Enlil (en sumérien), ʿĒllil (en akkadien), est l'un des dieux principaux de la religion mésopotamienne antique. Peut-être à l'origine une divinité liée au vent, il est considéré durant la seconde moitié du et une majeure partie du comme le roi des dieux, divinité suprême du panthéon mésopotamien. C'est lui qui par ses décisions attribue la suprématie aux rois humains, qui lui accordent donc une place de choix dans leurs offrandes et leurs inscriptions commémoratives. Enlil n'est que rarement le personnage principal des mythes, mais il y joue souvent un rôle important en tant que chef des dieux. La ville où se trouve le grand temple d'Enlil, Nippur, en a tiré un grand prestige religieux et culturel, sans jamais être elle-même l'origine d'une dynastie puissante.
Origines et fonctions
Le nom sumérien d'Enlil est constitué des termes « Seigneur » (en) et « Air »/« Vent »/« Souffle » (líl). Si on suit cette étymologie, Enlil serait à l'origine une divinité liée au vent, peut-être au vent du printemps qui assure le retour de la végétation. De là découlerait aussi l'aspect colérique, impétueux et parfois sombre qu'a parfois ce dieu dans la mythologie Thorkild Jacobsen, The Treasures of Darkness: A History of Mesopotamian Religion, New Haven, 1976, p. 98-104 ; .. Le terme LÍL peut en fait être compris comme l'atmosphère, espace entre le ciel et la surface de la terre, suivant la cosmologie sumérienne qui attribue le Ciel (an) comme résidence au dieu Anu, le monde inférieur (ki, plus précisément l'Apsû, monde des eaux souterraines) comme résidence du dieu Enki, laissant donc ce qui est entre les deux au dieu Enlil, c'est-à-dire l'espace des humains (ce qui serait alors lié à sa fonction de divinité suprême).
Mais comme souvent avec les divinités sumériennes cette interprétation est peut-être venue tardivement dans le développement de cette figure divine, et plusieurs chercheurs ont dernièrement rejeté l'idée que ce dieu soit lié à l'origine au vent mais plutôt une divinité universelle sans attribut ni lieu d'attache spécifique. L'identification du sens du terme líl est assez incertaine puisqu'il peut signifier d'autres choses. Les liens d'Enlil avec le vent sont impossibles à déterminer avec certitude, puisque la colère de plusieurs dieux est comparée à des vents violents sans que le vent ne soit leur attribut. La question de l'origine d'Enlil est donc très incertaine, d'autant plus qu'il n'est pas forcément originaire de la ville où se trouve son lieu de culte principal, Nippur, dont le véritable dieu tutélaire serait Ninurta qui est plus attesté dans les serments prêtés dans cette ville aux périodes archaïques, ce qui est couramment un moyen de repérer la divinité tutélaire d'une villeD. Charpin, « Compte-rendu de P. Steinkeller, Sale Documents of the Ur III-Period », dans Revue d'assyriologie et d'archéologie orientale 84/1, 1990, p. 92-93. W. Sallaberger, « Nippur als religiöses Zentrum Mesopotamiens im historischen Wandel », dans G. Wilhelm (dir.), Die orientalische Stadt: Kontinuität, Wandel, Bruch. 1. Internationales Colloquium der Deutschen Orient-Gesellschaft, Halle (Saale) 9.-10. Mai 1996, Sarrebruck, 1997, p. 152-153, pense que cela reflète plutôt une situation particulière liée à la dynastie d'Akkad et qu'en général Enlil est bien le dieu tutélaire de Nippur..
Les plus anciennes attestations du nom d'Enlil écrit en cunéiforme n'utilisent pas la variante en.líl, mais plutôt en.é, ce qui signifierait littéralement « Maître de la maison ». Une origine sémitique a pu être proposée, sur la base du nom courant du dieu en pays sémitique, Ellil : dans ce cas son nom pourrait être formé par le dédoublement du terme signifiant dieu (ilu, donnant illilu ou ilili, « Dieu des dieux » ?) ce qui renforcerait l'idée d'une origine en tant que dieu universel et souverain ; mais si on garde l'opinion la plus courante qui veut que son nom soit sumérien, alors la forme Ellil n'est que sa sémitisation (par assimilation du n au l, ce qui est très courant en akkadien)Voir les discussions de P. Michalowski, « The Unbearable Lightness of Enlil », dans J. Prosecky (ed.), Intellectual Life of the Ancient Near East, Prague, 1998, p. 237–247 et P. Steinkeller, « On Rulers, Priests, and Sacred Marriage: Tracing the Evolution of Early Sumerian Kingship », dans K. Watanabe (dir.), Priests and Officials in the Ancient Near East, Heidelberg, 1999 p. 114. Contra Th. Jacobsen, « The líl of En-líl », dans H. Behrens, D. M. Loding et M. Roth (dir.), DUMU-É-DUB-BA-A: Studies in Honor of Åke W. Sjöberg, Philadelphiae, 1989, p. 267-276..
Finalement, quelles que soient ses origines Enlil a acquis au cours du temps comme d'autres divinités un caractère composite, et plusieurs fonctions. Dans le Chant de la houe, qui lui attribue la création de cet objet (donc une fonction agricole ?), il sépare le Ciel de la Terre, acte créateur du Monde d'après les cosmogonies mésopotamiennes. Il a donc des aspects créateurs et démiurgiques, et également fécondateurs dans les mythes relatant son union et son accouplement avec une déesse (Enlil et Ninlil et Enlil et Sud). Un texte isolé le présente également comme un marchand M. Civil, « Enlil, the Merchant: Notes to CT 15 10 », dans Journal of Cuneiform Studies 28/2, 1976, p. 72-81. Enlil est souvent surnommé « Grand Mont »/« Grande Montagne », tandis que son temple à Nippur s'appelle « Maison-Montagne », ce qui peut impliquer un lien avec les montagnes, notamment celles du Zagros situées à l'est de Sumer. Mais finalement, Enlil apparaît avant tout comme une divinité suprême, le roi des dieux.
Famille et cercle divin
Enlil est considéré comme le fils du dieu An, figure patriarcale du panthéon mésopotamien. Il est le frère du dieu Enki/Ea, qui est parfois appelé, en référence à son grand frère, Enlil-banda « Jeune Enlil ». Son épouse principale est la déesse Ninlil, aussi appelée Sud. Leur relation a fait l'objet de mythes en sumérien, Enlil et Ninlil et le Mariage de Sud. On lui connaît des épouses secondaires, Shu-zi-ana et En-zi-kalama. Sa progéniture comprend le dieu Ninurta, Ningirsu qui est souvent assimilé au précédent, le dieu lunaire Nanna/Sîn, le dieu solaire Utu/Shamash, le dieu de l'orage Ishkur/Adad, ainsi que le dieu infernal Nergal, le dieu de la lumière Nusku, qui tient également le rôle de vizir d'Enlil, et d'autres tels que Pabilsag, Urash et Zababa, et dans une tradition la déesse Inanna/Ishtar. De cette parenté et de sa position patriarcale vient l'une des épithètes des plus courantes d'Enlil, celle de « Père des dieux ».
Le roi des dieux, le dieu de la royauté
Enlil apparaît avant tout dans les textes comme la divinité souveraine suprême, dirigeant le monde divin et celui des humains à la surface de la Terre. Roi des dieux, il exerce par extension son autorité sur l'ensemble de l'existence. Il est accompagné du dieu Anu, généralement présenté comme son père et maître du Ciel, ainsi que de son frère Enki, seigneur du monde souterrain de l'Abîme, qui occupe cependant une position subalterne. Selon Jean Bottéro, ce dernier fait figure de conseiller d'Enlil. Ces trois divinités forment la « triade » du panthéon mésopotamien telle qu'elle est connue pour la période de 2500 à 1100 av. J.-C.
Un bel Hymne à Enlil (ou Enlil dans l'Ekur, car il célèbre le dieu et son sanctuaire) en sumérien, décrit les fonctions et la place d'Enlil dans le cosmos, en commençant par son rôle de souverain et de maître des destinées :
De façon originale et intéressante, l’Hymne à Enlil explique ensuite que le monde tel qu'il est n'existerait pas en l'absence de cette divinité suprême car il serait désordonné, n'aurait aucun des cadres nécessaires à l'épanouissement de la civilisation :
Plus loin encore c'est la puissance de la parole du dieu (donc de ses décisions) qui est louée :
La primauté dans le monde divin est l'élément le plus caractéristique d'Enlil dans les textes mythologiques, où il est rarement le personnage principal mais joue toujours un rôle en tant que roi des dieux. Plusieurs récits évoquent les voyages qu'effectuent d'autres dieux sumériens (Enki, Nanna et Pabilsag) qui viennent rendre visité à Enlil dans sa ville de Nippur pour lui rendre hommage, récits qui sont peut-être liés à des rituels ayant effectivement lieu. Paradoxalement, l'un des seuls mythes dont il est l'acteur principal, l'atypique Enlil et Ninlil, souligne les limites de son pouvoir : il viole la déesse Ninlil, et se retrouve condamné à l'exil par les autres dieux en raison de son pêché qui le frappe d'impureté (sans remettre en cause sa primauté). On a souvent souligné son caractère particulièrement impétueux voire violent dans ces mythes. Dans les différentes versions du Déluge mésopotamien (Atrahasis, « Genèse d'Eridu », Épopée de Gilgamesh) il déclenche le fléau qui supprime quasiment tous les humains. Mais à l'inverse d'autres textes non mythologiques (hymnes et prières) mettent en avant son aspect bienveillant. Enlil est en fait le propriétaire des tablettes du destin grâce auxquelles il préside aux destinées du monde. Le Mythe d'Anzû relate comment le démon Anzû a dérobé ces tablettes à Enlil alors qu'il se baignait, et comment Ninurta réussit à le vaincre pour les restituer à leur propriétaire.
La position dominante d'Enlil se retrouve dans les textes officiels dès l'époque des dynasties archaïques, comme à Lagash : ainsi l'inscription du cône d'En-metena (v. 2400 av. J.-C.), évoquant le triomphe de Lagash sur sa rivale Umma, la transpose en terme théologiques comme la victoire du grand dieu de la première, Ningirsu, mais fait clairement de celui-ci le subordonné d'Enlil, qui tranche en dernier lieu les conflits entre les cités (donc les dieux) du pays de Sumer :
Enlil peut avoir un rôle bénéfique pour les humains ou bien châtier ceux qui lui ont déplu. Cela explique son aspect destructeur : dans le récit de la Malédiction d'Akkad, il se venge de l'impiété du roi Naram-Sîn d'Akkad qui a détruit son grand temple l'Ekur en envoyant contre lui les hordes de barbares Gutis qui détruisent son royaume :
Pareillement, la Lamentation sur la chute de Sumer et d'Ur explique la fin de la Troisième dynastie d'Ur par la perte de l'appui d'Enlil ; voir aussi p. 100.. Ce dieu préside donc aux destinées de l'humanité, et plus précisément des royaumes qui suivant l'idéologie mésopotamienne exercent leur suprématie durant une période donnée. Il donne et retire aux rois le pouvoir de diriger, et c'est pour cela qu'il est particulièrement important dans l'idéologie royale mésopotamienne, ce qui lui vaut de figurer aux premiers rangs dans les inscriptions commémorant les accomplissements cultuels des rois (constructions de temples et offrandes).
Le pouvoir suprême d'Enlil est tellement attaché à sa personne que les Mésopotamiens ont construit un terme à partir du nom du dieu pour le désigner : ellilūtu (ou illilūtu, et ellilatu quand il s'agit d'une déesse) The Assyrian Dictionary of the Oriental Institute of the University of Chicago, Volume 7 I-J, Chicago, 1960, p. 85-86 ; W. von Soden, Akkadisches Handwörterbuch, Band I. A-L, Wiesbaden, 1965, p. 203-204.. Ce terme peut donc se traduire par « pouvoir d'Enlil » ou bien « suprématie divine ». Plusieurs textes commémorant d'autres dieux leur confèrent ce pouvoir, ce qui signifie que dans l'esprit de leur rédacteur le pouvoir suprême qu'exerçait Enlil leur a été transféré. Cela concerne particulièrement Marduk, le dieu de Babylone qui a supplanté Enlil en tant que divinité suprême de la Basse Mésopotamie dans le courant de la fin du , ce qui est commémoré par l’Épopée de la Création décrivant l'ascension du dieu babylonien et la façon dont il reprend en fin de compte les caractéristiques d'Enlil. Lors de la fête babylonienne du Nouvel An, le trône d'Enlil était voilé pour signifier la perte de sa supériorité.