La prise de la Banque ottomane (, ) est un évènement qui a lieu à Constantinople, capitale de l'Empire ottoman, le . L'objectif de cette opération, menée par 26 membres armés de la Fédération révolutionnaire arménienne dirigés par Armen Garo et Papken Siuni, est de susciter une prise de conscience auprès des Grandes puissances européennes jugées passives face aux persécutions subies par les Arméniens ottomans alors durement touchés par les massacres hamidiens. La banque, tenue pendant 14 heures, est à l'époque un centre important de la finance internationale et est dépositaire d'un certain nombre d'investissements britanniques et français. En représailles, plusieurs milliers d'Arméniens stamboulioutes sont victimes d'un pogrom tandis que le sultan Abdülhamid II menace de bombarder le bâtiment. La situation provoque l'intervention de diplomates européens, qui obtiennent l'exfiltration des révolutionnaires vers la France. La prise de la Banque est perçue plutôt positivement par la presse européenne, qui applaudit le courage et soutient les objectifs des Arméniens. Cependant, si le pogrom est condamné par les États européens, rien n'est fait pour améliorer la condition des Arméniens ottomans.

Historique Contexte

Pour la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), l'objectif de la prise de la Banque ottomane est d'attirer l'attention des grandes puissances sur le sort des Arméniens de l'Empire ottoman, alors durement touchés par les massacres hamidiens qui se poursuivent en 1896 dans les régions de Van, Mouch, Killis et Agn. La FRA s'inspire aussi de l'exemple des partis politiques Armenagan et Hentchak qui s'illustrent à Sassoun en et Babi-Ali en 1895.

Le projet d’une grande manifestation à Constantinople conjointement avec les Hentchaks ayant échoué, et celui de l'assassinat d'Abdülhamid II abandonné par crainte des représailles, les membres de la FRA cherchent de ce fait un autre mode d'action.

Préparation L'opération est préparée sous l'égide du Comité central de la FRA de Constantinople par Papken Siuni, désigné comme son commandant et secondé par Hrach (ou Haïg) Tiryakian. En , Armen Garo accepte lui aussi d'y prendre part, ce qui déclenche le début des préparatifs concrets.

L'opération est préparée en amont par la FRA auprès de la population stambouliote via des distributions de brochures, dans lesquelles l'organisation explique que son ennemi est l'Empire ottoman et non ses habitants.

Le choix de la Banque ottomane comme cible est motivé par le fait qu'elle est dépositaire d'un certain nombre d'investissements européens, de même qu'elle est un nœud important de la finance internationale de l'époque. D'autres cibles sont désignées, notamment le siège du gouvernement lui-même, le Crédit lyonnais, le corps de garde se situant à l'entrée du pont de Galata, ou encore le corps de garde de Galata-Séraï, mais elles ne sont finalement pas prises d'assaut.

La veille de l'opération, les révolutionnaires arméniens envoient un message aux différentes ambassades pour les prévenir , et que, . Le même jour, une fabrique de bombes clandestine installée dans les locaux déserts de l'école de filles de Soulon-Monastir est démantelée et les révolutionnaires arméniens qui la tenaient massacrés.

Déroulement de l'opération et revendications Le mercredi , à 13h, 26 membres de la FRA, dirigés par Papken Siuni et armés de pistolets, de grenades à main et d'armes blanches, investissent la Banque ottomane du fait de l'explosion d'une de ses bombes. Constitués en petits groupes, c'est celui de Papken Siuni qui lance le premier assaut, mais il meurt durant cet assaut initial d'un commando de six hommes. Armen Garo le remplace ensuite à la tête des opérations et pénètre dans la banque avec les 19 assaillants restants, portant dynamite et munitions, comme des convoyeurs ordinaires, chacun étant équipé de deux pistolets, de cartouches et d’autres armes de poing.

Après avoir rassuré le personnel (constitué d'environ 120 personnes), Armen Garo dicte quatre tracts aux employés, un destiné aux Arméniens, un autre aux Turcs, les deux derniers adressés aux Puissances comprenant ces mots : , ce qui aurait pour conséquence la destruction de papiers d’État et du numéraire. Les assaillants consentent à laisser partir M. Auboyneau, directeur général adjoint de la banque, afin qu'il porte leurs revendications aux autorités ottomanes, tandis que d'autres membres de la FRA, comme Levon Nevrouz, se chargent eux aussi de distribuer des tracts dans la ville. Dans celui destiné à l'opinion publique ottomane, le tract explique : Citation en anglais (citée dans Peter Balakian, p. 104) : ..

Négociations

Le sultan ordonne au début de faire feu sur la banque. Cependant, il finit par accepter le marché proposé par le gouverneur de la banque, Edgar Vincent d'Abernon, qui a auparavant pu s'échapper par les toits. Ce dernier, soutenu par le drogman de l'ambassade russe, M. Maximov ainsi que par M. Auboyneau, propose au Conseil ottoman des ministres le pardon et la permission de quitter le pays pour les assaillants.

Les assaillants sont alors dans une position délicate. En effet, il leur manque des munitions, ils perdent quatre hommes supplémentaires (avec leurs propres bombes, dont Mechétsi Missak) en plus des six morts lors de l'assaut initial, et comptent six blessés (d'autres bilans parlent de quatre morts et cinq blessés). De plus, la peur des représailles contre la population arménienne et la force de persuasion de M. Maximov conduisent finalement les insurgés à accepter les termes proposés.

Après 14 heures d'occupation et plusieurs tentatives avortées par les autorités de reprendre la banque, Edgar Vincent d'Abernon et d'autres parviennent à persuader les assaillants de quitter la banque en leur promettant d'accéder à leurs demandes et en leur garantissant le libre passage. Ainsi, ils déposent leurs armes et sont exfiltrés à bord du yacht personnel d'Edgar Vincent en pleine nuit. Mais les promesses de Maximov ne sont pas tenues et ils sont transférés le jour suivant à bord du bateau français le Gironde en qualité de prisonniers (peut-être appartenant aux Messageries maritimes) : quinze révolutionnaires valides embarquent pour Marseille tandis que cinq autres blessés sont transportés dans un hôpital russe puis acheminés vers l'Égypte. Quelque temps incarcérés dans une prison de la cité phocéenne, Armen Garo et Hrach partent ensuite pour l’Égypte, tandis que d'autres, comme Vartan Shahbaz, gagnent les Balkans via Londres.

Pogrom contre les Arméniens de Constantinople En représailles, un pogrom touche les Arméniens qui se trouvent ou habitent dans les rues de Galata et de Pera, tandis que les forces de l'ordre ottomanes laissent faire. Des softas et bachi-bouzouks, armés par le Sultan, s'en prennent aux Arméniens de la ville. Selon des diplomates étrangers, les autorités ottomanes ordonnent à la foule de . Selon M. de la Boulinière, chargé d'affaires de France à Constantinople, à Galata, . Il ajoute : .

D'autres révolutionnaires arméniens s'en prennent aussi aux troupes ottomanes, par exemple le .

Véritable « chasse aux Arméniens », ces massacres font en deux jours entre trois et quatre mille victimes, et au total entre six mille et sept mille parmi les Arméniens de Constantinople, et ne prennent fin que lorsque le Sultan finit par s'y opposer. Selon Armen Garo, cet événement, donnant aux Russes l'impression d'un chaos à venir, les incite à des préparatifs militaires en augmentant la présence de leur flotte en Mer Noire. Redoutant une intervention russe, Abdülhamid II aurait mis fin aux exterminations d'Arméniens sans toutefois appliquer l'article 61 du Traité de Berlin.

Réactions internationales Face aux massacres, la France fait mouiller un navire militaire, la Flèche, dans le port, pour éventuellement mettre à l'abri le personnel de son ambassade mais aussi recueillir des réfugiés. Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, y dépêche le lendemain le Léger, de classe Lévrier, qui stationnait alors en Crète.

L'opération est un plutôt un succès pour la FRA. En effet, malgré sa violence, l'opinion publique et les gouvernements occidentaux renouvellent alors leur intérêt pour le destin des Arméniens ottomans et la question arménienne. Une note collective (remise le ) est ainsi envoyée au gouvernement ottoman pour condamner son inaction face aux représailles dont est victime la population arménienne de Constantinople :

Les représentants des grandes puissances accusent même la Sublime Porte d'avoir envoyé des bandes organisées : .

N’ayant pas touché à l'argent de la banque, les révolutionnaires arméniens sont traités en héros par certains journalistes de Vienne, de Berlin et de Bruxelles, tandis que d'autres condamnent cette occupation.

Le président américain Grover Cleveland, en réaction à un soutien populaire massif en faveur de la cause arménienne galvanisé par les missionnaires américains œuvrant dans l'Empire ottoman, condamne () ainsi que les « fréquents rapports de destructions gratuites d'habitations et du massacre d'hommes, de femmes et d'enfants, devenus martyrs en raison de leur foi chrétienne » (not infrequent reports of the wanton destruction of homes and the bloody butchery of men, women, and children, made martyrs to their profession of Christian faith). Il ajoute : (). Cependant, le président américain écarte la possibilité d'intervenir militairement en Turquie pour protéger les Arméniens ottomans, et se contente de proposer l'asile à ().

Massacre des Arméniens d'Agn Le , trois semaines après la prise de la banque, les autorités ottomanes procèdent au massacre des Arméniens d'Agn, ville située dans la province orientale de Kharberd (Harpout), car c'est la ville natale de Papken Siuni. Selon un rapport de l'ambassadeur français, les troupes ottomanes auraient massacré à Agn, y compris . Selon un autre rapport, celui du consul britannique à Harpout, qui s'appuie sur des chiffres fournis par un fonctionnaire ottoman, il y aurait eu 1500 morts dont 200 femmes et enfants. Sur les 1500 maisons situées dans le quartier arménien, 980 sont pillées et brûlées. Un second rapport écrit par le consul britannique explique que le prétexte donné pour cette répression est un () du sultan selon lequel (). Dans ce même rapport, le consul britannique explique cependant que cette méfiance est infondée. Seulement quelques armes à feu sont retrouvées dans les débris des maisons brûlées. Pour l'historien arménien Vahakn Dadrian, le massacre des Arméniens d'Agn est un cas de ().

Dans la culture populaire Un chant révolutionnaire arménien intitulé Papken Siuniyi Hishadagin (« En mémoire de Papken Siuni »), aussi intitulé Papken Siuniyi Mahe (« La mort de Papken Siuni ») ou Bank Ottoman, a pour sujet principal la prise de la banque.

Notes et références

Voir aussi Articles connexes Fédération révolutionnaire arménienne Mouvement de libération nationale arménien Banque ottomane

Bibliographie

Banque Catégorie:Août 1896 Catégorie:Prise d'otages en Turquie