Un elfe est un être surnaturel humanoïde issu du folklore germanique. Les elfes apparaissent surtout dans la mythologie nordique, notamment dans les textes islandais de lEdda poétique et de lEdda en prose. Dans les cultures médiévales de langue germanique, les elfes sont considérés comme des êtres dotés de pouvoirs magiques et d'une beauté surnaturelle, ambivalents envers les humains, capables aussi bien de les aider que de leur nuire. Les croyances à leur sujet variaient considérablement selon les époques et les régions, et se sont développées dans des contextes pré-chrétiens comme chrétiens.
Le mot « elfe » est attesté dans l'ensemble des langues germaniques ; il semble à l'origine avoir signifié « être blanc ». Cependant, la reconstitution du concept primitif d'elfe repose principalement sur des textes rédigés par des auteurs chrétiens en vieil anglais, moyen anglais, vieux haut allemand et vieux norrois. Ces textes associent les elfes tour à tour aux dieux de la mythologie nordique, à la maladie, à la magie, ou encore à la beauté et à la séduction.
Après le Moyen Âge, le mot elfe devient moins courant dans les langues germaniques, remplacé par des termes comme Zwerg (« nain ») en allemand, huldra (« être caché ») dans les langues nordiques, ou encore par des emprunts comme fairy (issu du français fée) en anglais. Toutefois, la croyance aux elfes persiste à l'époque moderne, en particulier en Écosse et en Scandinavie, où l'on les imagine comme des êtres magiques vivant invisiblement parmi les humains. Ils restent associés à la maladie et aux menaces sexuelles ; plusieurs ballades médiévales et modernes des îles Britanniques et de Scandinavie racontent des elfes cherchant à séduire ou à enlever des humains.
Avec l'urbanisation et l'industrialisation, la croyance populaire décline rapidement, sauf en Islande, où elle persiste encore partiellement. Les elfes prennent alors place dans la littérature et les arts des élites cultivées dès la période moderne. Ces elfes littéraires sont imaginés comme de petits êtres espiègles, une idée marquée par le Songe d'une nuit d'été de William Shakespeare, œuvre décisive pour cette évolution.
Au , les écrivains du romantisme allemand sont influencés par cette conception et réintroduisirent le mot anglais elf en allemand. De cette vision romantique naissent les elfes de la culture populaire moderne. Les elfes de Noël, apparus tardivement, sont popularisés à la fin du aux États-Unis. Au , les elfes deviennent des figures majeures de la fantasy, notamment grâce à J. R. R. Tolkien, dont les œuvres comme Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux réintroduisent des elfes de taille humaine et d'allure noble. Depuis, les elfes demeurent un élément central de la culture fantasy contemporaine.
Lexicologie
Étymologie et terminologie vignette|Développement phonologique du mot elf en anglais. Le mot français « elfe » provient à la fois du vieux suédois älf (par l'intermédiaire de la traduction en français de l'Historia de Gentibus Septentrionalibus en langue latine d'Olaus Magnus, en 1561) et de l'anglais elf (par l'intermédiaire de lHistoire des spectres de Pierre Le Loyer, en 1605).
Le mot anglais elf vient du mot vieil-anglais le plus souvent attesté sous la forme ælf (dont le pluriel aurait été *ælfe). Les différents dialectes vieil-anglais convergent vers la forme elf pendant la période du moyen anglais. À l'époque du vieil anglais, des formes distinctes sont utilisées pour désigner les elfes féminines (telles que ælfen, probablement dérivé du proto-germanique **ɑlβ(i)innjō), mais à l'époque du moyen anglais, le mot elf inclut les êtres féminins.
vignette|upright|Les langues germaniques vers l'an 900.
Les formes en vieil anglais sont apparentées à des termes germaniques médiévaux tels que le vieux norrois alfr (« elfe » ; pluriel alfar), le vieux haut allemand alp (« esprit maléfique » ; pluriel alpî, elpî ; féminin elbe), le burgonde *alfs (« elfe ») et le moyen bas allemand alf (« esprit maléfique »). Ces mots doivent provenir du proto-germanique, la langue ancêtre des langues germaniques attestées ; les formes proto-germaniques sont reconstruites comme *ɑlβi-z et *ɑlβɑ-z.
Le mot proto-germanique *ɑlβi-z~*ɑlβɑ-z est généralement considéré comme apparenté au latin albus (« blanc (mat) »), au vieil irlandais ailbhín (« troupeau »), au grec ancien ἀλφός (alphós ; « blancheur, lèpre blanche ») et à l'albanais elb (« orge ») ; ainsi qu'au mot germanique pour « cygne » reconstitué comme étant *albit- (à rapprocher de l'islandais moderne álpt). Tous ces mots proviennent d'une racine proto-indo-européenne *h2elbh- et semblent être liés au concept de couleur blanche. Le mot germanique signifiait probablement à l'origine « [l'être] blanc », peut-être comme euphémisme.
Le linguiste et philologue Jacob Grimm pensait que la blancheur avait une connotation morale positive et, notant les Ljósálfar (elfes lumineux) de Snorri Sturluson, suggéra que les elfes étaient des divinités de la lumière. Ce n'est toutefois pas nécessairement le cas. Par exemple, comme les mots apparentés suggèrent un blanc mat plutôt qu'un blanc brillant, et que dans les textes scandinaves médiévaux, la blancheur est associée à la beauté, le philologue suggère que les elfes auraient pu être appelés « le peuple blanc » parce que la blancheur était associée à la beauté (spécifiquement féminine).
Une autre étymologie, faisant de « elf » un mot apparenté à « », artisans semi-divins de la mythologie indienne, a été suggérée par le philologue Adalbert Kuhn en 1855. Dans ce cas, *ɑlβi-z aurait la connotation de « habile, inventif, intelligent » et pourrait être apparenté au latin labor, dans le sens de « travail créatif ». Bien que souvent mentionnée, cette étymologie n'est pas largement acceptée.
Onomastique Dans les langues germaniques médiévales, « elfe » est l'un des noms utilisés dans les prénoms, presque toujours comme premier élément. Ces prénoms ont peut-être été influencés par les prénoms celtiques commençant par Albio-, tels qu'Albiorix (autre nom de Teutatès).
Les prénoms constituent la seule preuve de l'existence du mot « elfe » en gotique, qui devait avoir le mot *albs (pluriel *albeis). Le prénom le plus célèbre de ce type est Alboin. Les noms anciens anglais contenant elf- comprennent le cognat d'Alboin Ælfwine (littéralement « ami des elfes », masculin), Ælfric (« puissant des elfes », masculin), Ælfweard (« gardien des elfes », masculin) et Ælfwaru (« soin des elfes », féminin). Un survivant très répandu de ces noms dans l'anglais moderne est Alfred (en vieil anglais Ælfrēd, « conseil des elfes »). Le nom de famille anglais Elgar (Ælfgar, « lance des elfes ») et le nom d'Alphège de Cantorbéry (Ælfhēah, « grand comme un elfe ») ont également survécu. On trouve des exemples germaniques comme Alberich, Alphart et Alphere et islandais comme Álfhildur. Ces noms suggèrent que les elfes étaient considérés de manière positive dans la culture germanique primitive. Parmi les nombreux mots désignant des êtres surnaturels dans les langues germaniques, les seuls régulièrement utilisés dans les noms de personnes sont « elfe » et les mots désignant les dieux païens, ce qui suggère que les elfes étaient considérés comme similaires aux dieux. vignette|Alden Valley, Lancashire. Les elfes apparaissent dans certains noms de lieux ; cependant, il est difficile de savoir combien exactement, car d'autres mots, y compris des noms propres, peuvent ressembler à « elfe », comme al- (de eald) qui signifie « vieux ». Les exemples les plus évidents d'apparitions d'elfes en anglais sont Elveden (« colline des elfes », Suffolk) et (« vallée des elfes », Oxfordshire) ; d'autres exemples comprennent (« colline des elfes », Derbyshire) et (« vallée des elfes », Lancashire). Ceux-ci associent assez systématiquement les elfes aux bois et aux vallées.
Mythologies médiévales
Mythologie nordique
Dans les Eddas vignette|Diagramme d'Euler des catégories d'êtres sensibles dans la mythologie scandinave. Les preuves de croyances relatives aux elfes dans la Scandinavie médiévale, en dehors de l'Islande, sont rares, mais les sources islandaises sont exceptionnellement riches. Pendant longtemps, la vision des elfes dans la mythologie nordique ancienne est définie par l'Edda en prose de Snorri Sturluson (), qui évoque les svartálfar, dökkálfar et ljósálfar (« elfes noirs », « elfes sombres » et « elfes clairs »). Par exemple, Snorri raconte comment les svartálfar créent de nouveaux cheveux blonds pour Sif, l'épouse de Thor, après que Loki lui a coupé sa longue chevelure. Cependant, ces termes ne sont attestés que dans l'Edda en prose et dans les textes qui en dérivent. Les chercheurs considèrent désormais que Snorri reprend des traditions concernant les nains, les démons et les anges. Cette reprise illustre la paganisation par Snorri d'une cosmologie chrétienne tirée de l'Elucidarium, un traité de vulgarisation de la pensée chrétienne alors très répandu. gauche|vignette|upright|Pierre à peintures de Gotland avec des motifs de la saga de Völund, notamment en bas à gauche (vers 800). Les spécialistes se concentrent aujourd'hui sur les références aux elfes dans la poésie vieux norroise, en particulier dans lEdda poétique. Le seul personnage explicitement identifié comme un elfe dans la poésie eddique classique, s'il en existe un, est Völund, le protagoniste du Völundarkviða.
Cependant, les elfes sont fréquemment mentionnés dans la formule allitérative Æsir ok Álfar (« les Ases et les elfes ») et ses variantes. Il s'agit d'une formule poétique bien établie, qui témoigne d'une forte tradition associant les elfes au groupe de dieux connus sous le nom d'Ases, voire suggérant que les elfes et les Ases sont une seule et même catégorie d'êtres.
Cette association trouve un parallèle dans le poème vieil anglais Wið færstice et dans le système de noms personnels germaniques. De plus, dans la poésie scaldique, le mot elfe est utilisé de la même manière que les mots désignant les dieux. Le scalde Sigvatr Þórðarson, dans son récit de voyage , composé vers 1020, mentionne un álfablót (« sacrifice aux elfes ») célébré à Edskogen, dans le sud de la Suède actuelle.
Il ne semble pas qu'il existe de distinction nette entre les hommes et les dieux ; ainsi, comme les Ases, les elfes sont probablement perçus comme des êtres de nature humaine, existant en opposition aux géants. De nombreux commentateurs ont également soutenu l'idée d'un chevauchement conceptuel entre les elfes et les nains dans la mythologie nordique ancienne, ce qui correspondrait aux tendances observées dans les sources germaniques médiévales. vignette|upright|Le dieu Freyr, seigneur des alfes lumineux.
Il existe des indices suggérant que le dieu Freyr est associé aux elfes. En particulier, le poème Grímnismál (début du ) mentionne qu'Álfheim (littéralement « monde des elfes ») est donné à Freyr. Snorri Sturluson identifie Freyr comme l'un des Vanir (« Vanes »). Cependant, le terme Vanir est rare dans la poésie eddique, très rare dans la poésie scaldique, et ne semble pas apparaître dans d'autres langues germaniques. Étant donné le lien entre Freyr et les elfes, álfar et Vanir pourraient désigner un même groupe d'êtres. Toutefois, cette hypothèse n'est pas universellement acceptée.
Une kenning (métaphore poétique) désignant le soleil, álfröðull (littéralement « disque des elfes »), a une signification incertaine, mais pourrait suggérer un lien entre les elfes et le soleil.