"Étude de la Voie avec le corps et l'esprit" est un fascicule du Shōbōgenzō ("Le Trésor de l'Œil de la Vraie Loi"), le chef-d'œuvre de Dōgen, fondateur de l'école zen Sōtō. Dans ce sermon prononcé en 1242, Dôgen aborde la place du corps et de l'esprit dans l'étude de la Voie. Ce texte illustre également les difficultés de traduction que présente l'ensemble du Shôbôgenzô.
Titre vignette|droite|Temple Kosho-ji où fut prononcé ce sermon en 1242 Le titre Shinjn gakudō est composé de quatre caractères sino-japonais : 身 (jin : le corps) - 心 (shin : l'esprit) - 學 (gaku : étudier / l'étude) - 道 (dō : la Voie). Il est généralement traduit en considérant que shinjin (le corps et l'esprit) est un complément d'agent : « Étude de la Voie avec le corps et l'esprit », mais on peut aussi bien considérer que shinjin a une fonction grammaticale de sujet, et traduire alors ce titre par : « Le corps et l'esprit étudient la Voie ». Selon Yoko Orimo, cette ambiguïté dans le titre pourrait représenter l'un des enjeux du sermon .
Présentation
Yoko Orimo estime qu'en associant dans ce sermon le corps et l'esprit, Dōgen nous permet de nous unir à la Nature originaire, puisque l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre que l'étude de soi-même, et que le corps, qui n'est pas un obstacle dans une quête spirituelle, est le moyen de s'unir à cette Nature originaire, le « cosmos ». Taisen Deshimaru s'exprime dans les mêmes termes : .
Le texte comporte des passages denses et difficiles, dont on ne peut comprendre la portée conceptuelle que dans une interprétation intertextuelle de l'ensemble du Shôbôgenzô. Taisen Deshimaru considère que et Pierre Nakimovitch résume le procédé de Dôgen dans ce sermon : « la fidélité aux écritures consiste moins à lire qu'à dé-lire les mots. Lier puis délier ». Janine Coursin rappelle cependant que la pratique du kôan, systématique dans l'école Rinzai, est toujours complétée, dans l'école Sôtô, par l'étude et la pratique de zazen, auxquelles Dôgen revient toujours.
Après une courte introduction, le sermon comporte deux parties, la première consacrée à l'« esprit », la seconde au thème du « corps », associés l'un et l'autre à la pratique de zazen. Le thème de la non-dualité y est fréquemment rappelé : .
Traduction de shin Le terme sino-japonais 心 shin (chinois xin) est polysémique par rapport au sanscrit, ce que rappelle Dōgen lui-même en citant les termes sanscrits concernés, et que les traducteurs présentés traduisent par : Taisen Deshimaru : conscience (citta) - cœur (karita) - compréhension (irida) Yoko Orimo : esprit (citta) - organe vital (hrdaya) - siège de la pensée (vijnâna) Pierre Nakimovitch : intelligence (citta) - cœur (hrdaya)- réflexion profonde (vrddha) Janine Coursin : pensée (citta) - cœur de chair (hrdaya) - conscience universelle (irita) Dôgen semblant cependant ne vouloir privilégier aucune de ces significations du sanscrit (), le champ lexical impliqué par shin dans ce texte recouvre en français l'ensemble de ces notions. Ce point illustre la difficulté de compréhension et de traduction de ce texte foncièrement polysémique et impliquant le sanscrit, le chinois et le japonais. Dans ces conditions, les traducteurs cités utilisent : cœur, esprit, âme, pensée, faisant des choix différents selon leur compréhension du texte original, le contexte de son emploi, et les connotations des termes français. Dans le texte de l'article, c'est esprit qui est utilisé de préférence, mais dans les citations le choix de chaque traducteur est respecté.
Enseignement Non-dualité
Dès l'introduction, Dôgen souligne que la distinction du corps et de l'esprit, comme deux façons d'étudier la Voie () est artificielle. Il s'agit en fait d'un artifice pédagogique, il n'y a pas de dualité car « le corps est le corps de l'esprit et l'esprit est l'esprit du corps ».
Taisen Deshimaru prolonge cette remarque en faisant le parallèle entre le couple corps/esprit et le couple pratique/satori (éveil) : en utilisant l'image (fréquemment utilisée également par Yoko Orimo) d'une feuille de papier : .
Dans le passage cité plus bas dans l'encadré "Le cœur - [shin]", Dôgen n'utilise ni sujet ni objet grammatical, effaçant ainsi la dualité sujet/objet après avoir fait allusion à une phrase du cofondateur de l'école Sôtô : .
L'esprit [shin]
Selon l'expression de Yoko Orimo, l'étude de la Voie avec l'esprit n'est rien d'autre que l'étude de ce qu'est l'esprit, c'est-à-dire soi-même.
Sous diverses formes, Dôgen et les commentateurs répètent que . Pierre Nakimovitch commente en ajoutant que, d'un point de vue de l'esprit, et rappelle que, sur le plan existentiel, . La pensée ne vient donc pas avec la naissance ni ne s'en va avec la mort : .
En fait, l'étude de la Voie est du domaine de l'ainsité, de l'inexprimable par le langage, .
Le corps Quand on étudie l'esprit, cela inclut l'étude du corps et de l'esprit ; quand on étudie le corps, cela inclut l'étude de l'esprit et du corps : faire zazen chaque jour, c'est la façon la plus élevée d'étudier la Voie, de réaliser l'esprit d'éveil. Quand on fait zazen, il faut se concentrer sur la posture, et l'esprit devient juste, inutile de penser « je dois corriger mon esprit ».
L'étude de la Voie identifie le corps au cosmos, le maintien dans l'étude, origine et terme de la recherche : .
La vision du corps par Dôgen est donc positive dans la recherche de la Voie, mais aussi pour la résolution du dualisme naissance / mort, côtés opposés d'une même réalité : . Janine Coursin rapproche cette réflexion de la position de Kōshō Uchiyama : .
Entrer dans la montagne
Faire zazen, c'est entrer dans la montagne. Dôgen distingue trois états de l'esprit intervenant dans la pratique de zazen : la pensée [shiryo], la non-pensée (ou absence de pensée) [fushiryo], et ce qui n'est pas de l'ordre de la pensée [hishiryo], et Pierre Nakimovitch prolonge cette analyse : .
Taisen Deshimaru décrit ainsi la pratique de zazen en reprenant les termes de Dôgen : . Ces trois moments sont repris dans un dialogue fameux : . Il précise les conditions d'une pratique correcte : .
L'esprit d'éveil n'est pas intellectuel, ni conceptuel : . Ainsi, reprenant l'expression de Dôgen, , nous devons accepter donc accepter les choses telles qu'elles viennent, indépendantes et instantanées, et sans les conceptualiser ni les objectiver ou subjectiver, car .
Bibliographie Traductions et commentaires du Shôbôgenzô
Notes
Références
Articles connexes
Zen
Soto (zen) Dogen Shōbōgenzō Autres textes du Shôbôgenzô : Busshô Uji Zenki Inmo Sokushin zebutsu Genjo koan Yuibutsu yobutsu Shôji Keisei sanshoku Bendōwa
Catégorie:Littérature japonaise du XIIIe siècle Catégorie:Texte du bouddhisme zen