thumb|Charles Richet, prix Nobel de médecine en 1913, et président de la Société française d'eugénique de 1920 à 1926.|alt=Photo en buste d'un homme en costume se croisant les bras et portant une moustache.

L'eugénisme en France, malgré son échec politique sous la Troisième République, connaît un développement théorique précoce et abouti. Cette idéologie eugéniste médicale préconise la formation d'une élite humaine sous la conduite de l'État français dès la fin du . La connaissance subséquente des théories de l'anthropologue et statisticien britannique Francis Galton, premier théoricien de l'eugénisme, mène à la création de la Société française d'eugénique en 1913.

Bien que de nombreuses demandes de mesures interventionnistes soient portées par les théoriciens français de l'eugénisme jusque durant la première moitié du , cette idéologie a peu d'incidences sur les citoyens français, au contraire de ceux des pays anglo-saxons et du Troisième Reich. Une seule loi d'inspiration eugéniste est adoptée en France, celle établissant le certificat prénuptial obligatoire, sous le régime de Vichy. Les raisons de cet échec, multiples, sont plus particulièrement liées à l'influence du catholicisme, au néo-lamarckisme, et à la dépopulation consécutive aux guerres.

Les deux propagateurs d'idées eugénistes les plus connus sont le prix Nobel de médecine Charles Richet, président de la Société française d'eugénique et qui promeut la mise à mort des enfants handicapés, et Alexis Carrel, qui dirige la Fondation française pour l'étude des problèmes humains sous le régime de Vichy. Paul Robin incarne, à la fin du , le courant néo-malthusien de l'eugénisme français. Le puériculteur Adolphe Pinard monte un ambitieux projet de contrôle de la procréation. Le médecin militaire Charles Binet-Sanglé propose la création d'un . Malgré le procès des médecins nazis à Nuremberg pour crime contre l'humanité, l'idéologie eugéniste continue d'être brièvement défendue par le biologiste Jean Rostand durant les années 1950, l'absence de connaissance des atrocités commises au nom de l'idéologie eugéniste sur le sol allemand n'entraînant que peu de condamnations officielles de ces pratiques en France.

L'émergence d'une nouvelle forme d'eugénisme, en France comme dans d'autres pays occidentaux, questionne l'éthique des pratiques médicales depuis les années 1990, en particulier depuis l'affaire Perruche. Avec l'adoption de la première loi de bioéthique en 1994, la France condamne officiellement toute pratique de sélection eugénique collective, au titre des « crimes contre l'espèce humaine » ; cependant, ce pays autorise une sélection individuelle des naissances. Le débat autour de l'eugénisme se réactive à travers des questionnements liés à des pratiques médicales telles que le diagnostic prénatal (DPN), le diagnostic préimplantatoire (DPI), et la forme d'avortement sélectif définie comme interruption médicale de grossesse (IMG) dans les lois françaises, autorisée à tout moment en cas de suspicion de maladie génétique ou de handicap graves. Les futurs parents peuvent éviter de donner naissance à des enfants suspectés ou détectés porteurs de handicaps tels qu'une trisomie 21 ou un nanisme, différentes personnes concernées par ces handicaps estimant que la disparition de ces catégories humaines relève de l'eugénisme. Ces questions donnent lieu à de longs débats entre médecins, éthiciens, philosophes, responsables associatifs et personnalités politiques ; elles influencent aussi les révisions de lois de bioéthique en France.

Sources et définition

vignette|Francis Galton, premier théoricien de l'eugénisme.|alt=Photo noir et blanc d'un vieil homme, buste.

En France tout particulièrement, l'eugénisme est un sujet tabou, selon l'historienne Anne Carol. ; selon l'historienne Valentine Hoffbeck. Ce champ de recherches est ouvert par l'historien spécialiste de la médecine et de la santé Jacques Léonard, qui dirige officiellement en 1984 un D.E.A. consacré aux origines de l'eugénisme en France, à l'Université Rennes-II. Il n'intéresse les historiens, français pour la plupart, que depuis les années 1990. Il est abordé par le prisme des sciences politiques auparavant.

Anne Carol, dont la thèse porte sur l'eugénisme français, souligne les difficultés posées par ce sujet d'étude, notamment en termes d'anachronisme (relecture à la lumière des connaissances du génocide nazi). Cela entraîne d'après elle deux risques d'impasses méthodologiques majeures : , et faire l'éloge de l'eugénisme français dans la mesure où la France n'a pas connu d'.

La promotion de l'eugénisme dans la société française est surtout le fait de médecins, le faisant parfois qualifier d'« eugénisme médical ». La plupart des défenseurs de l'idéologie eugéniste historique proviennent de la Faculté de médecine de Paris, et plus rarement de la Statistique générale. D'après Anne Carol, la forte participation des médecins à ce mouvement constitue une spécificité française au regard du développement de l'eugénisme dans d'autres pays, en particulier au Royaume-Uni, où sa défense est surtout le fait de statisticiens. L'association entre « eugénisme » et « médical » semble à première vue antinomique, le premier terme renvoyant à l'élimination physique d'individus, et le second au soin, à la guérison, à une déontologie, et au devoir d'assistance.

Définitions internationales de l'eugénisme

La définition même de l'eugénisme par son théoricien britannique Francis Galton ne fait pas consensus. Les définitions proposées permettent en effet d'y inclure tout ce qui influe sur la « sélection humaine », que ce soit par la génétique ou par l'environnement ; par ailleurs, cette définition galtonienne fluctue dans le temps. En 1904, Galton définit l'eugénisme comme .. Il convient aussi de distinguer un eugénisme dit « positif » (sélection des ) d'un eugénisme dit « négatif » (élimination physique des individus dits ).

Terminologie

vignette|gauche|Race et milieu social, l'un des écrits de Georges Vacher de Lapouge développant la notion d'eugénisme en France..|alt=Couverture de livre ancien en noir et blanc.

Une difficulté terminologique se pose lors de l'étude historique de l'eugénisme en France. La traduction du mot anglais , apparue en 1886 en français, existe sous deux formes introduites par le théoricien raciste Georges Vacher de Lapouge : « eugénique » et « eugénisme ». Il définit le premier mot pour les personnes dotées d'aptitudes supérieures à la moyenne, et le second, pour décrire le phénomène inverse à la dégénérescence :

Le mot « eugénisme » n'est pratiquement pas employé en français avant 1914. Initialement, les publications prônant une sélection humaine comportent une grande variété d'expressions ou de néologismes tels qu'« élevage de l'homme », « viriculture », « hominiculture », « anthropogénétique », ou encore « biocratie ». Adolphe Pinard, notamment, préfère le terme de « puériculture », qu'il décrit comme la recherche des , à ceux d'« eugénique » ou d'« eugénisme ». Les puériculteurs peuvent ainsi cacher leurs objectifs eugénistes. Le Louis Simon propose, dans sa thèse de doctorat en médecine, le mot .

Courants idéologiques eugénistes français

vignette|Thomas Malthus, dont les idées sur les pauvres ont inspiré ensuite le développement de l'eugénisme, en France comme dans d'autres pays.|alt=Portrait noir et blanc d'homme.

Pour l'historien et sociologue Pierre-André Taguieff, l'eugénisme est par nature un interventionnisme reposant sur l'État. L'eugénisme se revendique classiquement de l'idéologie de Thomas Malthus (malthusianisme), pour qui les pauvres sont responsables de leur sort, car ils se reproduisent malgré l'absence de moyens matériels permettant d'assurer leur subsistance. On y retrouve aussi l'influence des interprétations de Charles Darwin connues sous le nom de darwinisme social, selon lesquelles seuls les individus plus forts et les mieux adaptés survivent. Le théoricien de l'eugénisme Francis Galton s'inspire de ces deux idéologies pour déclarer que la tendance naturelle de l'espèce humaine à venir en aide aux pauvres et aux doit être combattue, afin de diminuer le nombre d'êtres humains inadaptés, et d'augmenter le nombre d'individus propres à améliorer l'espèce humaine..

Pierre-André Taguieff identifie trois courants eugénistes différents en France : un courant d'inspiration darwinienne, socialiste et aryaniste porté par l'anthropologue racialiste Georges Vacher de Lapouge ; un courant nataliste, d'inspiration lamarckienne et patriotique suivi par les hygiénistes, médecins (dont le puériculteur Adolphe Pinard) et pédagogues, courant qui se montre défavorable à toute limitation des naissances ; enfin, un eugénisme d'inspiration néo-malthusienne, pacifiste et libertaire., influencé par le féminisme et porté, tout particulièrement, par le pédagogue Paul Robin.

L'éthicien Gwen Terrenoire identifie pour sa part cinq courants idéologiques : un courant médical porté par Adolphe Pinard, un courant raciste porté par Vacher de Lapouge et reprit par Charles Richet, un courant néo-malthusien porté par Paul Robin et reprit par Édouard Toulouse, un courant interventionniste prônant stérilisations et contrôle des mariages porté par la Société française d'eugénique durant les années 1930, enfin un courant biocratique porté par Alexis Carrel.

gauche|thumb|alt=statue de Lamarck|Jean-Baptiste de Lamarck, dont l'interprétation des textes et propos donne naissance au néo-lamarckisme, idéologie qui influence profondément l'histoire de l'eugénisme en France.

Taguieff note que certains de ces courants s'excluent mutuellement. Par comparaison avec l'eugénisme anglo-saxon, l'idéologie française est moins darwinienne, et davantage lamarckiste. Ce néo-lamarckisme, qui se développe en réaction aux théories relatives à l'hérédité, influence très profondément l'histoire de l'eugénisme en France, à travers des préoccupations constantes envers les effets dégénératifs de l'environnement, et les influences sociales. Il constitue une différence nette entre l'eugénisme français et les autres mouvements eugénistes européens.

Le courant eugéniste néo-malthusien est plus précisément étudié par l'historien et sociologue Alain Drouard, qui souligne un recoupement d'idées important entre néo-malthusianisme et eugénisme négatif, ainsi qu'une continuité dans les engagements associatifs des défenseurs de ces deux idéologies.

Histoire En comparaison à d'autres pays, la concrétisation des idées eugénistes dans les lois françaises se révèle très modeste. La France n'a, par exemple, jamais adopté de loi instituant une stérilisation facultative ou obligatoire pour cause de handicap mental ou de criminalité (au contraire de nombreux pays occidentaux).. Selon Taguieff, . L'historien des sciences Alexandre Moatti nuance ces observations, du fait qu'en dépit de concrétisations modestes, le développement théorique des idées eugénistes soit à la fois précoce et très abouti.

Genèse de l'eugénisme français avant Francis Galton

D'après Anne Carol, il existe , notamment par volonté de lutter contre la et de contrôler unions et procréations. Bien que le mot « eugénisme » n'existe pas encore, le corpus médical français de la fin du défend des théories assimilables à de l'. Le maître de conférences à l'université de Toronto William Max Nelson, ainsi que les historiens à l'Université de Californie Richard S. Fogarty et Michael A. Osborne, préfèrent parler de « proto-eugénisme »..

Anne Carol fait remonter la plus ancienne source de contribution à cet eugénisme français au , avec les traités de l'« art d'engendrer », destinés aux parents à titre privé, qui contiennent de longues énumérations des facteurs propices à une « bonne progéniture », et introduisent la notion de « dégénération » de l'espèce humaine. En particulier, le poème latin La Callipédie, dont la première édition est datée de 1655, donne des conseils de choix des procréateurs en insistant sur l'absence de défauts.