vignette|upright=0.75|Masque Lambayeque. vignette|upright=0.75|Tête de tupu Chimú () - MET de New York.
La métallurgie au Pérou préhispanique désigne l'extraction et la purification de métaux, la création d'alliages métalliques et l'utilisation de ces matériaux pour fabriquer des outils et des objets en métal, dans la région des Andes centrales en Amérique du Sud avant le premier voyage de Christophe Colomb en 1492.
Le territoire concerné, la région des Andes centrales qui s'étend des actuels Équateur jusqu'à la Bolivie, a été la patrie de l'une des plus importantes traditions métallurgiques du monde et, fait remarquable, cette tradition s'est développée indépendamment, sans aucun contact ni influence venant d'Eurasie.
Concernant les métaux utilisés, on constate une prépondérance du cuivre et de l'or, et dans une moindre mesure d'argent et d'étain. Il est à noter que les Amérindiens ont utilisé localement du platine, inconnu des Européens jusqu'à l'arrivée des Espagnols, mais qu'à de très rares exceptions ils n'ont jamais travaillé le fer.
Histoire La période concernée s'étend du premier millénaire av. J.-C. jusqu'à l'anéantissement de l'Empire inca au milieu du . Durant cet espace de temps, la connaissance du travail du métal se répandit depuis le centre de sa découverte au Pérou et en Bolivie, puis vers le sud au Chili et en Argentine et aussi vers le nord pour atteindre la Colombie et la Mésoamérique au début de notre ère et enfin vers le Mexique au . Il est toutefois avéré que les Amérindiens ont utilisé des métaux disponibles à l'état natif dans les temps encore plus anciens, puisque en 2008 des objets en or datant d'il y a environ ont été retrouvés dans les Andes aux environs du lac Titicaca.
Mais, sur la zone concernée du Pérou - ou plus précisément de l'Empire Inca - les populations, capable de travailler à partir de métal pur, y ont en outre développé une métallurgie complète, à partir de minerais et en utilisant à dessein des alliages métalliques.
À l'époque de la conquête espagnole, la tradition métallurgique des Andes centrales existait donc depuis plus de deux mille ans. Durant cette longue période, de nouveaux alliages et de nouvelles techniques de fabrication se sont incorporés au répertoire, des styles régionaux émergèrent et disparurent, des empires politiques naquirent et moururent. gauche|vignette|200x200px|Cache-oreille en or mochica () Musée Larco. Lima - Pérou Mais il existe une continuité essentielle sous-jacente à tous ces changements car certaines formes en métal, telles les tupus (épingles de vêtements), les tumis (couteaux transversaux), les masques faciaux et les ornements d'oreilles tubulaires à disques frontaux, sont typiquement andines et, indépendamment des styles régionaux, elles demeurèrent populaires pendant plus de mille ans. La coutume d'ajouter une décoration peinte sur la surface des objets en métal est un autre trait caractéristique andin, ainsi qu'un goût prononcé pour les incrustations et les mosaïques de pierres colorées et de coquillages. Cette attirance pour les combinaisons de l'or et de l'argent avec d'autres matériaux précieux est virtuellement absente hors des frontières de l'empire inca.
Bien que l'on puisse parler d'une tradition typiquement andine du travail des métaux, celle-ci n'est ni uniforme ni immuable sur toute la zone concernée. Les préférences esthétiques firent l'objet de modes et des styles d'artisanat locaux émergèrent dans différentes régions du Pérou. Cependant, par dessus tout, une continuité se reflète dans la technologie, dans les attitudes culturelles vis-à-vis des métaux eux-mêmes et dans la manière dont les matériaux bruts pouvaient être utilisés.
Le travail du métal en Amérique du Sud a donc émergé dans une région à cheval sur les actuels Pérou, Bolivie, Chili et Argentine ; le cuivre et l'or étaient martelés pour former des objets aux formes complexes, principalement à des fins esthétiques. De récentes fouilles ont permis de faire remonter les premiers objets en or à environ , et les plus vieux objets en cuivre à une période comprise entre environ et . Ceux-ci ont été produits par une société connaissant de nombreux changements d'ordre social ou économique, mais qui était encore largement nomade et ne produisant pas d'excédent alimentaire.
Cela contraste avec la représentation courante de la métallurgie comme ne pouvant émerger que dans une société produisant suffisamment de surplus pour nourrir une élite. Plutôt que le fruit d'une société hiérarchisée, l'or s'inscrirait donc dans le processus même de développement des sociétés amérindiennes. On trouve des objets de ce type sur les sites archéologiques issus entre autres de la culture Chavín et ils se seraient répandus le long des Andes il y a un peu moins de .
Contrairement aux autres traditions métallurgiques que l'on retrouve à travers le monde, les métaux sud-américains furent jusqu'à l'avènement de la civilisation inca utilisés préférentiellement pour fabriquer des objets précieux indicateurs d'un statut social élevé plutôt que pour faire des armes ou des ustensiles courants. Il y a environ on note une maîtrise technique impressionnante des objets en or produits dans les Andes : les orfèvres étant capables de souder ensemble des pièces métalliques distinctes. C'est aussi à cette époque qu'on commence à utiliser l'électrum.
La métallurgie semble avoir émergé simultanément dans deux régions différentes dans la zone frontalière entre le Pérou et l'Équateur, où les Amérindiens auraient même travaillé le platine bien avant sa découverte par les Européens ; et plus au sud sur l'Altiplano où l'on a retrouvé des scories indiquant l'existence d'une technique de fusion des sulfures de cuivre datant de près de , le minerai en lui-même étant sans doute originaire du sud de la frontière entre la Bolivie et le Chili. Les traces d'une métallurgie basée sur la fusion complète des métaux n'apparaissent cependant qu'avec la culture Moche (côte nord du Pérou, sur une période comprise entre et ).
Les minerais étaient extraits au pied des Andes, mais on ignore si cette extraction était effectuée par des esclaves ou par des travailleurs spécialisés. Ces minerais étaient ensuite vraisemblablement fondus directement dans les environs des mines, avant que les lingots qui en résultent soient envoyés dans les villes pour être mis en forme dans des ateliers spécialisés, ateliers qui se trouvaient dans les quartiers administratifs des villes ce qui montre la valeur qu'ils revêtaient aux yeux des Amérindiens. Les techniques utilisées pour le travail du métal ont pu être retrouvées grâce à l'étude de tessons de poterie représentant les divers procédés mis en œuvre. La fonte des métaux s'opérait dans des fourneaux en briques équipés de trois soufflets, et qui permettaient d'atteindre de hautes températures.
La métallurgie a ensuite essaimé vers le nord en Colombie puis au Panama et au Costa Rica, atteignant finalement le Guatemala et le Belize vers 800.
Technologies et métaux utilisés Les techniques La « chaudronnerie » Contrairement aux régions situées plus au nord (où prédominent les délicates petites pièces coulées), les orfèvres péruviens donnèrent une nette préférence au martelage pour donner la forme désirée aux pièces en métal. La plupart des objets, sans tenir compte de leur fonction ou de leur ancienneté, sont travaillés sur formes. On pourrait parler ici de chaudronnerie. vignette|Vase bimétallique or et argent - Lambayeque vers 1100-1400 - Musée du quai Branly - Paris|alt= Les outils quotidiens de cuivre ou de bronze subissaient un traitement à froid suivi d'un recuit, ou alors, ils étaient forgés à chaud. Les métaux précieux, comme l'or et l'argent et une grande variété d'alliages, étaient battus en feuilles dont la finesse et la régularité peuvent se comparer aux produits de nos usines modernes. Cette feuille de métal était alors découpée, courbée et roulée suivant les besoins, pressée autour d'une forme ou dans un moule pour produire des séries d'objets aux formes identiques qui étaient, ensuite, décorés par estampage, incision, ou ornés de dessins tracés sur la surface.
Les feuilles de métal se prêtent facilement à la production de grands objets prestigieux (masques, couronnes, diadèmes, pectoraux, insignes cérémoniels, plats et coupes) mais la même technologie était employée également pour de petits objets comme des figurines, des perles délicates, des ornements de nez, des épingles et des bagues. Beaucoup de ces objets étaient fabriqués à partir de morceaux de feuilles de métal préformés qui étaient reliés mécaniquement (par pliage, sertissage, laçage, au moyen d'agrafes, par l'usage de languettes et d'entailles) ou par « soudure ». Aux formes de base, les orfèvres péruviens ajoutaient alors des sequins pendant librement ou des pendeloques qui tintaient et captaient la lumière au moindre mouvement.
Comme l'écrit la scientifique et archéologue du MIT, le métal est travaillé en tant que solide et non en tant que liquide, et les objets étaient "construits" plutôt que sculptés ou modelés. Cette préférence pour le métal en feuille est conditionnée culturellement et n'est pas inhérente aux propriétés des alliages eux-mêmes. Elle n'est pas non plus le résultat d'un manque de connaissance ou d'alternative. Quand ils le souhaitaient, les forgerons andins se montraient compétents dans toutes les techniques de base du coulage et il faut garder à l'esprit que même les feuilles étaient fabriquées à partir de lingots et, fréquemment, d'alliages.
Le moulage Même dans leur procédé de moulage, les Péruviens employaient des dispositions originales. À l'inverse du reste du Nouveau Monde, la méthode de coulage des métaux en vigueur au Pérou utilisait principalement des moules. Des moules ouverts ou des moules bivalves servaient à confectionner les outils simples comme la hache, le ciseau, la houe, la massue, etc. fabriqués avec du cuivre ou l'un de ses alliages. Pour des formes plus complexes et en trois dimensions, notamment les figurines massives de la période inca, on utilisait des moules à pièces multiples. vignette|Hache de cuivre, moulée et gravée - MET New York|alt=|gauche
Cet usage des moules en Amérique préhispanique est très rare en dehors du monde andin. Plus au nord, depuis la Colombie jusqu'au Mexique, la technique utilisée était celle de la cire perdue, où le forgeron commençait par faire un modèle en cire de l'objet souhaité. Le modèle était ensuite badigeonné de barbotine (argile semi - liquide), puis toute la pièce était enveloppée dans un épais manteau d'argile poreuse ou d'argile mélangée à du charbon. Une cheminée traversait le manteau de manière telle que lorsque le tout était chauffé, la cire fondue pouvait s'écouler vers l'extérieur. Pendant que le manteau conservait encore la chaleur du brasier, le métal fondu y était versé pour prendre la place de la cire. Après refroidissement, le manteau était cassé pour en extraire l'objet terminé, réplique exacte en métal du modèle en cire. Les moulages à la cire perdue de cette sorte étaient rares, peut-être parce qu'il était difficile de se procurer une cire convenable; les abeilles américaines sans dard ne sont pas originaires des Andes ni des vallées de la côte du Pacifique. Cette technologie n'en n'était pas moins connue des artisans mochicas des premiers siècles de notre ère et fut intensivement utilisée pendant des siècles pour la fabrication des têtes de sceptres cérémoniels et les ornements de cuivre, juste avant la conquête inca.