Laffaire du portrait de Staline est le nom donné par des médias et les historiens à un ensemble de polémiques médiatiques et politiques liées à un dessin au fusain commandé au peintre Pablo Picasso en , juste après la mort de Staline, et à leurs conséquences culturelles et politiques.
Contexte L'affaire du portrait de Staline s'inscrit qui suit sa mort, quand l'incertitude augmente sur les orientations qui seront prises dans les pays communistes mais aussi dans quelques pays où ce courant d'idée est à l'époque influent sur le plan électoral et culturel, en particulier la France et l'Italiehttps://ww2.ac-poitiers.fr/histoire-arts/IMG/pdf/L_art_de_la_propagande.pdfhttp://www.ac-grenoble.fr/college/bordeaux.cognin/file/Les-enseignements/Histoire-des-arts/Ouvres_et_artistes.pdf.
L'affaire dépasse largement le monde communiste et le monde artistique, car elle est couverte aussi dans la presse généraliste par de grands quotidiens, comme Le Monde et même le Daily Mail britannique. Elle intervient peu après l'apogée historique du courant culturel et politique appelé jdanovisme artistique, qui a connu après-guerre une déclinaison à la françaiseLucie Fougeron, , Sociétés & représentations, 2003-1 (n°15).. Mais elle intervient surtout au moment précis où le premier successeur de Staline, le ministre de l'Intérieur Béria, décide dès de stopper la répression contre le prétendu complot des blouses blanches, que Staline avait lui-même lancé dans le sillage de la Nuit des poètes assassinés d', conséquence de la croisade lancée par le même Staline en 1948 contre le "cosmopolitisme juif" débuté avec l'assassinat de Solomon Mikhoels, puis la dissolution du Comité antifasciste juif et entre ces deux événements l'élimination du titisme (Rupture Tito-Staline) et de l'opposition aux thèses de Trofim Lyssenko en , atteignant son apogée jusqu'à la mort de Staline en .
Déroulement
thumb|Photo de Joseph Staline vers 1942. Staline, l'homme fort de l'Union soviétique depuis trois décennies, où il a imposé le culte de la personnalité, décède le . La nouvelle de sa mort n'est dévoilée que quelques jours plus tard et ses funérailles sont à la hauteur du culte de la personnalité qu'il a entretenu de son vivant. L'écrivain communiste français Louis Aragon dirige Les Lettres françaises, hebdomadaire intellectuel du PCF, depuis la disparition en de Ce soir, le quotidien national créé pour lui par son grand ami Maurice Thorez en 1937. Louis Aragon, secondé comme à Ce soir par son rédacteur en chef Pierre Daix, commande au peintre Pablo Picasso, lui aussi engagé au PCF, un portrait de Staline, à publier à la une de la prochaine édition, le . Le télégramme passant commande, conservé au Musée Picasso, dit simplement : .
Le peintre, qui jusqu'à présent a toujours refusé de représenter Staline, bien qu'il eût dessiné à l'encre de Chine en ( anniversaire du dirigeant) un satirique Staline à ta santé..., accepte et dessine avec un fusain , très éloigné du Staline des photos officielles et affiches. Une fois publié, le dessin au fusain choque des lecteurs car Picasso a « Joseph Staline exécuté par Picasso » par le psychanalyste Paul Fuks, dans L'Express du 7 mars 2013 . Pour différencier les deux portraits qui coexistent en un seul, placer deux fois une feuille face au dessin, devant une lampe, pour tracer les contours de chacun des deux portraits sur une feuille différente est un jeu d'enfant, vite considéré comme une blague de potache, ou même une provocation...
Plus tard, Picasso confiera à l'historienne Gertje Utley : .
Pierre Daix restitua en 1972 le dessin originel à l'artiste. Le fusain n'a pas été recouvré et est considéré comme perdu dans les inventaires de l'œuvre de Picasso..
Réactions Aragon et Pierre Daix sont alors contraints par la direction du PCF à un exercice d'autocritique « Quand Picasso refaisait le portrait de Staline », par Philippe Dagen et Philippe Dagen, dans Le Monde du 26 décembre 2012 et à publier des lettres de lecteurs indignés.
Picasso ne cache pas sa surprise et Aragon laisse entendre dès cette première autocritique qu'elle a été décidée sans lui, mais déclare à la une du journal qu'il l'approuve. La même semaine, Le Monde ironise sur le fait qu'il .
Recherche du « coupable » Le coupable est identifié six mois plus tard par la direction du PCF : il s'agirait d'Auguste Lecœur, secrétaire à l'organisation, déjà suspect d'avoir manqué de respect à Staline dans son compte-rendu au retour d'URSS en septembre 1953, qui n'a jamais été publié. Pour l'atteindre, Louis Aragon vise André Fougeron, peintre célèbre dès 1946-1948, quand le PCF était déjà acquis au nouveau réalisme dans l'art, mais surtout connu pour la grande exposition « Le pays des mines », inaugurée le à la Galerie Bernheim-Jeune, avenue Matignon, au cœur des beaux quartiers parisiens, réunissant quarante de ses toiles et dessins à la gloire des mineurs et de la grève des mineurs de 1948. La fédération CGT des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, fief d'Auguste Lecœur, qui venait d'entrer au secrétariat du PCF, avait symboliquement réuni visiteurs« La république moderne. La IV République (1946-1958) » par Jenny Raflik, Editions Points et Auguste Lecœur signé un mois plus tôt dans L'HumanitéAuguste Lecœur, « Le peintre à son créneau », L’Humanité, 28 novembre et 8 décembre 1950. un article distinguant André Fougeron, peintre à son , de Picasso, , car effectivement connu depuis 1949 pour sa Colombe de la paix Auguste Lecœur dans L'Humanité du 8 décembre 1950 : « C'est à son créneau des Combattants de la paix que Picasso, prix international de la paix, a peint la colombe symbole de ralliement de centaines de millions de combattants de la paix du monde entier. C'est à son créneau de militant communiste que Fougeron a peint Le Pays des mines, reflet de certains aspects de la vie, des souffrances et des luttes de classes des mineurs. » cité par Élisabeth Couturier en mai 2007 dans Historia .
L'expression d'Auguste Lecœur reprenait celle du célèbre article d'André Fougeron dans le premier numéro de La Nouvelle critique de L'Oeuil des chats , après son premier succès au Salon d'automne. Elle soulignait le statut de Picasso, plus large que celui de peintre communiste Elisabeth Couturier en mai 2007 dans Historia . C'est trois ans plus tard que cet article de 1950 sera reproché à Lecœur, tombé en disgrâce auprès de Maurice Thorez, pour l'accuser d'« ouvriérisme » et d'avoir voulu rejeter Picasso. Pierre Daix, adjoint de Louis Aragon à la rédaction des Lettres françaises continuera jusqu'aux années 1970 d'accuser Auguste Lecœur d'avoir orchestré l'affaire du portrait, selon Lecteurs et lectures des communistes d'Aragon par Corinne Grenouillet, aux Presses Universitaires de Franche-Comté, en 2000, pages 268 et 269.Pierre Daix, Tout mon temps, Mémoires, Paris, Fayard, 2001., malgré la minceur des faits étayant l'accusationReynald Lahanque, Le Réalisme socialiste en France (1934-1954), thèse d’État sous la direction de Monsieur le Professeur Guy BORRELI, Nancy II, 2002 .
En , l'article de Louis Aragon vise donc indirectement ce pendant l'absence de Maurice Thorez en URSS, en lui faisant porter la responsabilité de cette « Affaire du portrait de Staline » à la place d'Aragon, qui aurait été indignés dans le numéro du , au motif qu'André Fougeron, réputé proche de Lecœur, a écrit dans le même numéro qu'il eût mieux valu . Les historiens révèleront que ce choix de lettres indignées a été préparé par François Billoux, qui a probablement demandé cette autocritique à Aragon« L'engagement de Louis Aragon » par Pierre Juquin, dans la revue Nouvelles Fondations en 2006 , même s'il s'en est défendu lors d'un comité central en . L'autocritique publique exigée d'Aragon s'est poursuivie dans le numéro du , la veille du retour de Thorez en FrancePar l'article intitulé À haute voix., qu'Aragon salue par le célèbre poème Il revient. Le secrétaire général du PCF a gardé un contact étroit par téléphone et télégrammes avec les autres dirigeants, même si sa femme affirmera qu'il n'a pas pris la décision, et dès , il définissait la marge de manœuvre d'Aragon en le nommant à la tête des Lettres françaises.
Conséquences culturelles vignette|gauche|Timbre soviétique (1981) représentant Picasso et la colombe de la Paix. « L'affaire du portrait de Staline » va durablement affaiblir le courant culturel incarné par le peintre communiste André Fougeron, qui avait transformé son atelier en imprimerie clandestine pendant la RésistanceBiographie Le Maitron d'André Fougeron , puis décroché le Prix national de peinture 1946, pour Les Parisiennes au marchéToile exposée au Salon d'automne en 1948 puis au musée d'art moderne de Saint-Étienne)., selon les recherches publiées en 1998 par sa petite-fille, doctorante en histoire.
Fougeron fut une des principales figures du courant artistique du « nouveau réalisme », se voulant « au service de la classe ouvrière », et en prise directe avec la vie politique et socialeLucie Fougeron, , Sociétés & représentations, 2001-2., dans la continuité de la peinture à vocation sociale (Poussin, Le Nain, Courbet). Enrôlé dans la campagne un peu précipitée menée par Aragon dans Les Lettres françaises contre le Portrait de Staline, Fougeron voit cet échec se retourner contre lui quelques mois plus tard, en novembre 1953.
Aragon attaque alors brutalement son tableau Civilisation atlantique lors du Salon d’automne, grande exposition artistique organisée chaque année à Paris depuis 1903, alors qu'il encensait jusque-là Fougeron, L'Humanité, 8 juin 2008., et l'avait soutenu dès 1947 lors de la création par Thorez d'une « section des intellectuels ». Dans un article du dans son journal Les Lettres françaises, il décrit subitement sa peinture comme Louis Aragon, « Toutes les couleurs de l’automne », Les Lettres françaises, 12 nov. 1953.. Ce Salon d’Automne 1953, se traduit de fait par la fin de la promotion du « nouveau réalisme français » par le PCF, dans un lieu symbolique qui avait au contraire vu l'ascension d'André Fougeron lors de l'édition 1948.
Conséquences politiques La lutte de succession à la tête du PCF Aragon s'exprime alors sur des critères plus politiques qu'artistiques, intervenant dans les au PCF, dans le contexte de l’après-Staline, qui ont abouti en 1954 à éliminer le successeur potentiel de Maurice Thorez : Auguste Lecœur est visé à travers André Fougeron, qui serait censé avoir promu son « ouvriérisme ». L'affaire du portrait du de et sa signification dépasse la question de . Dans les trois mois qui suivent, l'attaque contre Fougeron est suivie d'une série de publications, dont Aragon revendiquera le lancement, sur , formule retenue lors d'une décision du secrétariat du PCF le . Mais avant même l'article d'Aragon en novembre, un rapport de Jacques Duclos et François Billoux au comité central de Drancy d' permettait à Billoux de se dédouaner dans « l'affaire du portrait », tandis que Lecœur tombait dans le piège du rapport qu'on lui demandait sur le renforcement de l'implication des ouvriers dans la vie du PCF, auquel il inspire dans un rapport publié par le quotidien Le Monde peu avant le comité central de Drancy, qui ne parle pas des intellectuels mais d'une décentralisation du pouvoir des permanents« Le comité central veut élever le niveau politique du parti communiste », Le Monde du 26 octobre 1953 .