Lucy Hicks Anderson, née en 1886 à Waddy dans le Kentucky et morte en 1954 à Los Angeles en Californie, est une et pionnière trans afro-américaine. Elle est connue pour avoir été emprisonnée en raison de sa transidentité en 1945.

Lucy Hicks Anderson grandit dans le Kentucky puis travaille comme domestique dans quelques autres États avant d'emménager en 1920 à Oxnard, une petite ville de Californie. Devenue une cheffe cuisinière réputée et une organisatrice de banquets appréciée, elle accroît au fur et à mesure des années son importance et son rôle dans la communauté locale. Elle ouvre aussi plusieurs lupanars et bars clandestins et donne à des œuvres de charité ou aux obligations de guerre.

Lorsqu'en 1945 la justice locale lui fait subir un examen médical et apprend qu'elle est une femme trans, elle lance l'. Lucy Hicks Anderson est accusée de parjure lors de son mariage, d'insoumission militaire et de fraude sur les allocations financières dédiées aux épouses de GI. À l'issue d'une procédure judiciaire d'un mois, elle est condamnée à un an de prison et à dix ans de probation. Désormais considérée comme un homme dégénéré et criminel et non plus comme la femme respectée qu'elle était, elle est bannie d'Oxnard. Elle finit sa vie seule à Los Angeles.

Biographie

Lucy Lawson. naît en 1886Il est indiqué sur la de Lucy Hicks Anderson, établie au Nouveau-Mexique, qu'elle est née en 1890. Elle déclare cependant lors de son procès en 1945 être née en 1886 et avoir donc . dans le secteur non constitué en municipalité de Waddy, au sein du comté kentuckien de Shelby. Dès son plus jeune âge, elle demande à être appelée Lucy et à pouvoir s'habiller avec des robes... Inquiète, sa mère consulte le médecin de famille. Il soutient Lucy, alors âgée de neuf ans, et incite sa mère à la respecter telle qu'elle est, à une époque où la transidentité est inconnue.

Le reste de la société n'a pas connaissance de sa transition, ce qui lui permet que son genre soit correctement renseigné dans les papiers officiels des différents États qu'elle traverse et d'être considérée avec son identité féminine par son entourage pendant un demi-siècle. Dans , Rolando René Longoria évoque l'idée que les , qui normalisent et font que les , ont influencé la vision de la société sur l'absence de normativité perçue chez Lucy Hicks Anderson, qui parfois était remarquée pour son aspect et non-normatif.

Elle quitte l'école à quinze ans et devient domestique. Cinq ans plus tard, elle part pour Pecos, au Texas, où elle travaille dans un hôtel durant une dizaine d'années. À l'âge de trente ans, sous le nom de Lucy Beasley, elle emménage à Silver City au Nouveau-Mexique, où elle fait la rencontre de Clarence Hicks. Ils se marient le puis déménagent pour la Californie, à Oxnard.

Vie à Oxnard vignette|redresse=1.25|alt=Carte postale d'Oxnard en 1905. Vue de haut d'un quartier résidentiel.|Carte postale d'Oxnard en 1905.

À Oxnard, une petite ville de , Lucy Hicks Anderson officie de nouveau comme femme de ménage, puis comme nounou et cheffe cuisinière. Habile, elle remporte plusieurs concours de pâtisserie.. Elle travaille pour les banquiers, les entrepreneurs et les personnalités importantes de la ville. Son talent lui permet de se faire un nom. Elle devient une hôtesse réputée et respectée et joue un rôle important au sein de la communauté locale pendant les trois décennies où elle y vit.., et dans laquelle elle s'investit profondément. Elle est aussi chargée d'organiser des dîners mondains, des mariages et d'importantes festivités et, étant aussi remarquée pour son élégance fashionable, d'habiller les femmes de la haute société. Active dans une église locale, elle organise et cuisine des barbecues entre membres. Dans les années 1920, elle invente un distributeur automatique d'essence.

Avec ses économies, elle acquiert une pension de famille dans le centre-ville qu'elle exploite comme lupanar. Son entreprise s'élargit jusqu'à la moitié d'un pâté d'un maison. Elle acquiert un speakeasy dans lequel elle vend de l'alcool alors qu'il est prohibé.. Ayant quelques démêlés avec la justice, ses relations lui permettent d'éviter plusieurs condamnations.. Le Time écrit à son sujet en 1945 : .

Parallèlement, elle donne à des œuvres de bienfaisance comme la Croix-Rouge ou les boy scouts, organise des événements philanthropiques et des rassemblements démocrates.. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle achète pour d'obligations de guerre (équivalent à en 2018.). Elle organise des fêtes somptueuses pour soutenir les soldats appelés au combat, nommées des . Elle soutient aussi les familles endeuillées, en organisant des rencontres avec elles.

Lucy Hicks divorce de Clarence Hicks en . En 1944, elle se fiance avec Reuben Anderson, un marin dix à treize ans plus jeune qu'elle. Ils se marient en novembre de la même année. Lorsqu'il est en mission, ils maintiennent une relation épistolaire. Pendant son procès en 1945, il est déployé à la base aérienne Mitchel Field sur Long Island mais lui fait part de son soutien.

Affaire Hicks Anderson vignette|alt=Panorama d'Oxnard en 2012. Au premier plan, un grand parking, quelques bâtiments et le siège de la City National Bank d'Oxnard, qui domine la ville. Au second plan, le reste de la ville. En arrière-plan, des prés, u bois et des montagnes.|Panorama d'Oxnard en 2012.

Déclenchement En , la marine américaine tente de localiser un épisode d'infection sexuellement transmissible sur la côte Ouest. L'enquête remonte au lupanar tenu par Lucy Hicks Anderson, un marin ayant déclaré avoir été malade après s'être rendu dans l'établissement. À la demande du procureur de district, toutes les femmes de l'établissement sont obligées de subir un examen médical. Ne s'étant pas prostituée, Lucy Hicks Anderson refuse, mais le procureur insiste.

Durant son examen, cinq médecins l'assignent comme un homme, ce que le médecin local rend public. La nouvelle choque les citoyens d'Oxnard, à tel point que le quotidien local, lOxnard Press-Courier, refuse d'en parler pendant plus de deux semaines .

Charges

Immédiatement après avoir eu connaissance des faits, le procureur du comté de Ventura, qui administre Oxnard., arrête Lucy Hicks Anderson pour parjure. Il argue qu'elle aurait menti à propos de son sexe sur la en se faisant passer pour une femme. Elle est placée dans la section masculine de la prison locale et les vêtements qu'elle portait lors de son arrestation lui sont confisqués par la police.

Elle est libérée avec caution trois jours plus tard, mais il lui est annoncé qu'elle fait l'objet d'une enquête du FBI pour insoumission militaire. Grâce à son certificat de naissance, elle prouve avec son avocat qu'elle a , ce qui lui permet d'éviter toute condamnation pour cette dernière accusation, les poursuites de ce type étant proscrites si la personne mise en cause a entre 45 et . L'accusation de parjure émise par le procureur est finalement elle aussi annulée.

Cependant, quelques jours plus tard, Lucy Hicks Anderson est accusée de fraude pour avoir perçu les allocations financières destinées aux épouses de soldats, en vertu du G.I. Bill. C'est une accusation plus grave que les précédentes. Elle est ensuite une seconde fois la cible d'une poursuite fédérale pour parjure à son mariage.

Procès

Lucy Hicks Anderson devient la première personne trans à défendre ses droits dans un tribunal aux États-Unis face à la criminalisation des identités de genre non-normatives. Tout au long de son procès, elle défend son identité féminine. Elle déclare notamment : Un autre échange retranscrit par l :

Au procès, les cinq médecins qui l'ont examinée un mois plus tôt déclarent tous qu'elle serait un et qu'elle n'est pas intersexe. La défense demande à ce qu'un autre médecin intervienne durant le procès, le gynécologie William T. Rothwell de Riverside. Ce dernier émet l'hypothèse qu'elle serait de . Même s'il reconnaît que sans avoir eu connaissance au préalable du passé de Lucy Hicks Anderson il aurait cru qu'elle était un , il affirme que . Il conclut par ces mots : Son cas est aussi à plusieurs reprises qualifié d'inversion sexuelle.

La délibération a lieu le . Le procureur demande aux jurés : , ce à quoi l'avocat de la défense répond par l'interrogative, demandant à quoi cela sert-il de punir Lucy Hicks Anderson, , alors qu'elle n'a pas de mauvaise intention envers . Le procureur répond qu'effectivement, .

Au bout de deux heures de délibération, le jury juge coupable Lucy Hicks Anderson et la condamne à un an de prison et dix ans de probation. Son mariage est déclaré invalide puisqu'elle est désormais considérée comme un homme par la loi et que le mariage n'est légal qu'entre un homme et une femme. Trois ans plus tard, elle parvient à faire lever sa peine de probation par le juge Louis Drapeau, à la condition de quitter Oxnard.

Traitement médiatique La plupart des sources d'époque utilisent le fait que Lucy Hicks Anderson est afro-américaine comme principal facteur d’identification, même si certaines font davantage mention de son style particulier. Son élégance affirmée par ses robes de soie, ses chapeaux et ses perruques colorées, ses fleurs, ses vernis et ses escarpins à talons hauts fascinent de nombreux journalistes assistant au procès, qui la décrivent longuement.

Cependant, tout au long du procès, les médias considèrent de moins en moins Lucy Hicks Anderson comme une femme et vont jusqu'à la désigner comme un homme, bannissant l'usage de son prénom. Dans un premier temps, ils marquent sa non-normativité de genre avec l'utilisation de guillemets autour des pronoms personnels, dans un processus de remise en question de sa féminité. Après que les médecins ont confirmé qu'elle possède des organes génitaux mâles, les médias font systématiquement référence à Lucy Hicks Anderson avec des pronoms masculins. C'est désormais son prénom qui est placé entre guillemets et donc à son tour remis en question. À la fin du procès, les médias ne font même plus mention de celui-ci. Ils ne la nomment que par son nom de famille ou par l'expression masculine . Ces actions participent à l'ostracisation de Lucy Hicks Anderson de la communauté oxnardoise.

Vie après l'affaire En prison Lucy Hicks Anderson purge sa peine au puis au pénitencier fédéral de Leavenworth au Kansas, dans les sections masculines des prisons. Il lui est interdit, par le tribunal, de porter des vêtements féminins. Elle entre en prison le ..

En prison, elle cuisine pour les autres prisonniers. D'après le témoignage d'un policier vingt ans après les faits, elle y est toujours considérée comme une femme et y est appréciée : . À un journaliste venu l'interviewer en prison, elle répond

Bannissement d'Oxnard et de la société Après sa sortie de prison, Lucy Hicks Anderson est empêchée de retourner vivre à Oxnard par le chef de la police, qui la menace de poursuites judiciaires. Son bannissement est acté par la justice quelques années plus tard. Elle est ostracisée d'une communauté dans laquelle elle s'est pourtant fortement impliquée pendant trois décennies et où elle a connu un haut degré d'intégration sociale, grâce à ses travaux reproductifs (nounou, cuisinière) et son engagement bénévole pour le maintien de la santé commune de ses voisins (organisation de fêtes et de banquets, philanthropie, soutien psychologique). Son statut de femme citoyenne productive et respectée, occupant des tâches généralement attribuées aux femmes, est remplacé par celui d'homme dégénéré inverti.