La Délégation nationale arménienne est une mission diplomatique et organisation arménienne visant à faire entendre les revendications des Arméniens d'Arménie occidentale entre 1912 et 1925. Fondée par Georges V Soureniants, elle est dirigée par l'homme d'affaires et diplomate Boghos Nubar Pacha jusqu'en 1921.
Dans la lignée de la délégation arménienne au congrès de Berlin (1878) menée par l'archevêque Mkrtich Khrimian pour plaider la cause arménienne auprès des grandes puissances, elle vise au règlement de la question arménienne. Ainsi, elle est impliquée dans le règlement côté arménien de la première guerre balkanique, dans la négociation du projet de réformes en Arménie ottomane de 1912-1914, puis dans le règlement de la Première Guerre mondiale, en particulier lors de la conférence de la paix de Paris de 1919.
En collaboration avec la Délégation de la République arménienne, elle participe aux négociations qui aboutissent au traité de Sèvres (1920), selon lequel la Turquie reconnaît l'Arménie comme un État libre et indépendant. Cependant, avec la soviétisation de l'Arménie indépendante fin 1920 puis la victoire des kémalistes lors de la guerre d'indépendance turque (1919-1922), le traité de Sèvres est révisé et remplacé par le traité de Lausanne (1923), qui enterre les espoirs arméniens. La Délégation nationale arménienne s'occupe alors des réfugiés arméniens, avant de disparaître début 1925.
Historique Genèse et débuts (1912)
vignette|Portrait de Boghos Nubar Pacha.|alt=Portrait d'un homme moustachu portant un fez, un costume et une cravate.|upright
Lors de la première guerre balkanique, déclenchée en , la diplomatie de l'Empire russe remet la question arménienne sur le devant de la scène. Dans la foulée, le catholicos Georges V Soureniants est autorisé à présenter à l'empereur Nicolas II une demande de protection en faveur des Arméniens ottomans. Comme le note l'historienne Anahide Ter Minassian, un .
En , Georges V Soureniants signe un kontak (bulle diplomatique) fondant la Délégation nationale arménienne à Paris dans le sillage de ce projet. Le catholicos bénéficie du soutien du vice-roi du Caucase Illarion Vorontsov-Dachkov et du Bureau national représentant les Arméniens de Russie (formé en 1912). Il nomme à la tête de la délégation l'homme d'affaires et diplomate Boghos Nubar Pacha. Dans son orbite, on trouve d'autres figures de la communauté arménienne parisienne comme l'homme de lettres Archag Tchobanian ou l'ancien ministre ottoman Gabriel Noradounghian, qui en est membre (après son exil en France) en . Aram Andonian en est le secrétaire entre 1919 et 1923..
Cette délégation, mise en place pendant la première guerre balkanique pour représenter les intérêts des Arméniens ottomans, est envoyée à Paris pour plaider la cause arménienne auprès des six puissances signataires du traité de Berlin de 1878, dans la lignée de la délégation arménienne au congrès de Berlin menée par l'archevêque Mkrtich Khrimian. Boghos Nubar Pacha arrive sur place début au moment où l'Empire ottoman demande l'armistice (). Alors que le Conseil politique de l'Assemblée nationale arménienne gère le dossier du côté ottoman et russe, la Délégation nationale se charge de l'action diplomatique extérieure, en particulier vis-à-vis des grandes puissances européennes....
Fraîchement arrivé à Paris, Boghos Nubar rend visite à l'ambassadeur ottoman à Paris pour lui expliquer qu'il cherche un consensus entre Russes, Anglais, Allemands et Français sur la question des réformes à mettre en place en Arménie ottomane.
Conférence de Londres (septembre 1912 – mai 1913) vignette|Signature du traité de Londres le 30 mai 1913.|alt=photo noir et blanc d'une réunion d'hommes en costumes assis autour d'une longue table. Depuis Paris, Boghos Nubar se rend alors régulièrement à Berlin, à Genève ou encore à Londres. Dans cette ville, ses contacts avec de hauts dignitaires anglais sont relayés par l’influent British Armenia Committee (dans lequel siège Lord Bryce), qui cherche à ce que des réformes en Arménie ottomane soient discutées lors de la conférence de Londres réunie pour négocier la paix entre les États balkaniques et l’Empire ottoman à l'issue de la défaite ottomane, et qui aboutit au traité de Londres en . Il rend ainsi plusieurs fois visite à Edward Grey, chef du Foreign Office.
Boghos Nubar Pacha, plus conservateur que la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), demande, dans ce contexte (qui est aussi celui de la prise de pouvoir des Jeunes-Turcs), des réformes dans l'Empire ottoman selon le traité de Berlin (en particulier l'article 61), sans toutefois demander l'autonomie ou l'indépendance arménienne vis-à-vis de l'Empirel. Il est en lien avec la FRA, notamment avec Vahan Papazian, personnage important des instances arméniennes de Constantinople, qui lui rend visite à Paris en pour préciser certains points essentiels des réformes à mettre en œuvre : ils s'entendent sur un projet commun destiné aux représentants des grandes puissances qui inclut la nomination d'inspecteurs européens et la garantie des États européens.
La Délégation nationale diffuse à cette époque un mémorandum dans lequel il est expliqué que mettre en place des réformes en Arménie occidentale permettrait de stabiliser cette région et y apporter la paix. Produit par les instances de l'Assemblée nationale arménienne, ce mémorandum est ensuite transmis à André Mandelstam, diplomate attaché à l'ambassade de Russie à Constantinople, et donc à la diplomatie russe, qui s'en empare. Il développe un certain nombre de propositions : unification des six vilayets ; nomination d'un gouverneur (chrétien, ottoman ou européen), ainsi que d'un Conseil d'administration et d'une assemblée provinciale mixte islamo-chrétienne ; formation d'une gendarmerie mixte dirigée par des officiers européens pour assurer la protection des Arméniens ; dissolution des régiments Hamidiés ; légalisation de l'usage de l'arménien et du kurde dans l'administration locale ; autorisation pour les minorités de fonder des écoles et de les administrer grâce aux taxes spéciales réservées jusqu'alors aux écoles turques ; formation d'une commission chargée d'examiner les confiscations des terres ; expulsion des immigrés musulmans installés dans des domaines arméniens ; mise en place de ces mesures en Cilicie ; suivi par les puissances européennes, qui doivent se charger de veiller à l'application de ces mesures.
La France, le Royaume-Uni, la Russie, puis l'Allemagne à partir de , sont associées aux négociations. Elles ont des intérêts divergents dans la région qui compliquent les choses : France et Royaume-Uni ont une diplomatie du statu quo territorial pour préserver leurs intérêts qui fait qu'elles sont opposées à une annexion russe de l'est anatolien, tandis que l'Allemagne est hostile à toute réforme car cela mettrait en danger sa mainmise économique sur l'Empire ottoman et que ses alliés Jeunes-Turcs lui demandent de tout faire pour que ce soit torpillé.
Pendant la Conférence, France et Royaume-Uni tempèrent les ambitions russes et dénoncent la position allemande, qu'elles accusent d'être de l'ingérence dans les affaires de l'Empire ottoman. Pour la Russie, sans réformes dans les provinces arméniennes de l'Empire ottoman, le désordre qui y règne ne ferait que s'intensifier, et seule une intervention militaire russe pourrait régler le problème. Finalement, les puissances s'entendent sur la nécessité de réformes, à condition que leur exécution soit laissée à l'initiative du gouvernement ottoman. Les Russes dénoncent cette condition, qui pour eux ne permettrait pas la mise en œuvre concrète de quelconques réformes. Boghos Nubar insiste le caractère indispensable du contrôle des réformes par les grandes puissances. Le Royaume-Uni et l'Allemagne refusent que ce contrôle soit russe, ce qui ne dérange pas particulièrement le dirigeant de la Délégation nationale arménienne, qui redoute lui aussi une mainmise russe sur l'Arménie anatolienne.
Les Européens closent la Conférence sans aller plus loin et confient, sur la proposition de la Russie, le soin à leurs ambassadeurs respectifs à Constantinople de continuer les négociations.
Entre la Conférence de Londres et la Grande Guerre (1913-1914) À la mi-1913, Nicolas II masse des troupes dans le Caucase, à la frontière avec l'Empire ottoman, et cherche à faire monter la pression en ordonnant à ses agents d'organiser des provocations kurdes en Arménie occidentale.
Comme le note l'historien Raymond Kévorkian, Boghos Nubar Pacha continue de se déplacer, pendant la Conférence, mais surtout dans les mois qui suivent, pour , comme le British Armenia Committee ou le Comité arménien de Berlin. Il est ainsi soutenu par certains députés britanniques arménophiles à la Chambre des Communes, mais a du mal à convaincre la diplomatie britannique du bien-fondé du projet de réformes. Il est « choqué » de l'attitude passive du Royaume-Uni qui tranche notamment avec les responsables ottomans eux-mêmes, en particulier le grand vizir Mahmoud Chevket Pacha, qui trouve alors que les réformes demandées sont raisonnables. Boghos Nubar s'adresse aussi à des personnalités politiques italiennes, comme le député Galli, qui fait une déclaration publique en au Parlement italien en faveur de réformes en Arménie ottomane.
À partir de , les diplomates européens reprennent les négociations dans la capitale ottomane en utilisant le mémorandum des Arméniens comme base de négociations. La Délégation nationale arménienne, qui continue son œuvre diplomatique en Europe, insiste auprès des diplomates sur le fait que les Arméniens ne demandent pas l'autonomie mais seulement la mise en place d'une administration assurant leur sécurité. Auprès des Britanniques, Boghos Nubar cherche le soutien des milieux financiers et à les convaincre que ces réformes permettraient de garantir leurs créances dans l'Empire ottoman. Auprès des Allemands, il cherche, aux côtés du Comité arménien de Berlin, à expliquer que la mise en place de réformes serait la meilleure solution pour éviter une invasion russe de l'Empire ottoman.
Alors que la crise économique frappe l'Empire ottoman, Boghos Nubar Pacha propose de lier l'attribution de l'aide matérielle européenne à la mise en place des dites réformes, mais cette proposition n'est pas prise au sérieux par les grandes puissances. À ce moment, seule la Russie s'intéresse vraiment à la question arménienne. Fin juin ou début juillet, Boghos Nubar rencontre Mehmet Cavit Bey. Ce dernier affirme ensuite dans le journal arménien Azadamard que le gouvernement ottoman est prêt à mettre en place des réformes et qu'il est tombé d'accord sur « presque tous les points » avec Boghos Nubar Pacha à la suite d'une rencontre avec lui à Paris, sauf sur la question des garanties. Cependant, cette position officielle est surtout motivée par la nécessité pour les Ottomans d'obtenir un emprunt français pour relancer une guerre contre la Bulgarie, et rendre visite à Boghos Nubar, influent dans les cercles politiques français, semble s'inscrire au sein de cette stratégie.