Le Portrait de Chaliapine ou Portrait de Fédor Chaliapine (en ) (le peintre lui donne plusieurs appellations : La Nouvelle ville, Fiodor Chaliapine dans une ville inconnue, F. I. Chaliapine à la foire, Chaliapine à la foire de Nijni Novgorod) est un tableau du peintre russe Boris Koustodiev, réalisé en 1922.

Le peintre Boris Koustodiev et le chanteur d'opéra Fiodor Chaliapine appréciaient leur travail respectif avant même leur rencontre personnelle organisée à l'initiative de l'écrivain Maxime Gorki, en 1919, dès après la révolution d'octobre. Chaliapine invite Koustodiev à travailler ensemble pour la production de l'opéra La Puissance de l'ennemi d'Alexandre Serov au théâtre Mariinsky, comme peintre des décors et dessinateur des costumes. Koustodiev accepte, bien qu'à cette époque il ne se déplace plus que dans une chaise roulante en raison d'une maladie grave qui lui paralyse ses deux jambes. Il convient également avec Chaliapine de réaliser son portrait et il fait de nombreux dessins et croquis à ce sujet pendant la préparation de son travail sur les décors de l'opéra.

Le portrait de Chaliapine est créé par épisodes durant la période 1920 à 1922, dans des conditions difficiles pour Koustodiev : pour atteindre toute la toile au pinceau, le peintre doit peindre par parties, à demi couché, à l'aide d'un dispositif permettant d'incliner la toile vers lui à la position souhaitée. Sur la toile, Chaliapine est représenté dans une riche chouba, la tête couverte d'une chapka sur fond de paysage hivernal et de fête populaire de la maslenitsa. Aux pied du chanteur, le bouledogue Roïka, et à gauche au bas de la butte, les filles du chanteur Marthe et Marina accompagnées de son secrétaire personnel Issaï Dvorichtchine. Malgré l'aspect pompeux du portrait, il se distingue par l'expression de la véritable personnalité de Chaliapine, qui est moulée dans un esprit vraiment populaire. Le chanteur est un homme qui reste un vrai Russe malgré sa célébrité d'artiste.

Koustodiev n'a jamais pu vraiment apprécier le portrait, du fait de son éloignement immédiat. En effet, Chaliapine achète le tableau et l'emmène en France, où il émigre l'année même de la réalisation du tableau, en 1922. Il aimait beaucoup le travail de Koustodiev sur son portrait et il situait ce peintre au-dessus des autres, parmi ceux de sa grande collection personnelle de peinture de l'école russe. La même année, Koustodiev crée pour lui-même une copie réduite du portrait, qui a pu être exposée dans le monde entier, tandis que l'original était conservé dans l'appartement de Chaliapine à Paris. Koustodiev meurt en 1927 et Chaliapine en 1938. La copie réduite du peintre est conservée quelque temps à la galerie Tretiakov, puis elle est transférée au Musée russe, où elle se trouve encore aujourd'hui. Quant à l'original, il a été conservé par la famille de Chaliapine, mais, en 1968, ses filles en ont fait don au et depuis 1985, il est exposé dans le grand salon de la maison-musée Chaliapine à Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg).

Contexte 160px|vignette|gauche|Autoportrait à la fenêtre, Koustodiev (1899) Comme chanteur d'opéra à la voix de basse, Fiodor Chaliapine se produit à l'opéra privé de Moscou, au théâtre Bolchoï et au théâtre Mariinsky à Moscou et Saint-Pétersbourg, mais il se fait connaître également comme interprète de chansons folkloriques russes et de romances. La reconnaissance de Boris Koustodiev comme peintre lui vient alors qu'il est encore étudiant à l'académie des Beaux-Arts de Pétersbourg et ses portraits lui valent des prix dans des expositions internationales. Cependant, sa vie prend une tournure pénible : en 1911, il est atteint d'une maladie grave de la colonne vertébrale qui finit par provoquer une paralysie des jambes en 1916. Condamné à vivre en chaise roulante, il n'en perd pas pour autant sa force de caractère et continue à travailler. Il écrit à cette époque : « Comme mon monde se réduit maintenant à ma seule chambre, c'est vraiment très triste sans lumière et sans soleil. Je m'occupe toujours de ce que j'essayais de faire en peinture : capturer et reproduire les reflets du soleil ». Koustodiev possède un don d'observation extraordinaire ainsi qu'une mémoire visuelle phénoménale. C'est ce qui lui permet de peindre des tableaux reprenant ses souvenirs les plus joyeux d'avant sa maladie, sur la vie en Russie, mais sans les peines, la grisaille, l'ennui de la vie quotidienne populaire. Ses toiles, avec comme sujet des tasses de thé, des coins salons, des restaurants, des descentes en luge durant des hivers merveilleux, des baraques foraines, des manèges, des fêtes populaires, sont remplies d'un sentiment de bien-être matériel, au milieu de couleurs éclatantes et de brillants motifs. Elles immergent le spectateur dans l'imaginaire de l'artiste, dans une ville Koustodiev dans un pays Koustodiev extraordinaire. Koustodiev aimait le travail de Chaliapine depuis son plus jeune âge, on peut même dire qu'il l'idolâtrait. Chaliapine, artiste sensible, ne pouvait qu'être touché par le sort de Koustodiev à la suite de sa paralysie. Il admirait son art qui lui faisait grande impression, le qualifiait de remarquable et d'immortel et le considérait comme un homme hors du commun et digne de la plus grande vénération. Dans son deuxième livre autobiographique intitulé Le Masque et l'âme achevé en 1932 et racontant sa vie, Chaliapine écrit:

Histoire 195px|vignette|droite|Gorki et Chaliapine en 1901 En 1919, dans l'appartement de Boris Koustodiev, au n° 7 de la rue Vedenski à Petrograd, vient lui rendre visite l'écrivain de renom Maxime Gorki. Il apprécie le travail de Koustodiev depuis l'époque où le peintre créait des dessins satiriques dans les revues Joupel et La Poste de l'enfer. L'appartement de Koustodiev n'était pas très éloigné de celui de Gorki, ni de la Maison du peuple. Gorki est accompagné de Chaliapine, qui s'intéresse à l'œuvre théâtrale de Koustodiev. Chaliapine revient plusieurs fois chez Koustodiev, parfois seul, parfois avec Gorki.

L'occasion de se familiariser avec la famille Koustodiev se présente à Chaliapine alors qu'il travaille à la mise en scène au théâtre Mariinsky de l'opéra La Puissance de l'ennemi, écrit par le compositeur Alexandre Serov d'après la pièce d'Alexandre Ostrovski Ne vis pas comme tu veux. Pour cette production, qui est la dernière de Chaliapine au théâtre Mariinsky, le chanteur est à la fois metteur en scène, interprète du rôle d'Eriomka, à la recherche d'intonations et des meilleurs artistes capables de réaliser les décors. Après avoir décidé que l'on ne trouverait pas de meilleur artiste pour ressentir et représenter le monde d'Ostrovski, le collectif du théâtre envoie Chaliapine chez Koustodiev avec une proposition de création des décors et des costumes pour l'opéra La Puissance de l'ennemi. Quand Chaliapine entre chez Koustodiev et qu'il le voit cloué à sa chaise roulante, il est pris d'une tristesse pathétique :

130px|vignette|droite|Portrait de Maria Chaliapina, 1919 Koustodiev, sédentaire du fait de sa paralysie, accepte volontiers et sans hésitation la proposition de Chaliapine de réaliser les décors de l'opéra. À cette époque, il écrit au metteur en scène Vassili Loujski : « Je suis à la maison dans ma chaise, et, bien entendu, je travaille et travaille encore, c'est cela toutes les nouvelles. Je m'ennuie sans visite, sans le théâtre, sans musique, je suis privé de tout cela ». Par ailleurs, Koustodiev est enthousiaste à l'idée de travailler avec un artiste de renommée mondiale comme Chaliapine. La personnalité du chanteur, son apparence et sa personnalité attiraient ses contemporains, parce qu'elles s'exprimaient dans les meilleures œuvres : dans la littérature de mémoire ou de fiction, dans la sculpture, dans le graphisme, dans la peinture. Le peintre Alexandre Golovine peignait Chaliapine dans ses rôles d'acteur, mais Valentin Serov, Boris Pasternak, Ilia Répine et Constantin Korovine le peignaient dans la vie même. Koustodiev, qui a contribué à la création de toute une galerie de portraits de Chaliapine, n'a pas fait exception. Quelque temps après, Chaliapine vient retrouver le peintre au travail avec le chef d'orchestre du théâtre Mariinsky . Ce dernier s'assied dans le salon pour le piano et accompagne Chaliapine qui chante presque tous les arias de l'opéra La Puissance de l'ennemi. C'est à ce moment, semble-t-il, que Koustodiev expose à Chaliapine son souhait de réaliser son portrait. Mais le chanteur invoque le manque de temps pour la pose, et en même temps il convient avec le peintre que celui-ci réalisera le portrait de son épouse Maria Valentinovna Chaliapina. Cette année-là, pour Koustodiev, ce portrait est la seule commande bourgeoise, sur laquelle il représente Maria Chaliapina, avec sa gentillesse, sur fond de parc au paysage romantique qui a, en fait, ombragé les traits de sa cliente. vignette|200px|Eriomka suivant le croquis de Koustodievvignette |260px|gauche|Chaliapine en Eriomka dans l'opéra La Puissance de l'ennemi