Eileen Gray, née Kathleen Eileen Moray Smith le à Enniscorthy dans le sud-est de l'Irlande (qui était alors rattachée au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande), et morte le (à l'ancien hôpital Broussais, dans le arrondissement de ParisÉtat civil numérisé : acte de décès n° 3551.) est une designer et architecte irlandaise. Elle est surtout connue pour avoir incorporé de luxueuses finitions laquées sur des meubles d'esthétique Art déco puis évolué vers le mobilier à structure en acier tubulaire de Style international dans les années 1920.
Dans le domaine architectural, elle est célèbre pour avoir créé la Villa E-1027 (1929) avec Jean Badovici, interprétation libre de l'architecture moderniste. Après avoir été largement négligée par le corps architectural de longues années durant, elle a connu un regain de popularité à la fin de sa vie. Aujourd'hui, elle fait partie du « Panthéon » des architectes et designers qui ont marqué cette discipline de leur empreinte. En témoignent les expositions posthumes et les classements au titre de monuments historiques de certaines de ses œuvres.
Biographie
Enfance et formation vignette|Plaque au 21 rue Bonaparte ( arrondissement de Paris), où elle vit de 1907 à 1976.
Kathleen Eileen Moray Smith est née le à Enniscorthy, aujourd'hui en république d'Irlande dans une famille d'aristocrates : ses parents sont Eveleen Pounden et James Maclaren Smith ; en 1893, la famille prend le nom de Gray après que sa mère eut hérité d'un titre de Pairie d'Écosse (celle-ci devint Eveleen Smith-Gray, Lady Gray).
En 1900, elle découvre Paris à l'occasion de l'Exposition universelle qui se tient dans la capitale française. Elle commence des études de peinture à la Slade School of Fine Art (section d'art de l'University College de Londres) en 1901, où elle fait la connaissance de Kathleen Bruce (future Mme Scott) et de Jessie Gavin. En 1902, « les trois Anglaises » sont à Paris pour suivre des cours à l'Académie Colarossi et à l'Académie Julian. Eileen Gray y vivra une relation amoureuse avec Jessie Gavin. Deux ans plus tard, Gray retourne à Londres pour continuer sa formation aux techniques de laque et reprend des cours à la Slade School. Elle s'installe définitivement à Paris en 1907 et quitte la peinture pour étudier le laquage sous la direction de l'artisan laqueur Seizo Sugawara. Elle achète un appartement dans un hôtel particulier au 21 rue Bonaparte, qu'elle conservera toute sa vie..
En 1908-1909, Gray apprend à teindre et à tisser les fils de laine avec son amie Evelyn Wyld dans les contreforts de l’Atlas. En 1910, elle ouvre deux ateliers, l’un dédié au laquage, 11 rue Guénégaud auquel collabore également l'ébéniste Kichizo Inagaki, et l’autre au tissage de tapis, 17-19, rue Visconti.
Ses débuts en matière d'art thumb|Galerie Jean Désert, Rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris.
En 1913, elle présente sa première exposition, comportant des panneaux décoratifs, au Salon des artistes décorateurs. Elle combine laques et bois rares, abstractions géométriques et motifs d'inspiration japonaise dans son travail. Ceci attire l'attention du couturier Jacques Doucet, amateur et collectionneur d'art. Il lui passe commande de quelques œuvres dont le paravent « le Destin » et la table « Lotus », qui seront les seules créations signées et datées, ainsi que la « Table aux chars » et la « Table au bilboquet ». À Londres, après le début de la Première Guerre mondiale, Gray doit compter sur le soutien financier de sa famille. De 1919 à 1924, Gray est chargée de décorer l'appartement de Madame Mathieu Lévy (Suzanne Talbot), rue de Lota à Paris, une célébrité du monde de la mode dont le The New York Times célébrait l'élégance dans un compte-rendu illustré du Alias Mme Mathieu Lévy.. C'est pour ce projet qu'elle réalise le « Fauteuil aux dragons » et une chaise longue en bois laqué qu'elle baptise « Pirogue », possédant des lignes aux influences africaines populaires dans les années 1920, ou ses paravents en briques et le « Canapé Lota » d'influence plus japonaise. Photographié par le Baron de Meyer à partir de 1922, son design d'intérieur suscite alors une avalanche d'éloges dans la presse. L'appartement de Suzanne Talbot, devenue Madame Mathieu Lévy, était considéré comme un des exemples les plus exceptionnels de décoration du début des années 1920. Eileen Gray avait mis cinq ans à en peaufiner le décorL'appartement de Suzanne Talbot est publié dans le The New York Times du et dans la revue L’Architecture vivante de Jean Badovici, n°14, hiver 1926..
Gray ouvre en 1922 la Galerie Jean Désert au , rue du Faubourg-Saint-Honoré avec l'aide de Jean Badovici, architecte et critique roumain, qu'elle a rencontré l'année précédenteLe nom de la galerie fait référence à un propriétaire fictif et à un voyage dans le désert.. Le couple entretiendra une relation professionnelle et intime.. La designeuse choisit de donner à sa galerie le nom masculin fictif de « Jean Désert ». Aux clients qui demandaient à rencontrer ce dernier, il était répondu qu'il était absent, alors qu'il n'avait en réalité jamais existé. Ce choix de se placer en retrait derrière une identité masculine fictive peut être considéré comme une stratégie de préservation dans un milieu professionnel largement masculin, il a toutefois également contribué à l'invisibilisation des femmes marchandes et entrepreneuses du monde de l'art à cette époque.
Cette galerie est l'opportunité pour Gray de promouvoir et commercialiser ses réalisations « paravents en laque, mobilier en bois, tentures murales, lampes, divans, miroirs, tapis » selon la publicité de la galerie. La galerie elle-même attire l'attention du monde créatif ; l'influence de Badovici s'y fait sentir. La façade faite d'acier et de verre imaginée par l'architecte roumain, dans la lignée de René Herbst, contraste fortement avec la façade en pierre de l'immeuble. Bien qu'elle ne soit pas une réussite financière, la galerie séduit une clientèle chic (Marie-Laure de Noailles, James Joyce ou Elsa Schiaparelli) mais aussi une clientèle lesbienne : la chanteuse Damia (amante d'Eileen Gray), Romaine Brooks, Loïe Fuller, Gabrielle Bloch, alias Gab Sorère ou Élisabeth de Gramont (duchesse de Clermont-Tonnerre).
Gray obtient alors des commandes pour lesquelles elle collabore avec Sugawara ainsi qu'avec la tisseuse Evelyn Wyld. Elle conçoit en 1923 le « Boudoir de Monte-Carlo » pour le Salon des artistes décorateurs de Paris, où un lit de type « Pirogue » et des lampe de chevet et lampadaire « afro-cubistes » en ivoire, parchemin et bois laqué.., jugés extravagants, focalisent cette fois la critique.. Ce projet, qui présente également ses tapis et paravents en briques, attire en revanche l'attention du mouvement De Stijl, un groupe dont les théories et réalisations l'inspireront par la suite.
Vers le modernisme Du mobilier à l'architecture Elle est ainsi remarquée en 1923 par Sybold van Ravesteyn et J. J. P. Oud du mouvement De Stijl, dont elle visite la même année l'exposition à la Galerie de L'Effort moderne à Paris. Admirative du designer et architecte Gerrit Rietveld, auquel elle rend hommage par sa « Table De Stijl » de 1924 et dont elle visite la maison SchröderAménagement intérieur de la maison Schröder dans Programme Histoire de l’architecture, partie 8 : De Stijl, site ccilnb.free.fr en 1925, à la suite de l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes où figure le Pavillon de l'Esprit nouveauAménagement intérieur du Pavillon de l'Esprit nouveau, Paris, 1925, site www.fondationlecorbusier.fr, elle réagit alors en renonçant aux « monstruosités de l'Art déco ». et renie ses lampes et bois laqués pour saisir ces nouvelles tendances. Inspirée également par les récentes réalisations en tube d'acier de Marcel Breuer, comme sa « chaise Wassily » de 1925, elle crée un mobilier axé sur la fonctionnalité. Déjà en 1925-1926 avec son prototype de « Table ajustable » elle commence à utiliser le tube de métal pour le mobilier, d'abord laqué, puis nickelé ou chromé à partir de 1927Le Salon de Mme J. Henri Labourdette-Debacker publiée dans L'Art d'aujourd'hui n° 13, au printemps 1927, ne comporte pas encore de meubles nickelés ou chromés à la différence de la « Table Trombone », personnelle d’Eileen Gray réalisée pour son appartement ou de la « Table de salle à manger » réalisée en 1927 pour la villa E 1027 ; tandis que le « Fauteuil Non-Conformiste » est d'abord réalisé pour cette villa en tube peint et les premiers exemplaires de « Table ajustable » en tube laqué.Dossier de presse de l'exposition Eileen Gray, 20 février - 20 mai 2013, Centre Pompidou, pp. 18 à 21, site fr.scribd.com, après l'avoir expérimenté sur des lampes. Avec ces nouveaux meubles symbolisés également par son fauteuil rond Bibendum, réalisé vers 1930, qui sera ensuite acheté par Suzanne Talbot pour son nouvel appartement parisien du boulevard Suchet, aménagé en 1933 sous la direction de l’architecte Paul Ruaud, elle amorce son tournant moderniste. Elle est avec Marcel Breuer, René Herbst, Charlotte Perriand ou Gerrit Rietveld, l'un des précurseurs du mobilier à structure acier tubulaire.
Persuadée par Jean Badovici, elle se dirige ensuite vers l'architecture à partir de 1924. Elle apprend cette discipline sur le tard avec l'aide de Badovici, qui souhaite faire construire sur la Côte d'Azur, et d'une jeune architecte nommée Adrienne Gorska, qui lui enseigne les bases de l'architecture et sa pratique. La même année, « Maison avec petite fabrique », un bois qui hésite entre la sculpture et la maquette, exprime peut-être sa première manière d’approcher l’architecture. En 1926, son projet de « Maison pour un ingénieur » fait encore partie de son œuvre simplement projetée.
Maison en bord de mer E-1027
C’est au cap Martin, à Roquebrune, qu’elle choisit et achète un terrain en 1926 au nom et pour le compte de Badovici, et que ceux-ci commencent à travailler sur le projet E-1027 à partir de maquette et de plans, dont les croquis sont réalisés avec Badovici en 1926, puis finalisés par Gray en 1927 en liaison avec l'agencement intérieur. Le nom de la maisonL'acronyme E1027 rappelle, volontairement ou non, la date 1927. est un code pour Eileen Gray et Jean Badovici : E pour Eileen, 10 pour le J de Jean, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray.
La maison allie ouverture et compacité. Elle forme un L, le toit est plat, avec des baies vitrées en longueur, des pilotis à rez-de-chaussée et un escalier hélicoïdal pour la chambre d'ami. Gray collabore sur la structure de la maison avec Badovici, qui brevète notamment le prototype des fenêtres coulissantes « fenêtre paravent ». Elle crée également l'ensemble du mobilier, avec en particulier la « Table ajustable » circulaire en verre E-1027 et les fauteuils « Transat » et « Non-Conformiste ».
La maison, qui vient d'être achevée, est également présentée par Badovici dans le numéro spécial d'automne-hiver 1929 de L'Architecture vivante, sous la forme d'un dialogue avec Gray. La fabrication de son mobilier, entre 1926 et 1929, s'inscrit dans cette période cruciale d'apparition du mobilier dit moderne. Avec cette réalisation, le couple d'architectes Gray et Badovici, tout en reprenant l'essentiel des cinq points d'une architecture nouvelle énoncés en 1927 par Le Corbusier, entame une critique des réflexions sur l'aménagement intérieur d'un habitat moderne collectif standardisé. Cette critique repose sur l'idée que l'aménagement interne doit demeurer intimiste et n'est pas uniquement le résultat de la structure externe. La villa sera également présentée en 1930 dans le tout premier numéro de la revue L'Architecture d'aujourd'hui, à laquelle participe leur ami Le Corbusier qui en apprécie l'originalité.