vignette|upright=1.5|La Grande Retraite de 1877, caricature du Grelot. L'échec politique des monarchistes y est caricaturé en débâcle militaire aux réminiscences napoléoniennes.|alt=Dessin monochrome représentant une colonne d'officiers en grande tenue, de jésuites et de financiers fuyant à travers la campagne.
Le complot militaire de ou tentation de coup d'État de est une possible tentative avortée de coup d'État en France, durant la crise du Seize Mai. Le but des conjurés aurait été de maintenir le gouvernement de l'Ordre moral au pouvoir. Ne bénéficiant pas de l'appui du maréchal de Mac Mahon, resté légaliste, ce complot militaire serait resté au stade du projet. Il est toutefois abondamment exploité par les républicains pour atteindre au crédit des monarchistes et stigmatiser le conservatisme social des dirigeants de l'armée française. De fait, entre et , les généraux soupçonnés d'avoir participé aux préparatifs du putsch font l'objet d'une épuration, ce qui pousse Mac Mahon à la démission.
Contexte : le Seize Mai
Ouverture de la crise Les évènements se déroulent dans un contexte politique agité. En effet, les élections législatives de 1876 ont été remportées par une majorité républicaine, tandis que le président de la République, le maréchal de Mac Mahon, est un monarchiste convaincu. Face à une turbulente Chambre des députés qui cherche à imposer ses exigences et à mettre fin à la politique d'Ordre moral, le maréchal refuse de céder. Ne cautionnant pas les mesures prises par le gouvernement Simon pour combattre l'ultramontanisme, il renvoie ce dernier le . Dès lors, c'est l'escalade : les députés de gauche se réunissent pour signer le manifeste des 363 qui condamne l'attitude du président, lequel nomme le duc Albert de Broglie comme chef de gouvernement. Ce dernier, s'il ne fait pas partie des intransigeants du camp monarchiste , ne parvient pas pour autant à obtenir l'agrément de la Chambre des députés..
La rupture étant consommée entre Versailles et l'Élysée, le maréchal obtient le l'accord du Sénat pour dissoudre la Chambre, conformément aux lois constitutionnelles de 1875. Monarchistes et républicains lancent toutes leurs forces dans la bataille électorale, le ministre Oscar Bardi de Fourtou procédant notamment à une reprise en main ferme de l'administration pour assurer la victoire aux conservateurs. Néanmoins, les élections législatives d'octobre 1877 sont remportées par les républicains, ces derniers perdant toutefois quelques dizaines de sièges par rapport à 1876..
Formation du cabinet de Rochebouët vignette|Gaëtan de Rochebouët, président du Conseil et ministre de la Guerre de son éphémère gouvernement.|alt=Gravure représentant un homme d'âge mûr portant moustache et barbiche, en tenue civile.|gaucheDans l'impasse, Patrice de Mac Mahon décide d'appeler un de ses proches, le général de Rochebouët, pour former un nouveau gouvernement. Il avait auparavant envisagé de former un en confiant au général Félix Charles Douay le portefeuille de la Guerre et au général Auguste-Alexandre Ducrot le portefeuille de l'Intérieur mais, renonçant à faire entrer l'armée sur la scène politique de cette manière, il avait écarté cette possibilité. En nommant Rochebouët à la présidence du Conseil, Mac Mahon réaffirme son respect des institutions et semble donc former un gouvernement de transition, écartant l’idée d'un coup d’État.
Toutefois, Rochebouët arrivé aux affaires, la tentation d'un coup de force agite le haut commandement militaire, comme quelques années auparavant.
Le vignette|Le général Changarnier, partisan de la manière forte pour réaliser la .|alt=Photo en noir et blanc d'un homme assis, en tenue civile.La tentation de coup d’État auquel fait face le gouvernement de Rochebouët n'est pas une première au cours de la Troisième République. En effet, dès 1871, le général Nicolas Changarnier propose ses services pour rétablir l'ordre et établir un régime monarchique autoritaire. D'après l'historien François Bédarida, Changarnier . Le très légaliste Patrice de Mac Mahon lui ayant plusieurs fois opposé un refus, le général Changarnier ne parvient pas à mettre ses projets de de Versailles à exécution. Sa mort en l'empêche également de participer aux potentiels préparatifs de .
Toutefois, un certain nombre de généraux partagent les préoccupations du général Changarnier et voient d'un mauvais œil les manœuvres politiques du président de la République, qu'ils jugent trop pusillanime. Ainsi, le général du Barail écrit dans ses mémoires que pour réussir le Seize Mai il eût agi . Pour lui, il aurait fallu procéder à l'arrestation immédiate des du manifeste dès la prorogation de la Chambre, ces derniers ne bénéficiant plus de l'immunité parlementaire. Une stricte application de la censure aurait ensuite permis de préparer les élections avec des journaux ..
Déroulement Menées du général Ducrot vignette|Éditorial d'Emmanuel-Arthur Bucheron dans Le Figaro. |alt=Première page d'un journal. Le général Auguste-Alexandre Ducrot, commandant du d'armée, est l'une des figures principales du complot militaire. Tout au long de la crise du , ce légitimiste convaincu s'efforce de provoquer le renversement de la Troisième République afin de rétablir le comte de Chambord sur le trône de France.
alt=Saint-Genest, dépouillé de son uniforme militaire, en est réduit à s'envelopper d'un exemplaire du Figaro.|gauche|vignette|Caricature du Grelot relative à la condamnation de Saint-Genest.
Il fait une première fois parler de lui lors de l'été 1877, au moment où les journaux conservateurs réclament l'instauration de l'état de siège en France. En effet, un journaliste répondant au pseudonyme de Saint-Genest publie des éditoriaux où il critique vertement la passivité du ministre de la Guerre, le général Berthaut, face aux troubles fomentés par les républicains. Très vite, Le Moniteur universel accuse le général Ducrot d'avoir inspiré ces articles, déclenchant une véritable polémique et obligeant le ministère de la Guerre à démentir dans une note publiée au Journal officiel qui souligne que son et à condamner Bucheron (qui est lieutenant de réserve) à trente jours d'arrêt.
En , Ducrot occupe à nouveau une place centrale : c'est lui qui suggère à Mac Mahon la constitution d'un cabinet militaire où il recevrait le portefeuille de l'Intérieur. Après l'échec de cette combinaison, le général Ducrot fait savoir à Gaëtan de Rochebouët qu'il est pressenti par le président pour former le nouveau cabinet et que c'est pour cette raison que Rochebouët a été convoqué à Paris le . Il presse ce dernier d'accepter en posant comme condition préalable , moyen de circonvenir Mac Mahon. Une fois Rochebouët nommé, le nouveau président du Conseil, qui prend également le portefeuille de la Guerre, appelle à ses côtés le général Joseph de Miribel pour qu'il devienne chef d'état-major général. Miribel étant l'ancien chef d’état-major de Ducrot, le rapport Henri Brisson en conclut en 1878 que . Le journal Le Temps abonde dans ce sens, notant que Ducrot .
Complot de Les Inspiré par le général Ducrot, un possible complot militaire a peut-être été orchestré en par le président du Conseil et ministre de la Guerre et son chef d'état-major. Toutefois, les informations à ce propos sont parcellaires et rendent difficile la constitution d'une vue globale des préparatifs militaires. Les documents et faits liés à des ordres inhabituels sont les suivants : Gaëtan de Rochebouët ne nomme aucun général pour lui succéder à la tête du d'armée pendant la durée de son gouvernement. Cette mesure inhabituelle peut être un prélude à un mouvement d'ampleur des généraux pour préparer un coup de force, ou peut simplement s'expliquer par la volonté de Rochebouët de retrouver ses fonctions une fois son gouvernement terminé (c'est d'ailleurs ce qui se produit après le ). Les et , des de Rochebouët parviennent au général Lallemand ( d'armée, Marseille) et au général Bourbaki ( d'armée, Lyon) : le premier doit et le second réclame à cette occasion l'instauration de l'état de siège. Le , un canon de (parfois utilisé dans l'artillerie de siège) est acheminé sur Versailles, ce qui déclenche un certain émoi. Le , Rochebouët fait savoir à Bourbaki que et demande à Ducrot conformément aux instructions verbales que Ducrot a déjà reçues de lui. Le , le d'armée (Orléans) réclame aux sous-préfets de la région l'acheminement dans les casernes de deux jours de vivres de mobilisation. Ces mesures sont également prises dans d'autres corps, comme le d'armée (Limoges). Le , tous les généraux commandants de régions militaires se rendent à Paris, convoqués par Rochebouët. Le , Ducrot a une entrevue avec Rochebouët. C'est là, d'après le rapport Henri Brisson, que . Le , le général Bressolles fait part à ses hommes d'instructions ( Incident de Limoges ()). Le même jour, Rochebouet fait savoir au d'armée qu'il revient en prendre le commandement et qu'il convient .
Il semblerait également que les ordres de départ des unités de tous les corps d'armée aient été préparés dans l'éventualité d'un coup d’État. Parmi les témoignages relatifs à ces ordres de départ, le colonel Théodore Fix, chef d’état-major de la d'infanterie, affirme dans ses mémoires en avoir découvert quelques mois plus tard en ouvrant par erreur un pli confidentiel. D'après le capitaine Bernard Lamarque, un colonel de cavalerie bonapartiste avait reçu l'ordre d'arrêter le duc de Chartres (frère du prétendant orléaniste au trône de France), qui était alors chef de corps dans la même division que lui.
Incident de Limoges () vignette|Le commandant Jean-Marie-Arthur Labordère, à l'origine de l'.|alt=Gravure représentant le buste d'un homme d'âge mûr, en tenue civile. Le , le chef de corps du d'infanterie, basé à Limoges, convoque ses officiers pour leur communiquer des instructions du général Antoine-Aubin Bressolles . Le major Jean-Marie-Arthur Labordère, scandalisé, déclare à son supérieur que . Le , il est mis en disponibilité à la suite de cette insubordination..
D'après les dires du major, récoltés pour le rapport Brisson, . En , après la parution du rapport, les républicains réintègrent le major dans l'active tandis que le général Bressolles est lui-même mis en disponibilité, accusé d'avoir outrepassé ses ordres et .
Pour autant, l'historien Xavier Boniface estime que la crainte de Labordère ne se justifiait plus car, à la date du , le complot militaire était définitivement écarté et le gouvernement de Rochebouët avait résolu de quitter les affaires.
Le loyalisme de l'armée Si le commandement militaire a peut-être envisagé un complot militaire, force est de constater que celui-ci n'a pas connu quelque exécution que ce soit. L'échec (ou le renoncement) des officiers les plus antirépublicains à confronter l'armée au régime peut s'expliquer pour plusieurs raisons. Tout d'abord, l'opposition du maréchal de Mac Mahon à un coup de force a été déterminante, car le président peut compter sur la fidélité de l'armée. De plus, avec le service militaire, une lente acculturation des officiers à la République est en cours. La neutralité politique qui s'impose aux militaires de carrière est également un facteur qui explique qu'un coup d’État n'ait pas eu lieu.
Enfin, il est possible que l'armée ait renoncé à se lancer dans une aventure incertaine à une époque où l'Allemagne reste une menace importante ; son patriotisme lui commande de renoncer aux luttes intestines et de ne pas s'opposer aux volontés du suffrage universel. Le général Ernest Courtot de Cissey, en 1876, au cours d'un débat au Conseil supérieur de la guerre, réplique dans les termes suivants à ceux qui envisagent la possibilité d'un coup d’État : .
Projet de contre-insurrection républicaine gauche|vignette|Léon Gambetta, chef du groupe parlementaire de l'Union républicaine.|alt=Photo en noir et blanc d'un homme bedonnant d'âge mûr, assis et de trois-quarts.