vignette|L'hôtel d'Assézat, joyau architectural de la Renaissance toulousaine. Au , la Renaissance, qui prônait le retour aux modèles de l'Antiquité romaine, se diffusa en Europe depuis l'Italie par le biais notamment de traités et gravures se référant au traité De Architectura de Vitruve (90-20 ), théoricien romain de l'architecture antique. Chaque foyer d'érudition et de création réinterpréta ces nouvelles références selon ses traditions localesSarah Muñoz et Colin Debuiche, dossier « Toulouse le caractère d'une ville ». La revue des Vieilles Maisons Françaises (VMF), (mars 2010)..
Or au début du Toulouse vivait une période faste. Elle était la troisième ville de France, une capitale provinciale riche et puissante que le commerce du pastel était en train de doter de marchands d'envergure internationale. La cité était aussi le siège du premier parlement de province, dont le ressort s'étendait du Rhône à la Bigorre, d'une université réputée au-delà même des frontières (en droit principalement), et d'un grand archevêché au sein duquel l'abbatiale Saint-Sernin, forte d'un exceptionnel ensemble de reliques, passait pour l'un des lieux les plus saints de la chrétientéCollectif, direction Pascal Julien, « catalogue de l'exposition Toulouse Renaissance », Somogy éditions d'art, 2018.Avec plus de deux cents corps saints revendiqués, dont ceux de plusieurs apôtres, Saint-Sernin possède l'un des plus importants ensembles de reliques d'Occident..
Ces facteurs de dynamisme favorisèrent un profond élan humaniste, affirmèrent le rôle de la ville comme foyer artistique rayonnant et entretinrent un climat d'émulation sociale dans lequel il était important de s'afficher. Ces caractères de la Renaissance toulousaine se retrouvent dans la richesse et la qualité de son architecture, heureusement largement préservée mais peut-être difficile à appréhender dans sa globalité car quelque peu dispersée dans le vaste périmètre du Vieux-Toulouse et de surcroît partiellement cachée dans des cours peu accessibles au public.
C'est donc l'objet de cet article que de regrouper et de présenter les divers éléments de l'architecture Renaissance de Toulouse, qui valurent à la cité d'être qualifiée de « plus belle ville de France » par le savant Joseph Juste Scaliger à la fin du .
L'architecture au service des ambitions municipales vignette|Cette gravure représentant la Civitas Tholosa illustre l'ouvrage Gesta Tholosanorum écrit en 1515 par l'ancien capitoul Nicolas Bertrand, l'une des premières publications à conter la geste de la cité. Foyer d'érudition et d'humanisme, Toulouse fit bon accueil à la Renaissance et se pencha sur son riche passé antique dont il restait peu de vestiges visibles, les anciens monuments romains ayant servi de « carrières de brique » tout au long du Moyen âge.
Confrontée à une administration royale désireuse de diminuer les prérogatives du pouvoir communal des grandes cités de France, l'institution municipale toulousaine chercha à promouvoir son prestige et sa légitimité. Sous l'impulsion des capitouls, des érudits tels Nicolas Bertrand, Guillaume de la Perrière ou Antoine Noguier renouèrent avec la Palladia Tolosa (Toulouse palladienne) évoquée par les poètes latins Martial, Ausone et Sidoine Apollinaire, la Toulouse antique placée sous le patronage de la déesse Pallas Athéna (Minerve) présentée comme protectrice des lettres et des arts. En 1522, à l'instigation du greffier Pierre Salamon, le palais municipal de capitulum (chapitre) devint Capitolium (Capitole)Jules Chalande, « Histoire monumentale de l'hôtel-de-ville de Toulouse », 1919-1922., traduisant la volonté d'imiter Rome et ses références antiques.
Ces liens idéalisés entre l'institution municipale toulousaine et la Rome antique trouvèrent à s'exprimer dans les arts et en particulier dans l'architecture.
Les tours de l'ancien Capitole
La Tour des Archives, dite « le Donjon » Craignant une invasion du Languedoc par l'armée espagnole de Charles Quint qui manœuvrait dans le Roussillon, et soucieux de mettre à l'abri leur réserve de poudre et leurs précieuses archives, les capitouls firent bâtir entre 1525 et 1530 par Pierre de Naves puis Laurent Clary une tour alors nommée « Tour des Archives » (ou « tour des archieux ») mais qu'on appelle aujourd'hui « le Donjon » pour son aspect fortifié. Au rez-de-chaussée se trouvait le « Petit Consistoire », salle prestigieuse où les capitouls tenaient leurs réunions privées.
Sur une façade de ce donjon, dans un cadre de pierre évoquant la silhouette d'un temple antique et dont les chapiteaux des pilastres mettent en œuvre la superposition des ordres dorique et ionique, les capitouls se sont présentés tels des consuls romains. L'inscription en latin gravée dans la pierre annonce : FIEBAT ANNO CHRISTIANAE SALUTIS MDXXV IDIBS NOVEBR NOBILIBUS PREINSIGNITIS CAPITOLINIS DECURIONIBUS, qui signifie « A été fait l'année du salut 1525 aux ides de novembre par les nobles et très distingués décurions du Capitole ». En se posant en « décurions » siégeant dans un « Capitole », les capitouls de la Renaissance espéraient mettre en avant une légitimité historique dont ils prétendaient qu'elle remontait à l'Antiquité romaine et dépassait celle des rois de FranceLe capitoulat toulousain apparut en 1147, ses consuls étant conseillers du comte Alphonse Jourdain, chargés de l'administration de la ville. La prétention des capitouls de la Renaissance de tenir leur ancienneté de l'empire romain et de l'empereur Théodose était donc infondée. Cependant ce type d'exagération n'était pas propre à Toulouse à cette époque., face à une administration royale et à un Parlement qui tendaient de plus en plus à limiter leurs prérogatives et les libertés municipales conquises.
thumb|Illustration du toit du Donjon avant 1829, couronné de Dame Tholose brandissant une girouette (d'après Jules de Lahondès). Sur le toit du donjon s'est dressée entre 1550 et 1829 une statue en bronze doré nommée « Dame Tholose », œuvre du sculpteur Jean Rancy et du fondeur Claude Pelhot, et exceptionnelle personnification, sous les traits de la déesse Pallas Athéna, de la cité et des valeurs qui en assuraient la cohésion autour du corps municipalArticle « Dame Tholose, une allégorie politique de la Renaissance », par Bruno Tollon, dans Mémoires de la SAMF, tome LIX (1999). Lien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6576093v/f195.item.r=M%C3%A9moires%20Bulletins%20Soci%C3%A9t%C3%A9%20arch%C3%A9ologique%20midi%20France.langFR. Toulouse profita là de la présence de son important arsenal qui fabriquait armes, canons et cloches, pour réaliser la fonte de cette statue de grande taille, une première en France en dehors des ateliers du roi. Nul, pas même en Italie, ne s'était alors risqué à une œuvre aussi dynamique, campée sur un seul appui (Jean de Bologne fit son Mercure volant plus de quinze ans plus tard). Dame Tholose se distingue également par la maîtrise du drap mouillé, la science des gestes, des torsions et des multiples points de vision dont fit précocement preuve Jean Rancy. La statue tenait une girouette dans sa main droite et s'appuyait de sa main gauche sur un écu aux armes de la ville. Sur l'écu étaient inscrites les lettres CPQT MDL, soit Capitulum Populusque Tolosanum 1550, le « capitoulat et le peuple de Toulouse » qui, à la manière du SPQR romain, renvoyait à Rome et à l'idée de République urbaine, les capitouls se targuant de siéger au sein d'un Capitole.
La Tour de la Vis ou Tour de l'Horloge, détruite en 1885 Si le Donjon est d'une architecture encore gothique, à l'exception des éléments de décoration présentés dans le chapitre précédent, la Tour de la Vis qui lui fut adjointe quelques années plus tard constitua jusqu'à sa destruction en 1885 un jalon important de l'architecture Renaissance de Toulouse.
Érigée en plusieurs campagnes entre 1532 et 1542, la tour avait pour vocation de remplacer l'escalier extérieur en bois qui desservait l'étage du Donjon. Massive construction carrée, elle renfermait un escalier suspendu de 61 marches considéré comme un chef-d’œuvre d'architectonique, dont l'historien Jules Chalande loua la qualité : « malgré la hardiesse de sa voûte hélicoïdale, évidée au centre et appuyée seulement sur le pourtour de l'édifice, pas une pierre n'avait fait un mouvement depuis trois siècles et demi ». L'escalier s'était acquis une certaine célébrité car Chalande ajoute que des siècles après sa construction, il faisait encore l'admiration des gens de métier et des étrangers de passage à Toulouse.
C'est le maître-maçon Sébastien Bouguereau qui édifia cette remarquable "vis à repos", l'un des premiers essais de la Renaissance pour remplacer les escaliers en vis. Cet exemple resta unique à Toulouse où l'on préféra ensuite l'escalier à rampes droites soutenu par un mur de refend, moins complexe à bâtir. Cette prouesse de stéréotomie qui s'inspirait de réalisations espagnoles (Bouguereau ayant travaillé dans ce pays) fut le premier escalier suspendu connu en France, on n'en retrouve la formule à Paris qu'un siècle plus tard (après 1640) avant qu'elle ne regagne ensuite la provinceMichèle Éclache, Christian Péligry, Jean Penent, « Images et fastes des capitouls de Toulouse », Mairie de Toulouse et Musée Paul Dupuy, 1990..
En 1603 les capitouls firent placer sur la tour une horloge sonnant les heures, aux sculptures flamboyantes agrémentées de peintures, de dorures, ainsi que des armoiries du roi, de la Ville et des huit capitouls en exercice. La Tour de la Vis fut dès lors appelée Tour de l'Horloge jusqu'à ce qu'en 1768 l'horloge soit déplacée sur une autre façade du Capitole, ce qui valut alors à la tour de retrouver son nom d'origine. En 1885 la municipalité décida de sa destruction car elle masquait la perspective de la nouvelle façade arrière du Capitole, et il s'en fallut de peu que le Donjon ne subisse le même sort.
La cour Henri IV du Capitole et son portail triomphal
La cour Henri IV La cour Henri IV du Capitole fut élevée entre 1602 et 1609 par Pierre Souffron. Elle est caractérisée par une polychromie brique-pierre voulue par l'architecte, composition qui influença les constructions postérieures du palais municipal. Les arcades du rez-de-chaussée furent bâties par Dominique Capmartin et Jean Bordes, alors qu'à l'étage étaient établies des galeries destinées à accueillir des salles prestigieuses, comme celle à l'usage des mainteneurs des Jeux floraux richement décorée d'armoiries et de fleurs peintes par Jean Chalette, embryon de la première Salle des Illustres Henri Ramet, « Le Capitole et le Parlement de Toulouse », Éditions Pyrémonde, 2008 (première publication en 1926)..
En 1606 le Parlement de Toulouse fit des difficultés au sujet de ces travaux, les capitouls se tournèrent alors vers le roi Henri IV pour faire autoriser leur poursuite, ce qu'il accepta à condition qu'on y fît placer sa statue en marbre et que la galerie nord se nommât « Galerie Henri IV, roi de France et de Navarre ».
Sur les galeries à ordres superposés et baies à la Lescot les capitouls de l'année 1605 firent placer les armes de la ville et celles du roi ainsi que leurs blasons, mis à mal par les révolutionnaires mais rétablis en 1873. Le portail à l'ouest date de 1576, mais il fut transformé en 1607, puis encore remanié en 1676 et enrichi de deux figures féminines à l'agneau et à la chouette représentant Pallas / Dame Tholose, œuvres du sculpteur Philibert Chaillon.
Le portail triomphal Le grand portail triomphal de la cour Henri IV est une superposition de parties diverses réalisées successivement par des artistes de la Renaissance toulousaine, il fut monté à son emplacement actuel dans les premières années du en même temps qu'était édifiée la cour Henri IV. Il est le support d'un langage symbolique mettant en exergue la grandeur de la ville et, pour sa partie supérieure, de la Couronne.