Le baptistère d'El Kantara, appelé aussi baptistère de Meninx, est une cuve baptismale paléochrétienne découverte au sud de l'île de Djerba, à Henchir el Kantara, en Tunisie.
Daté du , il est aménagé au sein d'une basilique plus ancienne de Meninx, une cité antique prospère à partir de l'époque punique du fait de l'exploitation du murex, matière première de la production de pourpre. La cité, dont l'histoire ne semble pas débuter avant le , située au débouché d'une route caravanière, a su profiter de cette localisation pour s'enrichir du fait d'un commerce diversifié dans l'agriculture et l'artisanat, de l'époque punique jusqu'à la conquête byzantine de l'île.
Le baptistère constitue une pièce emblématique du département paléochrétien du musée national du Bardo et la première cuve baptismale conservée dans ce musée dès les premières années du protectorat français, avant la découverte en 1953 du baptistère de Kélibia, daté du .
Localisation
vignette|gauche|alt=Carte d'une île avec localisation de sites archéologiques|Carte des sites archéologiques de Djerba, avec la localisation de Meninx.
Le baptistère est dégagé sur le site de Meninx, dit Henchir Bourmedès, au sud de l'île de Djerba, au débouché de la voie qui la relie au continent. La ville s'étend sur de long et de largeur. Les vestiges du site archéologique couvrent plus de ..
Le baptistère provient de la basilique principale, située au nord-ouest du site archéologique, , sur un site menacé par la mer et qui a subi des prédations sévères lors de fouilles clandestines.
Histoire et découverte Histoire ancienne
vignette|gauche|alt=Plan schématique d'un site archéologique situé en bordure de mer|Plan du site archéologique de Meninx.
L'île de Djerba joue un rôle commercial important dès l'époque punique, et Meninx est dès cette époque un lieu de départ pour les caravanes à destination de l'intérieur du continent africain : débouché de productions issues du continent, des produits de l'île issus de l'artisanat ou de l'agriculture en repartent. L'économie connaît un grand développement avec la conquête romaine et le commerce est à son apogée. L'île est alors reliée au continent par une chaussée d'environ de long avec aux deux extrémités les villes de Meninx et Zita.
Djerba appartient sous l'Empire romain à la province d'Afrique, et passe après le en Tripolitaine avant d'intégrer le royaume vandale. L'île passe sous le giron byzantin après la guerre des Vandales..
Meninx, centre de production important de pourpre dans l'Antiquité, connaît une croissance importante entre la fin du et le début du . La basilique civile, située sur le de la ville, est datée du milieu du , l'apogée monumental de la cité. Le sol en était pavé de dalles carrées d'un marbre importé de l'île d'Eubée. Les colonnes monolithiques reposent sur des bases de marbre de Marmara. Une partie du site archéologique antique se situe désormais sous l'eau.
vignette|alt=Vue d'un site archéologique perturbé avec quelques bases de colonnes antiques|Vue de l'emplacement du baptistère.
Le site archéologique de Meninx a livré des édifices appartenant au culte chrétien, deux églises et un hypogée qui a peut-être abrité un édifice religieux souterrain. Au concile de 255, un évêque est connu à Girba, emplacement de l'actuelle Houmt Souk, Monnulus. Un autre évêque de Girba est connu en 525, Vincent. Outre l'édifice dont provient le baptistère, une autre église a été identifiée au sud-est du site archéologique. À peine fouillée par Eugène Sadoux, elle est davantage connue même si elle est menacée par la mer ; elle a possédé trois nefs. Un autre site chrétien a été repéré par des prospections tuniso-américaines, avec un linteau orné d'une croix et d'un palmier.
La production de pourpre connaît une croissance importante aux .
La cuve du baptistère est datée du , ce qui ne correspond pas au premier état de l'édifice mais à une rénovation de l'église et des installations liturgiques. La ville connaît la prospérité jusqu'à l'époque byzantine au , mais elle est abandonnée après la fin de la production de pourpre.
Redécouverte
vignette|alt=Vue d'une pièce d'un musée avec quatre colonnes et un baptistère en dessous, et un escalier à l'arrière-plan|Vue du baptistère dans son lieu d'exposition en 2010.
La ville de Meninx fait l'objet de fouilles par des soldats français en 1881 ou 1882. Elles révèlent une surface urbaine d'environ . Une inscription funéraire est également dégagée. Le baptistère est apporté à La Goulette par une canonnière, et les blocs y restent pendant sept ans.
En ce qui concerne la cuve, elle est prélevée dès 1881 par le médecin militaire Marie Henry Charles Hussenet et exposée dans la salle d'archéologie chrétienne, également vestibule, du musée Alaoui (futur musée national du Bardo) qui ouvre le . Elle est le premier artefact de la sorte à intégrer les collections, avant la découverte du baptistère dit de Kélibia au début des années 1950.
En 1901, la basilique est fouillée à nouveau, et Eugène Sadoux lève le plan reproduit dans l'ouvrage de Paul Gauckler, en remettant en place la cuve qui n'est plus alors . Les basiliques sont considérées comme . La fouille n'est pas complète, et le complexe peut avoir été davantage étendu vers l'ouest. La basilique fait l'objet d'un classement aux monuments historiques le . Le site archéologique est à nouveau fouillé en 1942 par Gilbert Charles-Picard, mais ces travaux ne sont pas publiés de façon cohérente.
Le site archéologique fait l'objet de nouvelles prospections archéologiques entre 1996 et 2001 par une coopération tuniso-américaine. Une coopération tuniso-allemande débute en 2015, avec un projet de parc archéologique en 2018 du fait du partenariat entre l'université Louis-et-Maximilien de Munich et l'Institut national du patrimoine.
Description et interprétation Description Description de l'édifice religieux
vignette|alt=Mosaïque d'une basilique chrétienne figurée à la fois de face et de côté|Mosaïque dite de l', des , conservée au musée national du Bardo et représentant un édifice religieux sans souci de réalisme.
L'église est orientée sur un axe est-nord-est, mesurant sur avec son vestibule, et sur sans cet élément. Le (espace destiné à la communauté des fidèles) mesurait sur .
vignette|gauche|alt=Dessin ancien d'un bâtiment en ruines|Basilique avec le baptistère sur un plan de Paul Gauckler.
Le chevet est constitué d'une abside semi-circulaire de sur de profondeur et surélevée de trois marches par rapport au reste de l'édifice. L'édifice comportait trois nefs.
Les murs larges de sont mal conservés au moment des fouilles, et la nef centrale du bâtiment était peut-être couverte en charpente alors que les nefs latérales auraient été voûtées. L'édifice est pourvu de mosaïques tant dans la nef que dans le baptistère, même si seule celle de l'abside, comprenant un palmier, est en partie conservée.
Un vestibule situé devant l'édifice donne accès à la basilique, à une salle munie de portiques et de mosaïques, et au baptistère. L'ensemble devant l'église mesure sur . La salle à portiques comporte six colonnes et un accès ouvert dans le mur nord. L'édifice comportait deux sacristies.
Description du baptistère
vignette|alt=Vue d'un baptistère en forme de croix et muni de trois niveaux de marches|Baptistère en 2012.
Le baptistère est de forme carrée et possède une abside. Quatre colonnes entourent la cuve.
Situé au sud, il possède une forme de croix et a été élaboré avec huit blocs de marbre en réemploi selon René du Coudray de La Blanchère. Quatre blocs étaient placés en croix et quatre servaient à les cantonner. Les bases des colonnes entourant la cuve ont été retrouvées. Les blocs font de à . René du Coudray de La Blanchère évoque un marbre de Luna.
La cuve n'est pas centrale dans l'édifice et a conservé son système d'alimentation et d'évacuation d'eau. Elle se situe dans un espace dallé et pourvu de quatre colonnes, et peut-être d'une coupole ou d'un lanterneau. À l'ouest de la cuve se trouve une absidiole de sur . Le complexe comprenait également une salle et deux portiques.
vignette|gauche|alt=Croquis ancien d'un baptistère|Croquis du baptistère par René du Coudray de La Blanchère (1890).
Le baptistère était placé soit au-dessus du dallage, soit au même niveau.
Dans chaque bloc de la croix sont creusées trois marches. Les blocs conservent des trous de scellement de leur ancien usage, et les rainures présentes sur un bloc datent également de cet usage. Un bloc conserve un rang de rais-de-cœur.
Les tuyaux d'adduction et d'évacuation d'eau étaient conservés lors de la découverte du baptistère.
Interprétation Initiation chrétienne
vignette|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme mûr couvert d'un turban et tenant dans son main une feuille avec un texte|Portrait allégorique de Tertullien tiré des Vies des hommes illustres d'André Thevet (Lyon, 1584).
L'initiation à la religion chrétienne comporte tout à la fois un aspect moral et un aspect rituel, et le baptisé doit avoir un comportement conforme à l'exemple du Christ. Tertullien est l'auteur d'un traité sur le baptême daté du tout début du , . L'acte du baptême a comme but de laver le baptisé du pêché originel.
Tertullien évoque le catéchuménat, période d'attente destinée à apprendre la doctrine et à tester le candidat. Le baptême ne doit pas selon l'auteur être réalisé sur les enfants, inaccessibles à la compréhension du rituel. La période est celle d'une .
Le baptême est particulièrement solennel le jour de Pâques, après une veillée, et un rituel en plusieurs phases. Pour commencer, l'eau du baptême est bénite, symbolisant à la fois les eaux primordiales et l'eau du Jourdain. Avant d'aller dans la cuve, le candidat doit renoncer à Satan.
Le candidat doit répondre à des questions relatives à la Trinité et le baptême a lieu par immersion.
Le rite ne s'arrête pas là : de l'huile bénite est versée alors sur le corps du baptisé, qui reçoit sur le front le signe de la croix et l'officiant appelle l'Esprit saint sur le nouveau membre de la communauté. Pour terminer a lieu un repas composé de vin, de pain, de lait et de miel, voire de fromage ; ce repas annonce le banquet de la fin des temps autour du Christ.
Témoignage du christianisme africain
vignette|gauche|alt=Baptistère cruciforme dans un site archéologique|Baptistère de l'église du prêtre Alexander à Bulla Regia.
L'espace de l'actuelle Tunisie est précocement urbanisé et les paroisses se constituent dès le . , la religion chrétienne y est bien implantée à la fin de l'Antiquité, y compris dans les secteurs moins peuplés.
Les sites archéologiques d'Afrique ont livré de nombreux baptistères, fait souligné déjà par René du Coudray de La Blanchère en 1890. Il considère ce monument-ci comme et le qualifie de . La forme cruciforme est assez répandue en Afrique, un baptistère cruciforme transformé en baptistère rectangulaire ayant été dégagé à Bulla Regia.
Témoignage d'une communauté modeste ?
Les fouilles archéologiques et les découvertes fortuites ont permis de retrouver de nombreuses cuves baptismales dans l'espace de l'actuelle Tunisie, les édifices apparaissant dans leur dernier état d'occupation. Contrairement à d'autres découvertes, comme la cuve de Kélibia ou le baptistère de Bekalta () pourvus d'un riche décor de mosaïque, le baptistère d'El Kantara apparaît modeste. Ces baptistères datés de l'époque byzantine témoignent de la prospérité de la province et de dons de l'État ou de riches fidèles, signe de la persistance de la pratique de l'évergétisme.