Marie-Anne-Françoise Mouchard de Chaban (1737-1813), dite Fanny, devenue comtesse de Beauharnais par mariage, est une femme de lettres française de la fin du siècle des Lumières qui a traversé l’époque révolutionnaire. Marraine d’Hortense de Beauharnais, sa petite nièce, elle fut membre de l’Académie de Lyon, de l’Académie de Villefranche, de l’Académie des Arcades, et du Lycée de Toulouse.

Voulue dans la lignée tant de Madame de La Fayette que de Voltaire, son œuvre s’inscrit dans un mouvement littéraire se qualifiant de fugitif.. Avec ironie et légèreté, ses vers, épîtres, contes moraux ou féériques, dépeignent les caractères sensibles aussi bien que les ridicules des hommes, sans oublier ceux des femmesFortunée Briquet, Dictionnaire historique, littéraire et bibliographique des Françaises et des étrangères naturalisées en France, , Gillé impr., Paris, 1804..

Salonnière dénigrée comme le prototype du bas-bleu, elle a elle-même incarné les derniers moments de l’esprit et de la conversation, tels qu’ils se pratiquaient au . Parmi quelques autres contemporaines plus célèbres en leur temps qu’aujourd’hui, elle est la femme du monde, qui illustre avec le plus de liberté une forme de féminisme, consacrant son influence à C. Piau-Gillot, « Rétif et le salon de Madame de Beauharnais », in Études rétiviennes, vol. Vivre la Révolution : Rétif de la Bretonne, actes du colloque de Tours 22-24 juin 1989, 11 décembre 1989, ..

Biographie Louis XV, âgé de vingt sept ans, règne personnellement depuis quatorze ans, quand naît Marie Mouchard de Chaban, huit mois après le mariage de ses parents, dans une famille rochelaise de financiers. Elle a deux ans et trois mois quand meurt sa mère, Anne Louise Lazure, qui était la fille d'un membre de la paneterie-bouche du roi et cuisinier des petits appartements de Louis XVMathieu Da Vinha, Au Service du roi. Les métiers à la cour de Versailles, Paris, Tallandier, 2015, pp. 211-228..

Son père, François Abraham Marie Mouchard, écuyer, seigneur de La Garde-aux-Valets (Croix-Chapeau), qui avait acquis la charge de receveur général des finances de ChampagneErick Noel, Les Beauharnais, une fortune antillaise, 1756-1796, Genève, Droz, 2003, p. 191., la place au couvent des Visitandines que Sainte Jeanne de Chantal avait fondé en 1619 à Paris, 17 rue Saint-Antoine.. Elle y reçoit l’éducation réservée aux jeunes filles de l’aristocratieBiographie moderne, ou, Galerie historique, civile, militaire, politique et judiciaire contenant les portraits politiques de Français, depuis le commencement de la Révolution jusqu’à nos jours, , , Alexis Eymery libr., Paris, 1815., éducation néanmoins sévère, voire humiliante. À dix ans, elle compose un poème. Les sœurs le lui confisquent et le jettent au feu, comme un traité hérétique voué au bûcher.

Visiblement rétive à la vocation religieuse, Mademoiselle de Chaban est sortie du couvent à l’âge de quinze ans pour être mariée, le , à un homme de vingt ans son aîné, le comte de Beauharnais, frère de François de Beauharnais et héros de la Guerre de Sept Ans qui secourut Québec assiégé.

Claude de Beauharnais n’aime vivre que retiré sur ses terres. Sa femme est belle.. Elle lui donne trois enfants, dont Claude de Beauharnais, futur pair de France. Elle aura aussi des enfants illégitimes, dont une fille qu’elle sera obligée de reconnaître sous le DirectoireDouarche..

Neuf ans après son mariage, en 1762, la comtesse de Beauharnais obtient une séparation à l’amiable associée à une pension annuelle de .

Elle retourne vivre chez son père, rue Montmartre, et se consacre à la littérature, qu’elle cultive avec passion, composant des vers, activité clandestine de son enfance qui lui permet désormais une première publication, en 1772. Elle devient, pour une dizaine d’années, un des piliers de l’Almanach des Muses et écrit aussi des contes philosophiques, genre mis à la mode par Voltaire vingt ans plus tôt. Elle est un modèle pour certaines femmes, dont la femme de lettres madame de LaisseMarie Claude Henriette Dumesnil épouse ou veuve Etienne Delaisse, cf. . Elle reçoit plusieurs gens de lettres, embryon d’un salon mondain.

En 1777, elle rencontre le nouveau directeur du Journal des dames, Claude-Joseph Dorat, qui devient son amant et lui confie une rubrique, qu’elle alimente des Lettres de Stéphanie, feuilleton dont elle tire, en 1778, un roman épistolaire. Leur liaison, nourrie d’une vision partagée sur la littérature moderne, dure jusqu’à la mort prématurée de celui-ci, ruiné, en 1780Nina Rattner Gelbart, Feminism and Opposition Journalism in Old Regime France. Le Journal des Dames, Berkeley, Los Angeles, University of California, 1987, p. 279..

Elle le remplace alors par le chevalier de Cubières, lequel adopte le nom de Cubières-Dorat bien que celui-là, tout en s’affichant républicain. et quelque peu libertin, fût plutôt réactionnaire, attaché au catholicisme et opposé aux Philosophes, quand celui-ci se montrera franchement républicain exagéré.

À la mort de son père, en 1782, elle retourne au couvent, mais elle continue de recevoir.

Un salon avant la Révolution (1785-1788) Peu après la mort de son mari, en 1784, Fanny de Beauharnais, âgée de quarante sept ans, loue, à Paris, un des plus beaux appartements de l’hôtel d’Entragues« Grand Hôtel d’Entragues », in Mérimée, 12 octobre 2015., rue de TournonAu Sieur Michel Neveu et son épouse, la Demoiselle Geneviève Rousseau, par acte passé devant notaire. Il s’agit de l’appartement situé au premier étage entre cour et jardin, au-dessus de celui que Michel Neveu, architecte et constructeur, de l’immeuble avait choisi d’occuper avec sa famille. En 1820, Madeleine de Masseron acquerra ce bel immeuble aux criées du Tribunal. Le mari de celle-ci, Frédéric d’Houdetot, était le petit-fils de Sophie de la Live de Bellegarde, comtesse d’Houdetot, célèbre à la fin du pour les salons qu’elle avait tenus à Paris et à Sannois.. Elle y aménage la pièce principale dans les tons bleu et argent pour y faire son salon littéraire. Toutefois, ses vendredis n’auront jamais le prestige des mercredis de sa rivale, Madame Geoffrin, chez laquelle n’hésitent pas à se rendre les chefs d’État en visite.

Outre le chevalier de Cubières, qui partagera sa vie jusqu’à sa mort, sous l’Empire, Fanny de Beauharnais s’entoure du polygraphe Louis-Sébastien Mercier, de Laus de Boissy, d’Olympe de Gouges, et de plusieurs auteurs dramatiques qui ont à se plaindre de la Comédie-Française. Elle se montre en compagnie de l’écrivaine féministe Anne-Marie du Boccage, dramaturge de vingt huit ans son aînée, que Laure Junot dit avoir été une de la salonnière cinquantenaire.. Dans son salon, se rencontrent, entre autres, Cazotte, Rabaut, Potocki, Bitaubé, Soulavie, Baculard d’Arnaud, Beffroy de Reigny, Bailly, Dussaulx, Lévesque, Robin, La Salle, Gudin, Cournaud, Brizard, MM. de Sainte-Aldegonde, de Breghini, de Gardanne, de Vigneul, de Rochefort.

Mably la visite régulièrement. Rousseau la revoit avec plaisir. Buffon l’appelle affectueusement . Elle a un échange épistolaire avec le roi de Prusse, Frédéric le Grand qui accueillit Voltaire. L’ambassadeur américain Jefferson se rend à chez elle, mais il ne goûte pas l’ambiance du salon.

Le , sa Fausse inconstance est jouée à la Comédie-Française, promesse d’inscrire l’auteur dans le tableau des Lettres. La pièce est interrompue dès la première au troisième acte par une claque. Habituée aux calomnies d’une société misogyne, l’auteur ne se laisse pas déstabiliser par la cabale et y répond en redoublant d’effort mondain et en publiant sa pièce. En juin, on lui présente Rétif de La Bretonne, qu’elle soutiendra face aux infortunesPierre Testud (éd.), Nicolas-Edme Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, vol. 2, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, , note 9..

En 1788, un an après Goethe mais bien avant les Romantiques, le goût de l’exotisme l’emmène jusqu’à Rome, où elle est reçue à l’Académie d'Arcadie. C’est chez elle qu’en cette même année 1788 Talma donne une lecture privée de la pièce Charles IX de Marie-Joseph Chénier dont la création tumultueuse, l’année suivante, est un événement politique.

Les Lettres de la République (1789-1803) Membre de la Société patriotique bretonneLa Société patriotique bretonne est une société littéraire bretonne créée en 1780 et animée par un roturier dénommé Georgelin. Le recrutement ne distingue ni les classes ni les sexes. Le Club breton réunit ceux des membres de la Société patriotique bretonne qui siègent à l’Assemblée nationale., Fanny de Beauharnais est brièvement arrêtée en Les biographes ne s’accordent pas et il est possible que cet épisode ait été inventé à partir de l’arrestation, presque quatre ans plus tard, de la fille de Fanny. alors que la Constituante vote la nationalisation des biens du clergé. Elle émigre en Italie jusqu’à ce que le chevalier de Cubières soit rappelé à Paris, en . Sur le chemin du retour, le , elle assiste à une séance de l’Académie de Lyon., dont elle avait été élue membre associée en 1782..

De retour à Paris, elle habite de nouveau rue de Tournon, mais cette fois ci au , où elle décide de tenir désormais son salon. Elle y reçoit des représentants des trois premières législatures. C’est là qu’en 1790, pour se moquer de l’invité, le chevalier d’Arsennes fait fuir le grincheux August von Kotzebue en lui faisant croire qu’on est jaloux de son œuvre au point de vouloir l’assassinerFars Fausselandry, Mémoires de Mme la vicomtesse de Fars Fausselandry, ou souvenirs d’une octogénaire. Événements, mœurs et anecdotes, depuis le règne de Louis XV (1768) jusqu’au ministère La Bourdonnaye et Polignac (1830), , , Ledoyen libr., Paris, 1830.Il sera effectivement assassiné, mais pour des raisons politiques, dix-neuf ans plus tard.. Elle-même fréquente le Lycée au Palais-Royal, où est lue en , l’Épitre que Cubières a composé en hommage à Olympe de Gouges.

La ci-devant comtesse de Beauharnais se réfugie dans ses terres poitevines, et continue de recevoir quelques amis après la mort de Louis XVI. En 1793, sa fille Marie Françoise, divorcée de son cousin germain François de Beauharnais, est incarcérée quelque temps à Sainte PélagieF. K. Turgeon, « Fanny de Beauharnais: Biographical Notes and a Bibliography », in Modern Philology, , , 1933.. Elle-même est inquiétée après la chute des Hébertistes, dont Michel de Cubières était proche. Durant la Terreur, il avait écrit un poème à la louange de Jean-Paul MaratLouis-François de Ferrières-Sauvebœuf dira qu’il fut le cher ami du père Duchesne. Charles Monselet, égaré par les stratégies tortueuses du mouvement des Exagérés, fera de Cubières le monstre qu’il n’a probablement pas été. et quelques autres « littéraires » reprendront ce portrait d’un assassin. Il est peu vraisemblable que Fanny de Beauharnais, dame sensible à la morale des Lumières, eût revu un tel personnage..

Durant le Directoire, elle habiteP. Larousse, Grand dictionnaire universel du , , Larousse & Boyer, Paris, 1865. avec sa nièce« Extrait du registre des actes de mariage de ventôse an IV, arrondissement. Du 19 ventôse an IV de la République. », Paris, 9 mars 1796,cité in P. Larousse, Grand dictionnaire universel du , , Larousse & Boyer, Paris, 1865., Joséphine de Beauharnais, un hôtel particulier, situé 6 rue Chantereine, qui appartient à Louise-Julie Carreau, la femme de Talma, Acte de vente, in Archives municipales, vol. , fol. 50, cases 5 & 6, Paris, 4 avril 1798cité in P. Larousse, Grand dictionnaire universel du , , Larousse & Boyer, Paris, 1865.. C’est là que le jeune général sans fortune Bonaparte se lie à la future impératrice, qu’il épouse le , et séjourne entre deux campagnes, si bien qu’en 1799 la tante adopte une résidence germanopratine, rue de Sèvres.