vignette|upright=1.5|La Mi-Carême politique, caricature parue dans le premier supplément illustré du journal monarchiste Le Gaulois (). Au premier plan à gauche, les ministres du gouvernement Freycinet glissent en conjuguant le verbe « épurer », suivis par « toute la cohue des gens qui ont exploité l'épuration »Jules Cornély, « Le Gaulois illustré », Le Gaulois, , ..|alt=Dessin en couleur représentant les principales personnalités républicaines de l'époque et en particulier les ministres du gouvernement Freycinet.
L'épuration de la fonction publique française entre 1879 et 1884, aussi connue sous le nom de révolution des emplois, est un ensemble de mesures politiques prises en France par les républicains aux débuts de la Troisième République pour purger l'administration, l'armée et la justice de leurs membres les plus conservateurs. Cette épuration n'est pas la première que connaît le régime, d'autres ayant eu lieu en 1870, 1871, 1876 et 1877.
À la suite de la crise du et des élections législatives qui suivent, les monarchistes perdent le contrôle de la Chambre des députés au profit des républicains ; à l'épuration conservatrice de mai 1877 répond l'épuration républicaine de décembre 1877, le corps préfectoral étant particulièrement touché. Après la victoire des républicains aux élections sénatoriales de 1879, la nouvelle majorité demande une purge plus complète de l'administration ; une nouvelle période d'épuration débute afin de renouveler en profondeur le personnel de la Troisième République : il s'agit d'écarter tous les fonctionnaires suspects de collusion avec l'Ordre moral et empêcher que l'administration ne s'oppose aux directives du législateur. Cette épuration touche des corps qui sont régulièrement purgés lors des changements de régime mais également l'administration des finances et la magistrature assise ; elle se distingue par son intensité inédite au . Les purges s'achèvent en 1883-1884 sous le deuxième gouvernement Ferry, avec une épuration du Siège au mépris du principe d'inamovibilité et marquant les esprits comme .
Cette période d'épuration de la fonction publique, qui s'exerce à l'encontre des conservateurs et des catholiques, assoit le régime et la domination des républicains modérés sur ce dernier, mais contribue également à rejeter dans l'opposition certains milieux comme celui des juristes catholiques, qui fourniront des cadres à la résistance à la laïcisation de la société et aux mouvements antirépublicains comme l'Action française.
Contexte politique
vignette|Le maréchal Patrice de Mac Mahon, président de la République de 1873 à 1879.|alt=Photographie en noir et blanc de Mac Mahon en uniforme.
Après la guerre franco-allemande de 1870, qui a entraîné la chute du Second Empire, la Troisième République est dominée par les royalistes. Ces derniers voient en la République un régime temporaire qui doit mener à la restauration sur le trône d'un prétendant légitimiste ou orléaniste. Pour mener à bien cette transition, ils élisent à la tête du régime, lors de l’élection de 1873, le maréchal de Mac Mahon, avec le titre de président de la République française. Toutefois, les deux courants royalistes ne parviennent pas à trouver un consensus et votent en novembre 1873 l'instauration du septennat, prolongeant la présidence de Mac Mahon. Ils espèrent de la sorte pouvoir sortir de la crise d'ici l'expiration du mandat.
La poussée du bonapartisme aux élections partielles de 1874 change la donne. Pour affermir le régime, républicains et royalistes votent les lois constitutionnelles de 1875. Ces textes organisent la République et, bien que leurs rédacteurs les aient conçues pour régir un régime de transition, elles vont lui servir de Constitution jusqu'à sa chute en 1940..
Crise du 16 mai 1877
alt=Dessin en noir et blanc montrant deux trains se croisant ; à leurs fenêtres, des hommes s'invectivent.|vignette|, dessin de Cham faisant référence aux épurations préfectorales de 1877.|gauche Les élections législatives de 1876 donnent aux républicains la majorité à la Chambre des députés. La coexistence entre le maréchal de Mac Mahon et la majorité à la Chambre est difficile ; les manifestations ultramontaines en faveur de la restauration du pouvoir temporel de Pie IX provoquent finalement la rupture entre le gouvernement Simon et le duc de MagentaTitre de noblesse de Patrice de Mac Mahon. ; c'est la crise du . Le président de la République use de son droit de dissolution et convoque de nouvelles élections législatives. Le troisième cabinet de Broglie révoque les préfets nommés par Jules Simon et fait revenir dans ses fonctions le personnel de l'Ordre moral. : 62 postes préfectoraux changent de titulaires, la moitié des préfets sont mis sans emploi et tous les sous-préfets sont remplacés. En tout, sont évincés et les fonctionnaires se voient enjoindre par le gouvernement de faciliter la victoire électorale de la majorité conservatrice.
Les élections anticipées d'octobre 1877 confirment la majorité républicaine et le maréchal de Mac Mahon doit se résoudre à nommer Jules Dufaure à la présidence du Conseil. Ce dernier forme un gouvernement de républicains modérés le ... La période qui suit la formation du dernier cabinet Dufaure est marquée par une épuration massive du corps préfectoral : entre le et le , 85 préfets, 78 secrétaires généraux de préfecture et 280 sous-préfets sont démis de leurs fonctions par Émile de Marcère.. Ces hauts fonctionnaires, en place durant l'Ordre moral, sont en effet coupables de conservatisme aux yeux du nouveau pouvoir. Seuls deux préfets restent en fonction dans toute la France métropolitaine, ce qui témoigne d'un uniquement égalé par les épurations républicaines de 1848 et de 1870.. Par la suite, le parquet et la justice de paix sont néanmoins touchées par des mesures individuelles pour se débarrasser des fonctionnaires les plus compromis avec l'ancienne majorité.
Le contrôle exercé par les républicains se renforce à la suite des élections sénatoriales de 1879, qui font basculer le Sénat à gauche. Investis de la totalité du pouvoir législatif, ils mènent alors une campagne d'épuration de la fonction publique pour s'assurer de la loyauté de l'appareil d’État aux nouvelles orientations politiques.. Cette épuration, préparée de longue date, repose en partie sur des rapports collectés dès avant le Seize Mai par des comités républicains coopérant avec les réseaux de la franc-maçonnerie. Dans ces rapports sont désignés un certain nombre de hauts fonctionnaires et de militaires à viser, préfigurant d'autres collusions entre républicains et maçons, comme l'affaire des fiches qui advient au début du .
Déroulement Tournant de janvier 1879 Pressions de la Chambre des députés alt=Dessin en couleurs représentant Marianne entourée d'un magistrat et d'un officier bonapartistes, d'un officier légitimiste et d'un jésuite en habit qui lui quémande les sacs d'or qu'elle tient sur son plateau.|vignette|Caricature du Grelot dénonçant les opinions monarchistes de la magistrature, de l'armée et du clergé. La République, dépeinte sous les traits de Marianne, s'apprête à leur retirer leurs traitements de fonctionnaires.Les élections sénatoriales de janvier 1879 ayant donné aux républicains la majorité au Sénat, les demandes relatives à une épuration de la fonction publique reprennent. Le 16 janvier, le gouvernement est contraint d'aborder le sujet dans sa déclaration ministérielle. Il y affirme qu'il n'est pas tolérable que la fonction publique s'oppose aux institutions républicaines, mais précise que les limogeages ne frapperont que ceux qui se sont rendus (ou se rendront) coupables de fautes dans l'exercice de leurs fonctions.
Si la lecture de cette déclaration par Jules Dufaure satisfait le Sénat, Émile de Marcère ne parvient pas à calmer les prétentions de la Chambre des députés qui entre en ébullition : si le Centre gauche approuve sans réserve le gouvernement, les radicaux de l'Union républicaine jugent sa tiédeur . Enfin, les membres du groupe de la Gauche républicaine demandent une nouvelle déclaration assortie de précisions pour pouvoir voter la confiance au gouvernement..
Dans ce contexte d'agitation, le député de gauche Jules Sénard interpelle le gouvernement pour dénoncer le dévouement de façade du ministère public à la République et conclut son intervention en les termes suivants : . Jules Dufaure prononce un discours de réponse où il récuse les attaques des radicaux tout en se déclarant prêt à plus de sévérité au moment opportun :
Le président du Conseil ayant rassuré la Gauche républicaine sur ses intentions, la Chambre adopte à 223 voix contre 121 un ordre du jour proposé par Jules Ferry et qui déclare : , texte équivalent de fait à un vote de confiance.
Démission de Mac Mahon alt=Gravure représentant Jules Grévy au pupitre, la lettre à la main.|vignette|Jules Grévy lisant à la tribune de la Chambre la lettre de démission du maréchal de Mac Mahon, le 30 janvier 1879.|gauche
Sous la pression de la chambre basse, le gouvernement de Jules Dufaure prépare alors de nouvelles mesures d'épuration. Bien que Patrice de Mac Mahon s'y oppose avec régularité, il cède à chaque fois devant la détermination des ministres. La rupture se produit quand le Conseil des ministres décide de prendre des mesures contre les généraux français ; cette épuration, demandée par le ministre de la Guerre Henri Gresley, est dirigée contre les chefs militaires fichés comme hostiles à la République dans les papiers que Léon Gambetta a fait compiler entre 1876 et 1878 avec l'aide des réseaux franc-maçons.. Le , le maréchal refuse avec fermeté de cautionner ces destitutions et rétorque : . Les cinq généraux concernés par les destitutions sont les commandants de corps d'armée Charles Denis Bourbaki, Henri Jules Bataille, François Charles du Barail, Marie-Hippolyte de Lartigue et Jean-Baptiste Montaudon, en sus de cinq autres officiers généraux visés par des mutations pour leur retirer leurs responsabilités. Déjà, à la suite de l'affaire du complot militaire présumé de 1877, trois généraux avaient été démis par le gouvernement, dont le légitimiste Auguste Alexandre Ducrot.
Devant la fin de non-recevoir du gouvernement., le président de la République envoie le 30 janvier 1879 une lettre de démission aux présidents de la Chambre et du Sénat. Le même jour, Jules Grévy, président de la chambre basse, est élu président de la République. Avec le changement du chef de l’État, les républicains contrôlent le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Prenant acte du départ de Mac Mahon et lassé par la politique, Jules Dufaure présente sa démission et Jules Grévy appelle William Waddington, autre personnalité du Centre gauche, pour lui succéder. Entrent dans le cabinet Waddington un certain nombre de ministres de la Gauche républicaine, groupe parlementaire duquel est issu le nouveau président. Désormais, le pouvoir des républicains modérés est suffisamment assuré pour lancer une épuration de grande ampleur. Jules Grévy la présente d'ailleurs comme une des priorités du gouvernement : ..
Renouvellement des corps de l’État vignette|Dessin représentant William Henry Waddington paru le dans Vanity Fair.|alt=Dessin en couleurs de Waddington assis à une table et écrivant une lettre, le ''Times'' à la main.