Laffaire Olivier Grenouilleau est une affaire médiatique française qui voit un collectif de Français ultramarins porter plainte en contre les historiens Max Gallo et Olivier Grenouilleau, les accusant de violer la loi Taubira, qui classe la traite négrière atlantique dans les crimes contre l'humanité. Le second est particulièrement visé, pour des propos sur les , jugés provocateurs, dans Le Journal du dimanche. Dans les mois qui suivent, émergent des critiques de dirigeants politiques s'inquiétant d'un discours de repentance coloniale, thème qui va s'installer dans le débat politique pour la décennie entière et la suivante.

Les plaignants, menés par le chef d'entreprise Patrick Karam, l'écrivain Claude Ribbe et l'avocat Gilbert Collard, reprochent à Grenouilleau d'avoir attribué à la loi Taubira l'antisémitisme véhiculé depuis plusieurs mois par l'humoriste Dieudonné. Votée à l'unanimité par le Parlement en 2001, cette loi ne statue que sur la traite négrière atlantique et n'évoque pas la traite orientale que Grenouilleau présente comme injustement sous-estimée et supérieure en nombre, même si elle s'étend sur une période beaucoup plus longue.

Seul Patrick Karam a demandé aussi des sanctions académiques contre Olivier Grenouilleau, qu'il n'a pas obtenues. La plainte, elle, sera retirée en , après avoir été fustigée par la pétition « Liberté pour l'histoire », qui demande l'abolition des lois mémorielles, suscitant une autre pétition, menée par l'avocat Serge Klarsfeld, s'inquiétant pour la loi du pénalisant le négationnismeNe mélangeons pas tout texte en réaction à Liberté pour l'histoire..

L'affaire démarre huit mois après le livre de synthèse bibliographique d'Olivier Grenouilleau, comparant et hiérarchisant, par des chiffres ensuite contestés dans leur présentation, les différentes traites négrières. Le débat se durcit, sur fond de procès contre Dieudonné, d'émeutes dans les banlieues françaises et d'une nouvelle loi mémorielle exigeant d'enseigner à l'école également les , loi contestée par un Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire et deux pétitions, dont une des élus de l'outre-mer. Dans un climat d'effervescence locale, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy annule son voyage en Martinique, où l'écrivain Aimé Césaire ne veut plus le rencontrer. Finalement, l'article de loi réclamant d'enseigner les aspects positifs de la colonisation est retiré, mais sans parvenir à apaiser le climat mémoriel, qui s'enflamme à nouveau en 2008 lors de la plus longue grève de l'histoire des Antilles françaises.

Déroulement Les plaintes contre Max Gallo et la marque Banania Le , Max Gallo est l'invité de Catherine Matausch dans le 12/14 de France 3 à l’occasion du bicentenaire du sacre de Napoléon dont il a publié une biographie en quatre volumes, qui n'accorde que quelques lignes allusives à l'expédition de Saint-Domingue"Le négationnisme colonial, de l’Université à la littérature de gare" par Francis Arzalier, docteur en histoire moderne et contemporaine, dans la Revue d’histoire critique, en 2006 . qui, après un désastre militaire, a finalement échoué à rétablir l'esclavage dans cette île. La journaliste lui demande : Il répond : Max Gallo avait déjà déclaré deux ans plus tôtAu mois d’octobre 2002, en direct sur Canal +. :

Cette nouvelle déclaration met en colère le Collectif.dom (collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais et Mahorais), association apolitique et non subventionnée, fondée en par Patrick Karam, pour lutter contre les hausses des prix des billets d'avion entre Antilles et Métropole"Devenir descendant d'esclave Enquête sur les régimes mémoriels" par Johann Michel, aux Presses Universitaires de Rennes en 2015 , qui jouera un rôle moteur et central dans l'affaire Grenouilleau. Le collectif demande aux réseaux de submerger la rédaction de France 3 de courriers, mails et appels téléphoniques, ce qui est signalé un peu plus tard dans une autre émission de la chaîne. Dans la foulée, il organise le une manifestation de plusieurs milliers de personnes à Paris qui proteste aussi contre les discriminations visant les Français originaires des DOM-TOMLes raisons d’une mobilisation réussie", 18 décembre 2004 dans le quotidien du Parti communiste réunionnais Témoignages ..

De plus, une autre association membre du Comité pour la mémoire de l'esclavage, le CM98, qui avait organisé la marche silencieuse du en sa mémoire, porte plainte contre Max Gallo pour négation de crime contre l'humanité, sans faire allusion au livre d'Olivier Grenouilleau, publié pourtant quelques semaines plus tôt. La plainte sera déclarée irrecevable le par le tribunal de grande instance de Paris puis par la cour d'appel, rappelant que « la loi Taubira n’a pas créé d’incrimination spécifique destinée à protéger juridiquement » la reconnaissance de crime contre l'humanitéCommuniqué du CM98.. Plusieurs historiens reconnaissent que Max Gallo a effectivement minimisé le rétablissement de l’esclavage, "Le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe, mémoire, histoire et « révisionnisme » 1802-2002" par Frédéric Régent, dans Les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique ., et lui-même va plus tard s'insurger à son tour contre Le Crime de Napoléon, livre littéraire et historique publié le aux éditions PrivéArticle dans Le Devoir du . par Claude Ribbe, responsable de la Commission culture du Collectif.dom.

Dans d'autres médias, le ton est alors à la critique de l'anticolonialisme, sur fond de préparation de la loi mémorielle de sur la colonisation. Le magazine Marianne publie le un numéro spécial sur « la chute de l’empire français », violemment critiqué par l'AFASPA, association fondée par des scientifiques anticolonialistes, qui jugent que ce dossier a été abandonné à des historiens adeptes du « négationnisme colonial », Jacques Marseille et Jean Fremigacci, connus, selon l'historien et membre du collectif communiste pollex Francis Arzalier, pour contester l'ampleur de la répression française contre l'Insurrection malgache de 1947. Fin 2004 aussi, Science et Vie publie un hors-série sur « l’Algérie 1954-62, la dernière guerre des Français » avec un , toujours selon Arzalier.

En attendant que la Justice tranche, Max Gallo accepte de s'excuser six semaines plus tardMémoires vives: pourquoi les communautés instrumentalisent l'histoire par Eric Keslassy, et Alexis Rosenbaum, aux Editions Bourin, en 2007 et le Collectif.dom attaque en justice peu après l'entreprise Nutrimaine, propriétaire du slogan « Y'a bon Banania », présent sur la célèbre poudre chocolatée, avec un tirailleur sénégalais arborant une chéchia rouge, en jugeant cette formule car elle véhicule l'image d'un Noir s'exprimant dans un langage primaire. Le slogan figurait encore, selon Patrick Karam, sur des produits dérivés"Retrait de la plainte contre un historien de l’esclavage" par Jean-Baptiste de Montvalon, dans Le Monde du 4 février 2006. .. Le Collectif.dom porte plainte en mai et la société Nutrimaine accepte rapidement un protocole promettant de cesser d'utiliser directement ou indirectement, la formule « Y'a bon Banania » au plus tard le L'Obs du 11 décembre 2008 ..

La pétition contre la loi du 23 février 2005 sur la colonisation L'affaire Pétré-Grenouilleau éclate quelques semaines après une pétition lancée par des historiens contre l'article 4 de la loi du 23 février 2005, exigeant une place dans les programmes scolaires pour « le rôle positif de la colonisation ». Cette loi voulait contrebalancer l'article 2 de la loi Taubira de 2001, qui demandait aux écoles de faire de même pour les traites négrières et l'histoire de l'esclavage. Une partie des et doctorants de toutes spécialitésArticle dans Histoire pour tous . signataires de cette pétition « Colonisation, non à l'enseignement d'une histoire officielle », publiée le , dans Le Monde fondent le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire.

Par ailleurs, deux des signataires, Claude Liauzu et le juriste Thierry Le Bars, rédigent une autre tribune, publiée cette fois dans L'Humanité du , qui est elle aussi contestée, car oubliant de préciser que les aspects « négatifs » de la colonisation devront toujours être enseignés, la loi de 2005 n'abrogeant pas la loi Taubira de 2001Mon avis sur la pétition des historiens (2005), Guy Pervillé, ldh-toulon.net, 29 mars 2005 puis 24 avril 2005. ..

Après l'adoption de la loi du 23 février 2005, le débat se poursuit toute l'année sur la nécessité d'abroger son article 4. L' « effet pendulaire » de cet article, parce qu'il semble contester la loi Taubira, est redoublé par « l'affaire Pétré-Grenouilleau », qui se déroule au même moment. En réaction à cet article 4, le socialiste Serge Letchimy, successeur d'Aimé Césaire à la mairie de Fort-de-France, devient porte-parole d'un « Collectif contre la loi de la honte », fondé par la gauche martiniquaise, qui organise le une démonstration de force dans les rues de Fort-de-France. À La Réunion, la députée Huguette Bello lance le une pétition pour abroger cet article 4 et revendique plus de <ref name="Témoignages2006">"Colonisation, loi et histoire : un article invalidé cache l’autre", le , dans Témoignages, quotidien du Parti communiste réunionnais ' .</ref>. Le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, numéro deux du gouvernement, renonce alors à une visite en Martinique, sa rencontre avec Aimé Césaire étant annulée par ce dernier pour protester contre le maintien de l'article 4, dont Sarkozy est jugé responsable"Aimé Césaire au Panthéon" par Tshitenge Lubabu M.K. le 20 janvier 2011 dans Jeune Afrique ., et pour exiger son abrogation. La classe politique antillaise se tourne vers Chirac.

Les Antillais reprochent aussi au gouvernement de reporter depuis 2001 le choix d'un jour pour commémorer chaque année l'abolition de l'esclavage, prévu dans la loi Taubira, l'hésitation entre quatre dates possiblesLe 16 pluviôse an II (en souvenir de la première abolition de février 1794), le 27 avril (en souvenir de la seconde abolition de 1848) et le 23 août (en souvenir de l’insurrection de Saint-Domingue et retenue par l’UNESCO comme journée internationale de souvenir), ne faisant qu'exposer les divisions nées du décret de 1983 instituant une journée chômée dont la date est variable selon les départements et territoires d’Outre-mer"Devenir descendant d'esclave: enquête sur les régimes mémoriels" par Johann Michel, aux Presses universitaires de Rennes en 2015 .. La loi de 2005 a créé un Comité pour la Mémoire de l’esclavage, dont le premier rapport, publié lui aussi en retard, le 12 avril 2005, constate un retard français dans l’enseignement, la recherche et la culture sur les traites négrières et l’esclavageSite officiel du Comité pour la Mémoire de l’esclavage [www.comite-memoire-esclavage.fr].. Aux Antilles, l'impatience se conjugue avec un sentiment de stigmatisation des Français noirs lors des « affaires » Dieudonné, les émeutes des banlieues, les propos sur la «racaille» de Nicolas Sarkozy, et les polémiques médiatiques sur l'histoire de l'esclavage, selon un reportage dans Libération"La Martinique contre la loi de la honte", par Laure Martin Hernandez et Vanessa SCHNEIDER dans Libération du 8 décembre 2005 ..

Critique universitaire et sensationnalisme Le livre d'Olivier Grenouilleau Les Traites négrières déclenche tout d'abord peu de réactions à sa sortie. Quelques semaines après, il obtient même un compte-rendu plutôt favorable de Claude Fohlen dans une revue spécialisée en février 2005"Traite et traites par Claude Fohlen, dans la Revue historique de février 2005 . Ce sont, un peu plus tard, des articles de la presse grand public présentant avec sensationnalisme son approche consistant à dissocier les différentes traites pour les hiérarchiser, qui vont susciter à la fois enthousiasme et critiques.