A. L. Bruce Estates est l'un des trois plus grands domaines agricoles du Nyassaland, actuel Malawi. Alexander Low Bruce, gendre de David Livingstone, acquiert un vaste domaine à Magomero, sur les hauts plateaux de la Shire, en 1893, ainsi que deux autres plus petits. À sa mort, les domaines sont exploités en fiducie sous le régime juridique du trust. Ses deux fils fondent ultérieurement une compagnie commerciale qui achète les domaines à la compagnie fiduciaire.

La compagnie gagne une mauvaise réputation, accusée d'exploiter honteusement et de maltraiter ses employés en usant du dispositif appelé thangata pour cultiver le coton et le tabac. C'est une des causes du soulèvement de 1915, mené par John Chilembwe, qui conduit à la mort de trois employés européens du domaine.

N'arrivant pas à rentabiliser ses propres plantations de coton et de tabac, la compagnie oblige ses locataires à cultiver le tabac plutôt que leur nourriture sur leurs propres terres ; les récoltes leur sont sous-payées. Après presque trois décennies de pertes le domaine de Magomero est mal en point mais, entre 1949 et 1952, la compagnie vend avec profit les actifs fonciers au gouvernement qui a besoin de terrains pour reloger les anciens locataires expulsés des domaines privés. La compagnie est liquidée en 1959.

Origines Débuts vignette|La tombe d'Alexander Low Bruce (1839-1893) au Morningside Cemetery d'Édimbourg.

Alexander Low Bruce naît à Édimbourg en 1839 ; il est le fils de Robert Bruce et d'Ann Low. Il fait ses études au prestigieux Royal High School. Après cela, il devient, à l'âge de dix-neuf ans, employé de la brasserie William Younger and Company. Durant ses premières années, il travaille au bureau de Londres, où il s'occupe de la promotion de l'entreprise en Amérique du Nord. En 1876, il devient associé et co-directeur de la principale unité de production de l'entreprise, la brasserie située à Édimbourg. En 1887, il devient vice-président de la Youngers, et il a d'autres importants intérêts financiers. Alexander Low Bruce est un membre actif du Parti libéral jusqu'à la crise de la Home Rule de 1886 qui divise le parti ; il rejoint le Parti libéral unioniste issu de la scission.

A. Low Bruce se marie deux fois. Avec sa première femme, il a trois enfants, Agnes (née en 1865), Robert (né en 1867) et Daniel (né en 1869), alors que la famille réside à Islington, dans le Middlesex. En 1875, il se marie en secondes noces avec Agnes (1847-1912), la fille de David Livingstone et de Mary (née Moffat). Ils ont quatre enfants, David Livingstone Bruce (1877-1915), Mary Livingstone Bruce (1879-1883), Alexander Livingstone Bruce (1881-1954) et Annie Livingstone Bruce (1883-1954). Alexander Low Bruce partage les vues de son beau-père David Livingstone quant au rôle du « commerce légitime » comme moyen de combattre le trafic d'esclaves en Afrique de l'Est. Après son mariage avec Agnes, il supporte financièrement les missions religieuses et les entreprises commerciales en Afrique de l'Est et du Centre ; en 1888, il visite Kuruman, où le missionnaire Robert Moffat, le père de sa belle-mère, est établi, non loin du lieu de naissance d'Agnes. Il est membre fondateur de la Royal Scottish Geographical Society et devient un des dirigeants de lAfrican Lakes Company, qui a des intérêts au Nyassaland, et de lImperial British East Africa Company, opérant au Kenya.

Magomero A. L. Bruce ne visite jamais le Nyassaland, mais, associé à lAfrican Lakes Company et à John Buchanan, un planteur qui avait négocié des terres auprès de dirigeants locaux, il acquiert quelque de terres, la plupart en un ensemble continu au sud de Zomba. Il appelle son domaine « Magomero », nom du village qui avait vu en 1861 l'installation infructueuse d'une mission voulue par David Livingstone. À sa mort, en , à l'âge de cinquante-quatre ans, ses actifs africains passent, conformément à son testament, sous le contrôle du A. L. Bruce Trust, lequel bénéficie essentiellement à ses deux fils.

Peu avant son décès, Alexander Low Bruce nomme deux dirigeants pour ses principaux domaines au Nyassaland. Ce sont William Jervis Livingstone, qui prend la direction du domaine de Magomero dans le district de Chiradzulu, et D. B. Ritchie, qui s'occupe du domaine de Likulezi à Mulanje. À l'origine, sa veuve Agnes supervise le trust, jusqu'à ce que ses fils, David et Alexander, soient en âge de diriger ; elle reste fiduciaire jusqu'à sa mort. Les dispositions du testament de leur père expriment ses souhaits quant à la manière dont ses fils, en tant que fiduciaires, doivent gérer la succession :

Cependant, après la mort de leur mère en 1912, et alors que le domaine de Magomero montre du potentiel, David et Alexander achètent les actifs du A. L. Bruce Trust en 1913, payant un peu plus de pour les domaines. La même année, ils créent A. L. Bruce Estates Ltd, dotée d'un capital social de , majoritairement détenu par eux-mêmes et par leur sœur Annie.

Premiers développements Au moment où le domaine de Magomero est constitué, il est largement inoccupé et en friche, et il est nécessaire de trouver une culture appropriée et de la main-d'œuvre. Entre 1895 et 1925, la compagnie essaie de faire pousser du café, du coton et du tabac (flue-cured, c'est-à-dire du tabac blond de type Virginie, séché à l'air chaud), mais tout cela échoue. Les travailleurs de Magomero sont pour beaucoup des Anguru, terme utilisé par les Européens pour désigner des locuteurs du lomwe, venus du Mozambique, à l'est des hauts plateaux de la Shire. Ces migrants sont accueillis à Magomero avec le statut de « locataires » et, à l'origine, durant les deux premières années de leur installation, les hommes ne sont pas tenus de travailler en guise de paiement de leur loyer. Après cela, ils doivent un mois de travail par an au profit des propriétaires du domaine. La loi coutumière exempte les femmes célibataires et les veuves de cette obligation. En 1915, ces migrants représentent presque la moitié des de logements recensés à Magomero.

Le café arabica est la première culture plantée à grande échelle sur les plateaux de la Shire dans les années 1890, jusqu'à un effondrement mondial de ses cours en 1903. Entre deux cents et trois cents acres sont plantées à Magomero à partir de 1895, mais, à la suite des mauvaises récoltes de 1898 et 1899, la direction du domaine cherche une culture plus appropriée. Après l'effondrement des prix du café, les domaines des hauts plateaux se tournent vers le coton. La première variété exploitée, le coton égyptien, n'est pas adaptée au climat, préférant les températures plus élevées de la vallée de la Shire. À partir de 1906, J. W. Livingstone plante une variété plus résistante, Gossypium hirsutum, appelée « coton upland du Nyassaland » et, en 1908, mille acres dont plantées, qui augmentent jusqu'à cinq mille acres en 1914. Le coton requiert une importante quantité de travail pendant sa longue période de croissance ce qui entraîne une demande croissante auprès des locataires.

Dans le domaine de Lukulesi, , A. L. Bruce Trust expérimente la culture du coton, du café, du caoutchouc, du sisal et des piments. Le café est inadapté aux conditions fraîches et humides de Mulanje ; le thé en revanche, à partir de 1904, est produit pour l'exportation. Sa qualité est faible, essentiellement à cause du manque de compétences quant à sa préparation après récolte..

Thangata

Afin de s'assurer de la disponibilité des trois à cinq mille travailleurs qui sont nécessaires à la compagnie durant les cinq à six mois de la période de croissance du coton, les obligations pesant sur les locataires sont massivement augmentées, les salaires ne sont plus payés ou uniquement en nature et une violente coercition est exercée. Le terme de thangata est utilisé pour décrire ces obligations de travailler gratuitement pour le compte du propriétaire foncier, alors qu'il s'agit à l'origine d'une forme d'entraide villageoise. Le terme en vient à désigner la quantité de travail qu'un locataire doit fournir en guise de loyer. L'obligation est ensuite étendue au paiement de la hut tax, une forme de taxe d'habitation.

Alexander Livingstone Bruce, le fils du fondateur, est réputé être le pionnier dans l'utilisation (ou le détournement) du thangata. Les autres planteurs suivent la même voie, mais le directeur de Magomero, W. J. Livingstone, l'utilise avec une particulière sévérité à partir du moment où le domaine commence à produire du coton. W. J. Livingstone est le directeur, mais Alexander Livingstone Bruce, le propriétaire, vit au Nyassaland et il suit de près les activités opérationnelles. Sur les domaines Bruce Estates, les obligations liées au thangata montent jusqu'à quatre ou cinq mois de travail par an, ne laissant aux locataires que très peu de temps, en outre à la mauvaise saison, pour faire pousser leur propre nourriture. Les femmes célibataires et les veuves ne sont plus dispensées, à l'encontre de la coutume et de ce qui se pratiquait auparavant. Les contrats sont verbaux, et les locataires n'ont que très peu de possibilités de contester leur interprétation par les propriétaires européens. Alexander Livingstone Bruce fait détruire les écoles construites sur son domaine et il prévient John Chilembwe, le prêtre local, qu'il n'autorise pas la construction d'églises, car il est opposé à l'éducation des travailleurs africains.

W. J. Livingstone est tué en 1915 lors du soulèvement mené par John Chilembwe, soulèvement en grande partie causé par la brutalité de sa gestion. À la suite du soulèvement, le gouvernement du protectorat promulgue une ordonnance, en 1917, qui vise à supprimer le thangata en interdisant de payer un loyer par du travail et en privilégiant le paiement monétaire à la place. Cependant, Alexander Livingstone Bruce, membre du conseil exécutif du protectorat, appuyé par les autres propriétaires fonciers, menace d'expulser massivement les locataires si cette disposition devient effective ; de facto, le système du thangata perdure. Même après la mort de W. J. Livingstone, les obligations en matière de travail forcé dans les domaines A. L. Bruce Estates restent fixées à six mois de travail par an pour le loyer et la hut tax. Les locataires des domaines ne peuvent cependant que se résigner à rester. Les terres de la Couronne avoisinantes, qui appartiennent au gouvernement, sont surpeuplées et les travailleurs immigrés venus du Mozambique n'ont pas le droit de s'y installer. Lorsque la demande de main-d'œuvre décroît à la fin des années 1920, les propriétaires fonciers affirment qu'ils n'ont pas assez de travail à offrir à leurs locataires pour leur permettre de s'acquitter des loyers et taxes. Ils qualifient alors leurs locataires de « squatters » et brandissent la menace de les expulser s'ils n'acceptent pas de cultiver des produits économiquement rentables. Après 1925, la compagnie choisit de se faire payer en espèces ou en tabac plutôt qu'en quantité de travail, mais le principe du thangata prend fin seulement lorsque la compagnie vend le domaine, libérant ainsi les locataires de ce qui s'apparente à une forme de servage.

John Chilembwe

John Chilembwe naît dans le sud du Nyassaland en 1870 ou 1871. Il rejoint une école missionnaire et, en 1892, il devient le domestique d'un missionnaire radical, Joseph Booth, qui critique les autres missionnaires qui ne considèrent pas les Africains comme des égaux. John Chilembwe adhère aux idées égalitaires de Booth et, en 1897, il se rend aux États-Unis, dans un collège baptiste où se professent ce même type d'idées considérées comme radicales à l'époque.