Jordanès ou Jornandès, vol. 21, p. 158 ; cf. également . est un historien de langue latine du , issu du peuple des Ostrogoths, auteur d'une Histoire des Goths composée en 551Trois informations permettent de dater approximativement l'ouvrage : Dans la préface de lHistoire des Goths, Jordanès indique qu'il a interrompu la rédaction des Romana pour rédiger ce nouveau livre ; dans les Romana, il précise qu'il a écrit ce livre au cours de la du règne (527-565) de l'empereur Justinien, année commencée le ; dans lHistoire des Goths, il évoque une épidémie survenue neuf ans plus tôt, probablement l'épidémie qui a frappé l'Égypte en 541, a atteint Constantinople en 542 puis l'Italie en 543., qui est le résumé d'une œuvre perdue de Cassiodore, chroniqueur et historien du début du .
Il s’agit du seul ouvrage contemporain de l'épopée des Goths et de la source la plus ancienne sur l’histoire et les mœurs de ce peuple germanique, qui regroupe à la fois les Ostrogoths et les Wisigoths.
Biographie thumb|Istamboul, précédemment Constantinople, capitale de l’Empire romain d'Orient, où Jordanès composa ses Getica.
Sa vie n'est documentée que par ce qu’il dit de lui-même dans ses livres.
Jordanès est un Ostrogoth romanisé et converti, comme il l'indique sans donner d'autres précisionHistoire des Goths, chapitre L., à une époque où les chrétiens sont partagés entre le courant nicéen reconnu par les empereurs et le courant arien qui prévaut chez les Goths depuis l'époque de l'évêque Wulfila.
Il est un moment notaire au service du général Gunthigis (dit « Baza ») en Italie.
Plus tard, il est évêque de Crotone en Calabre. Il séjourne à Constantinople en 551.
Il accompagne l’évêque de Rome Vigile à Ravenne, capitale du royaume ostrogoth (493-553) d'Italie, puis de l’exarchat de Ravenne après la reconquête de la région par Justinien.
On connaît deux ouvrages de Jordanès : LHistoire des Goths ou Gétiques (Getica) ; LHistoire romaine (Romana), qui va jusqu'en 552 et qui reprend d’anciens auteurs, notamment Jérôme de Stridon (saint Jérôme).
Témoin des guerres menées contre les Ostrogoths d'Italie, qui s'achèvent par leur défaite et leur dans les années 550, Jordanès retraça l’histoire des Goths, leurs tentatives de sédentarisation dans les divers territoires traversés depuis leur migration de la Baltique (terres de Gothie en Europe orientale) ; ses écrits permettent de connaître mieux la période de l’empire hunnique et les guerres de succession qui s’ensuivirent.
Le latin de Jordanès La structure du latin de Jordanès manifeste une certaine instabilité, dans laquelle les érudits ont vu une preuve que l'auteur ne disposait plus d'un référentiel grammatical clairD'après . Si l'on retient le milieu du pour la date de composition du De origine, il est alors trop tôt pour y déceler des symptômes d'évolution vers une langue romane spécifique.
Jordanès se qualifie lui-même d’agrammaticus (« homme sans lettres ») avant sa conversion. Cet obscur qualificatif est quelquefois interprété comme une allusion à sa connaissance du latin. Cela dit, l'instabilité morphologique est commune à tous les auteurs écrivant dans le latin vulgaire, et d'autre part Jordanès ne s'est pas mis à écrire juste après sa conversion, mais seulement après avoir fréquenté des locuteurs latins pendant des années, et après avoir lu plusieurs livres. Son style reflète sans doute l'état du latin écrit à l'époque de l'expansion des Goths.
Le latiniste américain Mierow (1908) résume ainsi les approximations du latin de Jordanès : Orthographe. — L'écriture de plusieurs mots s'est éloignée de leur forme classique, que Jordanès connaissait pourtant presque certainement : ainsi, « Grecia » se substitue à « Græcia » ; « Eoropam » ← « Europam »; « Atriatici » ← « Adriatici ». Système des flexions. — les noms hésitent entre différentes déclinaisons, les verbes entre différentes conjugaisons. Parmi les altérations les plus fréquentes, on trouve des passages de la à la déclinaison (« lacu » devient « laco »), des adjectifs de la déclinaison passent à la déclinaison (« magnanimus » devient « magnanimis »), les ablatifs en -i disparaissent (« mari » devient « mare »). Le genre des noms, la voix des verbes changent parfois. Une évolution vers les formes modernes des langues latines est la disparition des déclinaisons de certains noms, comme « corpus » (indéclinable). De même, le -m final de l'accusatif disparaît, la voyelle précédente demeurant soit inchangée, soit muée en -o (comme cela s'est fait en italien et en roumain) : « Danubio » remplace « Danubium ». Syntaxe. — La confusion des cas et leur emploi incorrect après une préposition (inter Danubium Margumque fluminibus), les changements de temps à l'intérieur d'une même proposition (egressi .. et transeuntes), l'effacement du subjonctif devant l'indicatif, la confusion entre proposition principale et subordonnée, l'emploi inadéquat des conjonctions de subordination. Sémantique. — Jordanès écrit germanus pour frater, proprius pour suus, civitas pour urbs, pelagus pour mare, etc.
LHistoire des Goths Titres attribués à l'ouvrage Le titre latin de l'Histoire des Goths est De origine actibusque GetarumTitre retenu dans l'édition Firmin-Didot dirigée par Nisard(Paris, 1869), reprenant l'édition de Theodor Mommsen, De origine actibusque Getarum in Monumenta Germaniae Historica, auctores antiquissimi, V.I, Jordanis Romana et Getica (1882)., littéralement L’origine et les hauts faits des Goths ; il existe d'autres titres en latin, Getica (Les GétiquesLes auteurs latins confondent couramment les Gètes, Getae, peuple de l'embouchure du Danube à l'époque d'Ovide, et les Goths, Gothi.), De Rebus Geticis (« Les affaires gétiques »)De Rebus Geticis : O. Seyffert, 329 ; De Getarum (Gothorum) Origine et Rebus Gestis. Cf. .
Économie générale L’Histoire des Goths s’ouvre sur une présentation géographique et ethnographique des pays d’Europe du Nord, particulièrement d’une île que Jordanès, se référant au géographe PtoléméePtolémée, Géographie, II., appelle « Scandza »« Quoi qu'il en soit, cette mer <l'Océan> a au sein de ses flots ... du côté de l'Ourse, c’est-à-dire au septentrion, une grande île qui se nomme Scanzia, dont il nous faudra parler » (De origine actibusque Getarum, 7-9) ; et plus loin : Revenons-en à l'île de Scanzia, que nous avions laissée... (ibid., 17).. L'auteur commence son récit de l'expansion des Goths avec l’émigration du chef Berig qui, avec trois navires de colons, serait parti il y a très longtemps de Scandza pour fonder sur les rivages de Poméranie le village de (25, 94). Sous la plume de Jordanès (ou peut-être même celle de Cassiodore), le demi-dieu des Gètes cité par HérodoteHérodote, « L’Enquête », livre IV, 95 et suiv., Zalmoxis, devient un ancien roi des Goths (39). Jordanès raconte comment les Goths combattirent un pharaon du nom de Vesosis« Les Goths demeuraient donc en Scythie, quand Vésosis, roi des Égyptiens, vint leur faire la guerre. » (De Origine..., 55)., puis comment, après s'être relevés d'un conflit avec Agamemnon, ils auraient « pillé Troie et Ilion« Chargés de butin, les Goths repassèrent l'Hellespont avec le même bonheur qu'ils l'avaient passé pour entrer en Asie, et ravagèrent sur leur route Troie et Ilion, qui commençaient à respirer un peu depuis la guerre d'Agamemnon, et. qui furent de nouveau détruites par le glaive ennemi. » (De Origine..., 90). ». La partie proprement historique (non mythique) du récit de Jordanès commence avec les premiers combats entre les Goths et l'armée romaine au , et s’achève avec la défaite des Goths devant les troupes du général byzantin Bélisaire. Jordanès conclut son Histoire en la dédiant aux vainqueurs des Goths, plus de 2000 ans après les débuts de la migration de ce peuple du Nord.
Portée historique La version originale de l’Histoire de Cassiodore n'ayant pas survécu, le petit livre de Jordanès reste l’une des sources essentielles pour l’étude des Grandes invasions, surtout en ce qui concerne l’expansion des Ostrogoths et des Wisigoths à partir du Jordanès nous apprend que l’étude de Cassiodore s'appuyait surtout sur des chants traditionnels (carmina prisca en latin) des Goths ; mais les recherches actuelles mettent en doute cette assertionCf. l'essai de . : il semble que l’Histoire de Cassiodore ait surtout visé à doter l'aristocratie gothique d’un passé glorieux, d’une histoire comparable à celle des grandes familles d'ordre sénatorial de l’Empire romain. right|350px|thumb| Les faits présentés dans les Getica relèvent de l'histoire des Gètes et des Daces. Un passage controversé du livre de Jordanès, qui identifie l’antique peuple des Vénèdes (mentionné par Tacite, Pline l'Ancien et Ptolémée) avec les Slaves du , fut cité dès 1844D'après . par plusieurs érudits d'Europe danubienne pour prouver l'existence d'une ethnie slave bien avant la dernière phase du Bas-Empire romain. Aujourd'hui, les chercheursNotamment l'archéologue roumain . Cf. également l'analyse du même auteur sur le contexte dans lequel les idées de Schafarik prirent naissance, et sur leur réhabilitation par l'historiographie soviétique plus tardive., s'appuyant sur l'absence de vestiges archéologiques et de données historiographiques claires, rejettent cette argumentation.
Cela dit, le De origine de Jordanès est aussi apprécié des médiévistes pour le récit qu'il donne de la campagne des Gaules d’un certain Riothamus, « roi des Brettones », l'une des sources possibles d’inspiration des premières légendes arthuriennes.
Une question essentielle pour décider de la valeur historique de cette œuvre est l’exactitude de la chronologie des personnages qui y sont cités. Le contenu du livre laisse prise à des points de vue très différents : les critiques les plus sceptiques arguent que le De Origine est principalement mythologique ; ceux qui admettent que Jordanès a pu en être l'auteur, estiment qu'il n'a décrit réellement que ses contemporains, des barbares du , et que pour diverses raisons, sa principale source d'information, Cassiodore, n'est pas fiable : d'abord parce qu'elle est peu originale. De nombreux passages sont puisés des auteurs classiques grecs et latins, en prenant pour la description des Goths celle de Germains qui n'étaient pas forcément de cette ethnieCf. .. De plus, il semble bien que Jordanès a déformé le récit de Cassiodore en le résumant, et en y introduisant subrepticement des noms contemporains (du )F. Curta, op. cit., , et Walter Goffart (Barbarian Tides, The Migration Age and the Later roman Empire, , 2006)..
S’il est vrai qu'on ne peut prendre pour argent comptant tout ce que dit Jordanès, un rejet total de ses propos serait exagéré : par exemple, lorsque Jordanès affirme que les Goths ont quitté la Scandinavie en 1490 , il est dans une certaine mesure en accord avec les conclusions de certains chercheurs, comme l'historien autrichien Herwig Wolfram, qui estime qu'un clan de la tribu des Gutæ a dû quitter la Scandinavie bien avant le règne de la dynastie gothe des Amales. Ce clan peut avoir contribué à l’ethnogenèse des Gutones de Poméranie orientale (cf. culture de Wielbark)W. Herwig (Geschichte der Goten. Entwurf einer historischen Ethnographie, , 2001). Mais Walter Goffart (op. cit., ), est très critique à cet égard.. Autre exemple : l'historien de la littérature David S. Potter estime que le nom du roi Cniva, donné par Jordanès, est authentique, puisque ce nom, qui est absent de la généalogie mythique des rois goths, n'a pu être relevé par l'écrivain latin que dans une source du D. S. Potter, The Roman Empire at Bay AD 180–395, Routledge, (2004), .