Fritz Otto Krüger, est né le à Spremberg en Lusace, et mort le , à Mendoza en Argentine.. Krüger est un romaniste, philologue et ethnographe allemand du début du , chef de file de l'école Hambourgeoise des mots et des choses. Ses travaux méconnus en France, sont reconnus à l'international et considérés comme une référence sur la péninsule ibérique.
Cursus Krüger a commencé ses études secondaires dans sa ville natale et les a terminées dans le village voisin de Zittau.
Durant l'été 1908, il étudie la philologie romane à Tübingen avec le professeur Voretzsch, spécialiste du français et de l'occitan. Durant l’hiver 1908-1909, Krüger suit, à l'université de Halle, les cours des professeurs Suchier et Schädel, spécialiste du catalan formé par Voretzsch. C'est Voretzsch, phonéticien, qui l'initie à la dialectologie romane et plus spécifiquement à l'étude de la péninsule ibérique. Krüger côtoie les linguistes catalans Pere Barnils, Antoni Griera et Manuel de Montoliu qui l'initient à leur domaine d'étude.
De février à , Krüger s'installe à l'université de Montpellier où il suit les cours de français de Maurice Grammont et les cours de catalan et d'espagnol de Jean Amade. Sur proposition de Schädel, Krüger - à l'ouest - et Karl Salow - à l'est - soutiennent une thèse de géographie linguistique, basée sur des enquêtes de terrain menées dans 161 localités et visant à préciser la frontière géographique entre le catalan et le languedocien, depuis Salses jusqu'à Andorre. Les deux auteurs publient ensemble les cartes qui synthétisent leurs travaux, à la fin de l'ouvrage de Salow.
De retour en Allemagne, Krüger soutient sa thèse de doctorat en à l'université de Gießen, sous la direction du professeur Dietrich Behrens, avec son atlas linguistique de 481 cartes réalisées dans 101 villages : « Sprachgeographische Untersuchungen im Languedoc und Roussillon » (« Recherche en géographie linguistique dans le Languedoc et le Roussillon »). Il obtient la mention « très honorable » et devient l'assistant scientifique de Schädel.
Au cours de l'été 1911, Krüger prend ses nouvelles fonctions en qualité de dialectologue et géolinguiste au Séminaire pour les langues et la culture romanes de l'Institut colonial de Hambourg, nouvellement fondé et qui deviendra l’université de la ville. Il y fait la connaissance de Max-Léopold Wagner. En 1912, il obtient une bourse pour étudier en Espagne. Il se rend quelque temps à Madrid où il travaille avec le phonéticien Tomás Navarro Tomás avant de parcourir l'Estrémadure et les régions occidentales de León, rassemblant des matériaux pour sa thèse qu'il publie en 1913 : « Studien zur Lautgeschichte westspanischer Mundarten » (…). Krüger est mobilisé en 1915. Un an plus tard, blessé, il est évacué du champ de bataille. En 1919, il passe un examen d'État qui lui permet d'enseigner au niveau secondaire, puis soutient une thèse sur les dialectes d'Estrémadure et du León qui lui ouvre l'accès à l'enseignement universitaire. Il travaille comme tuteur privé ou professeur suppléant à l'université de Hambourg récemment instituée.
C'est à Hambourg, que Krüger se lie d'amitié avec le romaniste spécialiste du Sarde, Max Leopold Wagner, qui publie en 1921 « Das ländliche Leben Sardiniens im Spiegel der Sprache » (« La vie rurale en Sardaigne telle qu'elle se reflète dans la langue »). Cet ouvrage influence profondément Krüger. Wagner et lui sont des dialectologues de terrain, mais Wagner amène Krüger à s’intéresser aux régions difficiles d'accès, réputées refléter des états de langue anciens, pour y étudier les relations entre les mots et leur environnement culturel : la méthode des mots et des choses (« Wórter und Sachen ») fondée par Hugo Schuchardt et Rudolf Meringer au début du siècle.
Cette inflexion se manifeste dès 1925 dans « Die Gegenstandskultur Sanabrias und seiner Nachbargebiete » (« La culture de l'objet en Sanabre et dans les régions voisines »), ouvrage sous-titré « Contribution à l'ethnographie espagnole et portugaise ». Mais c'est dans son œuvre majeure relative aux Hautes-Pyrénées « Die Hochpyrenäen » (« Les Hautes Pyrénées ») que Krüger déploie le plus significativement cette orientation méthodologique.
La méthode consiste à présenter la géographie du territoire étudié, décrire en détail la culture matérielle, les objets voire les pièces qui les composent, le lexique et bien entendu la phonétique, discipline de ses premiers maîtres : Schädel et Voretzsch. Les publications de Krüger comprennent de nombreuses gravures et photographies, comme en écho à l’appel lancé aux dialectologues par Hugo Schuchardt en faveur d'un atlas illustré (« Bilderatlas ») voire d'un musée de ces illustrations « autochtones ». Krüger accorde en revanche peu d'importance aux documents d'archives, à la culture spirituelle, aux coutumes et croyances, à la magie ou à la littérature populaire.
En 1923, Krüger est nommé à la chaire de linguistique du séminaire des langues et de la culture romanes de l'université de Hambourg (Seminar für romanische Sprachen und Kultur an der Hamburgischen Universität), d'abord comme maître de conférences, puis en 1928 comme professeur titulaire, avec Walter Küchler, venu de Vienne au décès prématuré de Schädel pour lui succéder afin de représenter la littérature de langue française dans l’enseignement et la recherche. Ensemble, ils fondent en 1928 la revue « Volkstum und Kultur der Romanen » (Folklore et culture des peuples romans), dont le seizième et dernier volume parait en 1944. Cette revue compte en outre trente-sept annexes regroupées sous le titre de « Hamburger Studien zu Volkstum und Kultur der Romanen » (« Etudes hambourgeoises du folklore et de la culture des peuples romans ») de 1928 à 1945. L'union des étudiants nationaux-socialistes, devenue la représentation étudiante la plus influente de l'université hanséatique, a mené une campagne de dénigrement de Küchler, via des tracts, par l'organisation de mouvements de perturbation des cours et par la diffusion d'une lettre de sept pages affirmant que Küchler « ne saurait plus être toléré sous le nouveau Reich, ni sur le plan politique, ni sur le plan académique, ni sur le plan humain ». Küchler sera mis en retraite par les nazis le à l'âge de 56 ans. Il sera réintégré dans ses fonctions 13 ans plus tard et aussitôt retraité, cette fois par l'effet de l'âge. Krüger n'a pas fait partie des très rares soutiens de Küchler à l'époque.
De 1928 à 1945, Krüger a dirigé cinquante-huit thèses doctorales associant ethnographie et dialectologie, toutes soutenues au Séminaire des langues et de la culture romanes de Hambourg, dont 23 concernent la France et 22 concernent l'Espagne.
L'ethnolinguistique de Krüger se distingue de l'ethnolinguistique déployée par l’école de dialectologie romane de Toulouse fondée par Jean Séguy, dans les années 1950, qui illustrait ses atlas linguistiques de dessins d'objets et instruments liés à la culture matérielle et aux pratiques rurales comme le pratiquaient abondamment les élèves et disciples de Krüger, mais qui à l'opposé de celle-ci, accordait une grande importance aux faits historiques au point de les cartographier en annexe de leurs atlas.
La Seconde Guerre mondiale Ethnographe et linguiste, principalement impliqué sur la péninsule Ibérique, le Roussillon, les Pyrénées et le Languedoc, Krüger rend compte des différences linguistiques et culturelles entre le nord et le sud de la France, ainsi que sur les similitudes culturelles du nord de la France, Picardie et Normandie notamment, attribuant certains traits - habitat, travail des champs, moyens de transport - aux effets d'un rayonnement culturel venu d'Allemagne.
Certaines analyses philologiques un demi-siècle plus tard, y voient une caution à la politique pangermaniste et conquérante, au détriment du nord de la France et de la Pologne. Le corollaire implicite de cette lecture, fait de Krüger le soutien d'une France méridionale libre : cette France qu'il connait le mieux, son terrain d'enquête privilégié et dont il a tant besoin qu'il reste plus traditionnel que moderne.
Pour Olaf Deutschmann qui fut son élève - mais pas son disciple - le comportement de Krüger relève de la maladresse politique et non du nazisme convaincu. Deutschmann appelle à un jugement plus nuancé et contextualisé, précisant que politiquement et intellectuellement, Krüger appartenait aux nationalistes allemands mais n'était pas Nazi, rappelant que les Nazis ont dissout plusieurs mouvements nationalistes. D'après Jean Courtois, Deutschmann aurait souligné les dangers de l'idéologie sous-jacente de l'ouvrage de Krüger intitulé Géographie des traditions populaires en France, lors d'un colloque au cours duquel les éminents anthropologues Christian Bromberger et Isac Chiva, ont plaidé pour la réédition de cet ouvrage.
Le , parce qu'il fait partie des quelque 900 signataires de la déclaration des professeurs en faveur d'Adolf Hitler et identifié par le gouvernement militaire britannique comme sympathisant du parti national socialiste des travailleurs allemands auquel il adhère depuis le , Krüger est démis de ses fonctions. En 1948, avec l'aide de son élève Alfred Dornheim, il quitte volontairement et définitivement l'Allemagne et rejoint son ancien élève Alfred Dornheim à l'Universidad Nacional de Cuyo de Mendoza en Argentine. Il prend la suite de Joan Coromines et dirige et jusqu'à sa retraite en 1968, l'Instituto de Lingüística et sa revue Anales del Instituto de Lingüística, fondée en 1940 par Coromines.
Sous l'impulsion de Krüger, l'Instituto de Lingüística de Cuyo devient l'un des centres les plus importants de linguistique et de philologie romane d'Amérique du Sud. et c'est depuis son exil définitif en Argentine, que Krüger publie notamment la Géographie des traditions populaires en France et bien d'autres ouvrages. À l’occasion de son soixante-cinquième anniversaire, Krüger se voit gratifier d'une publication commémorative en deux volumes, imprimée entre 1952 et 1954.
Parallèlement, Olaf Deutschmann participe au renouveau de l'ethnolinguistique à Hambourg et rompt avec la méthode de Krüger qui pondérait très fortement la culture matérielle par rapport à la linguistique.
Démarche scientifique
Filiation Sur le plan scientifique, la méthode de travail de Krüger emprunte à ses maîtres, Voretzsch (son professeur d'ancien français) et Schädel (son maître en phonétique), ainsi qu'à plusieurs rencontres de ses premières années : Meyer-Lübcke, Meringer, Menendez-Pidal, José Leite de Vasconcelos Cardoso Pereira de Melo et Max Léopold Wagner avec qui il demeurera ami toute sa vie.
Antoni Griera identifie six domaines d'étude pour la dialectologie : les monographies dialectales, la recherche des frontières dialectales, la sémasiologie, la géographie linguistique, la toponymie et l'étude de la culture matérielle (Wörter und Sachen, fondé par Schuchardt et Meringer) qui constitue l'essentiel de l'œuvre de Fritz Krüger et de son école. Griera précise la filiation de ce mouvement, dont il attribue l'origine à l'archiduc Ludwig Salvator et à son œuvre : Die Balearen geschildert in Wort und Bild.
Finalités Krüger et Küchler exposent dans l'avant-propos du premier volume de la revue, ce qui sera la ligne de conduite des seize volumes de Volkstum und Kultur der Romanen : contribuer à explorer et découvrir les manifestations spécifiques de l'ingéniosité humaine - langue et culture - avec une large place à l'ethnographie. Loin des formules conceptuelles et théoriques, considérant que l'essence d'un peuple peut difficilement être mis en équation, que toute tentative d'expliquer l'individu ou l'individu en tant qu'expression d'une essence formulée au terme d'un processus cognitif, doit savoir céder la place à la description des faits et reconnaitre ses propres limites face au secret de la vie elle-même.