vignette|Gravure sur bois représentant une béguine, tirée de l'ouvrage Des dodes dantz, Lübeck, 1489. Une béguine est une femme, le plus souvent célibataire ou veuve, appartenant à une communauté religieuse laïque sous une règle monastique, mais sans former de vœux perpétuels..

Le mouvement béguinal, apparu à Liège à la fin du , constitue le premier type de vie religieuse féminine non cloîtrée ; il s'étend rapidement en Europe du Nord-Ouest, le long de l'axe rhénan. Les béguines vivent dans de petites maisons individuelles souvent regroupées autour d'une chapelle pour former un ensemble appelé « béguinage ».

Proches des ordres mendiants, leur indépendance les rend suspectes aux autorités ecclésiales et elles sont bientôt persécutées - notamment avec l'exécution de Marguerite Porete - puis condamnées par le concile de Vienne pour « fausse piété », avant d'être intégrées aux tiers-ordres mendiants au .

La dernière béguine disparaît le à Courtrai....

Leurs homologues masculins étaient appelés « béguins » ou « béguards ».

Étymologie

Lexicographie Le terme beguin est attesté en Basse-Lotharingie dès la fin du au sens d'« hérétique ».; béguine (féminin) est mentionné avant 1227 (Roman de la Violette)Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand, Nouveau dictionnaire étymologique et historique, éd., Paris, Larousse, 1971 ( éd., 1938), p. 80b - 81a; béguin (masculin) l'est avant 1236 au sens d’« adhérent masculin au mouvement des béguines » en même temps que begart (« bégard »)Site du CNRTL : étymologie de bégard / béguin; beguinus en 1243 (latin médiéval). Il s'agit peut-être d'un dérivé en -in(e) basé sur le moyen néerlandais *beggen (non attesté) « bavarder », « réciter, psalmodier des prières » ou « réciter des prières d'un ton monotone », restitué d'après le flamand beggelen (attesté) « bavarder à haute voix ».

En outre, l'existence du mot bégard « membre d'une communauté religieuse qui ne prononçait pas de vœux » issu directement du néerlandais begaert, beggaert, bagaert, terme probablement dérivé du verbe *beggen à l'aide du suffixe -art (> -ard) renforce cette hypothèse. Dans le cas de béguin(e), il y aurait donc une substitution de suffixe pour laquelle -art a fait place à -in. Par ailleurs, le substantif lollard désignant des pénitents au en Allemagne et aux Pays-Bas est formé de la même manière sur le néerlandais lollen (allemand lullen), verbe signifiant « chantonner, marmonner ». Enfin, le mot français bègue, attesté sous les formes beggue, becgue dès 1225 est le déverbal de beguer « bégayer ». Il passe lui aussi pour un emprunt antérieur au moyen néerlandais *beggen « bavarder ». Beguer s'est d'abord substitué à l'ancien français bauber (du latin balbus > balbutier) avant d'être remplacé lui-même en moyen français par le dérivé bégayer.

Origine discutée Au début du , la plupart des spécialistes du mouvement béguinal estiment que le terme, qui serait apparu en Brabant et en Flandre, est dérivé de la racine begg- signifiant « murmurer » ou « marmonner », comme lorsqu'on récite des prières. Péjoratif, le terme semble avoir désigné à l'origine une personne priant de manière ostentatoire et voyante, et qui « revendiquait une piété et une dévotion excessives, ou était du moins perçue ainsi, et pouvait donc être considérée comme une hypocrite ». En effet, quand, au tournant du , des communautés laïques se livrent aux pratiques pénitentielles et autres dévotions jusque-là réservées au clergé monastique, leurs manifestations les plus extrêmes ont pu générer des sentiments de scepticisme, de suspicion ou de dérision au sein de la population.

La connotation péjorative du terme semble ainsi avoir reflété des attitudes à leur égard, qui vont de la moquerie au mépris collectif et à l'hostilité envers « une dévote excessive ou hypocrite » voire une « hérétique ». Mais dès le Moyen Âge, l'origine et le sens des termes « béguine » et « béguard » sont en grande partie oubliés et font l'objet de débats depuis leur première utilisation, laissant les partisans du mouvement comme leurs critiques proposer diverses origines, les premiers les liant à des qualités morales supérieures, les seconds à l'hérésie et à l'infidélité.

Bien que ces étymologies populaires soient toutes erronées, elles éclairent ainsi la façon dont les béguines étaient perçues, de même que la manière dont elles se percevaient elles-mêmes, et aident à expliquer pourquoi le terme s’est répandu et a pris différentes significations, à la fois favorables et défavorables. On a ainsi pu expliquer que le mot provenait de begun, signifiant « fumier » ou encore du mouvement des Albigenses (« albigeois », nom parfois synonyme de « cathares »), parmi d'autres interprétations clairement hostiles. On a également fait dériver le mot de la couleur beige, en faisant référence à leur costume. Une étymologie plus positive, et privilégiée par de nombreuses béguines elles-mêmes, faisait découler le terme du latin benignus, signifiant « bon » ou « bienveillant ». Marie d’Oignies, souvent considérée comme la première béguine, est ainsi décrite comme « une benigna du Christ » et cette appellation qui devient synonyme de béguine se répand d'ailleurs largement en Europe au .

Une hypothèse également répandue a fait dériver béguin du surnom li Beges (« le Bègue ») donné au prêtre liégeois Lambert (), que l’on a supposé à tort être le fondateur du mouvement béguinal. Mais ce Lambertus « li Begus »On trouve de nombreuses déclinaisons du surnom : « li Bèghes », « li Bèges », « le Bège », « le Begghe », « li Béguin », « de Saint-Christophe »... Pour l'ensemble des dénominations attestées dans les manuscrits, cf. est attesté postérieurement au mot français, c'est-à-dire vers 1259 et un tel surnom suppose une intention critiqueAlain Rey (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 3 volumes ; volume I p. 345ab. car il paraît peu vraisemblable qu'un prédicateur réputé ait été atteint d'un défaut de parole : ainsi, l'explication douteuse. selon laquelle Lambert était bègue semble plutôt à relier au péjoratif « beguin » qui était un synonyme d'« hérétique » bien attesté en Basse-Lotharingie à partir du .

Histoire Des femmes pieuses thumb|upright|Béguines de Bruxelles. La fin du voit un renouvellement social qui s'accompagne d'un regain de spiritualité. On assiste à la naissance de nouveaux ordres religieux, comme les Franciscains. Un grand nombre de femmes désirent entrer dans la vie religieuse. Le phénomène est partiellement dû à une surpopulation féminine au temps des Croisades, entre 1092 et 1270. : les couvents sont pleins. Un fut d'ailleurs fixé par le concile de Latran de 1215 ; d'autres formes de vie religieuse sont donc cherchées.

Le mouvement béguinal « couvre un ensemble d'expériences et de formes de vie religieuses d'une très grande diversité, dont l'élément unificateur est le caractère laïc »Benoît Beyer de Ryke, « Maître Eckhart (1260-1328) : théologien, mystique et prédicateur rhénan », in Les Temps Médiévaux, 8, 2003, . de ce qui est à envisager comme un véritable courant spirituel du christianisme européen. Il se développe au départ de Liège, où Lambert le Bègue - contempteur des mœurs, des pratiques divinatoires et des pompes du clergé qui se trouve accusé d'être un « meneur de secte » - le soutient autour de l'église Saint-Christophe de Liège, dans les faubourgs de la ville. Au , cette communauté ne tarda pas à s'étendre dans la Flandre et, principalement dans le nord de l’Europe (Belgique, Pays-Bas, Rhénanie), on voit se former des communautés de femmes célibataires ou veuves dites « Béguines ». Ces communautés restent laïques, vivant en autogestion. Leur réputation étant parvenue jusqu'à la cour de France, Louis IX de France, grand amateur de toutes les espèces d'ordres religieux, fit venir à Paris, avant 1264, quelques-unes de ces Béguines, leur acheta une maison ou il les plaçaJean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort, Dictionnaire historique et descriptif des monuments religieux, civils et militaires de la ville de Paris, ..

Dès leur constitution, les béguines furent les premières « religieuses dans le monde ». N'ayant fait vœu d'appartenance à aucun ordre religieux, elles avaient une liberté d'action caritative que n'avaient pas les moniales cloîtrées. Elles s'installaient souvent à proximité d'une église paroissiale. Leurs logis étaient indépendants mais, rassemblés pour mieux se protéger, s'entraider et surtout pratiquer leurs dévotions et activités caritatives, ils formaient un béguinage. Cependant, il arrivait qu'elles puissent tout aussi bien vivre dans leur famille, voire avec un époux, ..

À travers une règle de vie très souple, les béguines cherchent une nouvelle manière d'exprimer leur foi. « C'est une sorte de démocratie avant l'heure, relève Silvana Panciera. Il n'y a pas de mère supérieure, juste une « Grande Dame » élue pour quelques années. De même, chaque béguinage édicte ses propres règles, toujours modifiables ». Rien n'est imposé : ni l'habillement, ni l'habitat. La plupart des béguines vivent seules dans une maisonnette où elles prennent leur repas. Les plus pauvres rejoignent la maison communautaire, le couvent. Le travail, moyen d'émancipation économique, fait partie de leur existence. Elles s'occupent du blanchissage des draps, du lavage de la laine, travaillent à la ferme, fabriquent des bougies. Les plus instruites se tournent vers l'enseignement. Enfin, grâce aux infirmeries présentes dans les béguinages, elles acquièrent un savoir-faire médical. Beaucoup d'entre elles vivent aussi leur foi en s'adonnant à l'art.

Bien que se réunissant souvent en petites communautés, parfois dans des béguinages, elles se proclamaient religieuses mendiantes et menaient une vie spirituelle très forte. Leur caractéristique était l’absence de règle : elles pouvaient choisir de faire un vœu, souvent de chasteté (avec l’accord de leur époux si elles étaient mariées), parfois de pauvreté, exceptionnellement d’obéissance (c’est le cas de Douceline de Digne).

Toutefois leur influence fondamentale pouvait être prédominante. C'est notamment le cas de Douceline. Avec l'aura de son frère Hugues de Digne, ils eurent en leur temps une vraie attraction sur leurs contemporains. En effet, Saint Louis, alors roi de France, fera à son retour de croisade en 1254 le voyage jusqu'à Hyères pour les rencontrer. D'autres grands noms de l'époque demandèrent à être ensevelis à leur côté. C'est le cas de Louis d'Anjou, fils de Charles II, roi de Naples, et de Marie de Hongrie mais aussi le petit-neveu de Saint Louis ou Louis IX, roi de France.

À l’origine, beaucoup de béguines travaillaient pour gagner leur vie et l’argent de leurs aumônes. Elles possédaient parfois leurs propres ateliers, notamment de tissage mais aussi de poterie et de copie de livres. L’emploi comme domestique, notamment dans les hôpitaux, en raison du dévouement aux pauvres et aux malades exigé, était aussi fréquent chez elles. La quasi-sainteté de leur mode de vie attirait aussi des femmes plus riches et cultivées, qui faisaient administrer leurs biens de manière à distribuer en aumônes leurs revenus. Parmi les béguines les plus instruites on compte Sybille de Gages, latiniste renommée, la poétesse Ida de Léau ou encore Mathilde de Magdebourg, auteure du premier ouvrage pieux en langue populaire.

« Le mouvement des béguines séduit parce qu'il propose aux femmes d'exister en n'étant ni épouse, ni moniales, affranchie de toute domination masculine », explique Régine Pernoud dans son livre « La Vierge et les saints au Moyen Âge ».