement petit, ses membres espéraient pouvoir immobiliser le gouvernement par des enlèvements sélectifs et des frappes soudaines et simultanées contre les forces de sécurité dans toute l'île. Certaines des armes nécessaires à ces opérations avaient été achetées avec des fonds fournis par les membres. Pour la plupart de ces armes cependant, les insurgés avaient prévu de les récupérer lors de raids effectués contre les postes de police et les camps militaires. Ils fabriquèrent également leurs propres bombes.
En 1970, le JVP avait commencé à recruter et à former des cadres dans les camps de Kurunegala, Akmeemana, Tissamaharama, Elpitiya et Anuradhapura. Des cours qui enseignaient les «cinq conférences» prirent place dans diverses parties de l'île, principalement dans des endroits isolés tels que des cimetières. Ils avaient mobilisé environ 10 000 membres à plein temps, et avaient cessé de recruter en 1971. Le mouvement était composé de cellules de cinq membres avec un chef, et on comptait plusieurs de ces cellules par secteur sous contrôle d'un poste de police. Pour chacun de ces secteurs, on comptait un chef de secteur. Les chefs de secteur choisissait un chef de district pour diriger le district. Et les chefs de district constituaient le Comité central. Au-dessus du Comité central se trouvait le Politburo composé de 12 personnes, dont Wijeweera. Toutes les communications étaient protégées par un code et effectuées par des coursiers, les secrétaires de district communiquant les messages du Politburo qu'ils rencontraient tous les deux mois à Colombo.
Les cellules commencèrent à s'armer avec des fusils de chasse. Chaque membre devait avoir une arme avec 10 cartouches ainsi que des uniformes bleus, des bottes militaires et des sacs à dos. Des bombes artisanales furent préparées, certaines explosant en cours de route. Le , Victor Ivan alias «Podi Athula» perdit sa main gauche et fut grièvement blessé lors de l'explosion d'une grenade lors d'un test. Le JVP publia son propre journal, le "Janatha Vimukthi" (libération du peuple) et commit plusieurs braquages pour constituer des fonds, tels que celui de la banque Okkampitiya, celui du sac postal Badulla, le braquage de la banque Ambalangoda ou encore celui de York Street. Ses membres furent aussi invités à lever des fonds par des moyens personnels.
Le , le JVP tint son dernier rassemblement public avant l'insurrection à Hyde Park à Colombo. Lors de ce rassemblement, Wijeweera déclara que "la révolution des travailleurs, des agriculteurs et des soldats triompherait". Le , après une explosion accidentelle dans l'une des manufactures de bombes du JVP qui tua cinq de ses membres, la police trouva 58 bombes dans une cabane à Nelundeniya, dans le district de Kegalla. Wijeweera continua à voyager à travers le pays, mais fut arrêté le à Ampara par une équipe de police spéciale et fut par la suite transféré à la prison de Jaffna. Le , le gouvernement déclara l'état d'urgence. Le , une réunion eut lieu au Sangaramaya de l'Université de Vidyodaya. La réunion était organisée par les principaux dirigeants du JVP pour répondre aux demandes de Wijeweera : publier des affiches et des tracts appelant à sa libération, et en cas de début de l'insurrection, envoyer 500 cadres à Jaffna pour le sortir de prison. Ce jour-là, les dirigeants décidèrent que tous les postes de police du pays seraient attaqués dans la nuit du à 23 heures. Le JVP considérait que les commissariats de police locaux étaient l'élément principal qui permettait au gouvernement de contrôler localement le pays. Ils espéraient donc supprimer ce contrôle et voir les populations locales se lever pour les soutenir et de fait provoquer une révolution.
L'insurrection
L'attaque initiale La planification de l'insurrection dans tout le pays avait été précipitée et mal coordonnée; certains chefs de district ne furent informés que le matin-même soulèvement. À l'aube (5 h 20), le , le poste de police de Wellawaya fut pris pour cible et cinq agents de police furent tués. La veille, la police avait procédé à l'arrestation de plusieurs cadres du JVP au parc Viharamahadevi alors qu'ils s'apprêtaient à assassiner le Premier ministre dans sa résidence privée de Rosemead. Cet événement avait alerté le gouvernement. Le Premier ministre fut transféré dans la résidence officielle du Premier ministre Temple Trees et la sécurité y fut renforcée. Temple Trees devint rapidement le centre névralgique des opérations gouvernementales et un refuge pour les ministres, pour la plupart issus de partis de gauche.
La police et les forces armées était en état d'alerte et un couvre-feu fut mis en place. Certains dirigeants du JVP se cachèrent. Cependant, l'attaque commença lorsque 92 postes de police furent attaqués simultanément à travers le pays par des groupes du JVP armés de fusils de chasse, de bombes et de cocktails Molotov. Cinq postes (Deniyaya, Uragaha, Rajangane, Kataragama et Warakapola) furent envahis par les insurgés. 43 autres furent abandonnés par la police pour des "raisons stratégiques". 57 postes de police furent endommagés. Les insurgés coupèrent le téléphone et les lignes électriques, et bloquèrent les routes avec des arbres. Le , les rebelles avaient pris le contrôle du district de Matara et de la ville d'Ambalangoda dans le district de Galle. Ils étaient aussi sur le point de capturer les zones restantes de la province du Sud, à l'exception de Galle et Matara, qui avaient deux anciens forts coloniaux néerlandais pourvues de petites garnisons militaires.
Même si le département d'investigations criminelles avait découvert des usines de fabrication de bombes et enquêtait sur le JVP depuis des mois, le gouvernement fut totalement pris au dépourvu et par surprise quant à l'ampleur de l'insurrection. Ce n'est qu'après l'arrestation des assassins à Viharamahadevi que le gouvernement prit conscience de l'ampleur de l'insurrection qui commençait.