À la Guerre (en ) est un tableau du peintre russe Constantin Savitski (1844-1905), terminé en 1888. Il appartient au Musée russe de Saint-Pétersbourg (à l'inventaire sous n° Ж-4228). Ses dimensions sont de . D'autres dénominations désignent ce tableau comme : Envoi des recrues à la Guerre («Отправка новобранцев на войну») et Les Adieux pour la guerre. L'intrigue du tableau est la scène de la séparation des soldats d'avec leurs proches pour partir à la guerre à l'époque de la Guerre russo-turque de 1877-1878.

Savitski commence à travailler à son tableau À la Guerre durant la première moitié des années 1870. Il la termine la première version de sa toile en 1880 et l'expose lors de la exposition des Ambulants. L'exposition de la toile a attiré un certain nombre de critiques, notamment à propos du trop grand nombre de personnages. Mais il y eut des critiques positives, notamment de la part de Vladimir Stassov estimant qu'il y avait « malgré de nombreux défauts, beaucoup de vérité et de sentiments dans cette toile ». Néanmoins, sous la pression de la critique, Savitski décide de réécrire la toile et de diviser la première version en plusieurs parties.

La deuxième version du tableau a été présentée lors de la exposition des Ambulants, ouverte le à Saint-Pétersbourg. Cette fois, la toile est accueillie plus favorablement : ainsi le peintre Ilia Répine écrit que le tableau À la Guerre est devenu très bon, et le critique Vladimir Stassov note que le tableau est devenu « une page importante dans l'histoire de l'art russe ». Plus tard, le critique (1898-1979) considère que le tableau de Savitski À la Guerre peut être classé parmi les plus importants de l'école réaliste russe. Savitski était membre de l'association des Ambulants, réputée pour ses conceptions réalistes de la peinture à la fin du .

Histoire Travail sur la première variante du tableau et la 8 exposition des Ambulants

Constantin Savitski commence à travailler sur son tableau À la Guerre dans la seconde moitié des années 1870. La première conception du futur tableau apparaît alors que le peintre se trouve à l'étranger : en 1876, Savitski se trouve à Paris et montre une première esquisse au peintre Alekseï Bogolioubov, et ce dernier la montre à son tour à Alexandre III, futur empereur de Russie. Pour réaliser son tableau, Savitski utilise de nombreuses études réalisées à Daugavpils, à Moscou, près de Saint-Pétersbourg et à d'autres endroits. Dans une lettre au peintre Ivan Kramskoï, datée du , Savitski écrit : « Je donnerais beaucoup pour pouvoir discuter avec des amis de la toile que je suis en train de peindre. J'ai une foule de questions en tête quand j'y réfléchis et je n'ai pas de réponses ».

vignette|gauche|300px|Soldats rassemblés près des wagons de chemin de fer (fragment de la première version du tableau en 1880, Galerie Tretiakov). La première version du tableau, terminée en 1880, est exposée lors de la exposition des Ambulants, ouverte à Saint-Pétersbourg le . Cette première version exposée donne lieu à des critiques. Certains, parmi les journalistes de revues, remarquent une absence de vue d'ensemble de la composition, un manque de liens entre les différents personnages, des erreurs de perspective. L'auteur de l'article du magazine littéraire Vsemirnaïa Illioustratsia considère que la toile est intéressante et pleine de talents, mais que certaines scènes présentent une foule hétéroclite de sorte que l'on a pas de vue d'ensemble de la toile qui s'étend sur deux niveaux différents. Pour le chroniqueur de Novoïé Vrémia, le tableau offre des sujets abondants qui forment une dizaine de peintures différentes, et cela vient du fait que l'artiste lui-même ne parvient pas s'y retrouver dans la masse de ceux qui partent, de ceux qui accompagnent. Néanmoins, le critique rend hommage à la maîtrise de l'artiste, observant que « les différents groupes sont remplis de visages différents, pleins de vie, de dynamisme et d'expression et qu'en s'attardant sur eux on peut y lire l'ampleur du drame qui se joue ». L'auteur de la critique parue dans le journal Molva (1879-1881) observe que « si mentalement vous séparez le tableau en plusieurs parties de même nature, le contenu du tableau n'y perdra ou n'y gagnera rien ». L'auteur de l'article dans Le Journal de Pétersbourg note quant à lui que la toile de Savitski est « intéressante aussi bien dans son ensemble que pour tous ses détails », et on peut dire aussi qu'il « n'y pas vraiment là de tableau dans lequel toute l'intrigue est réunie, toute l'action concentrée ». Le critique du Journal de Pétersbourg reconnaît que « les scènes et les personnages sont excellents, les expressions ressortent aussi bien dans les mouvements, que sur les visages des protagonistes, le tout est véridique et est profondément ressenti par le spectateur ». Le critique d'art Vladimir Stassov considère que le fond du tableau est trop gris, mais que « malgré de nombreux défauts, il y a beaucoup de vérité et de sentiments dans cette toile ». Le peintre Ivan Kramskoï explique les défauts par le fait que, peu de temps avant l'exposition, Savitski a apporté des changements significatifs au tableau et que les modifications ont affaibli les qualités picturales de l'œuvre ».

Travail sur la deuxième version du tableau et la 16 exposition des Ambulants

Apparemment fort impressionné par cette critique, Savitski décide de créer une nouvelle version de sa toile À la Guerre. Outre ces critiques formulées, durant la période de réalisation de la seconde version de son tableau, Savitski a pu être influencé par diverses réalisations d'autres artistes, parmi lesquelles on retiendra la toile historique Le Matin de l'exécution des streltsy de Vassili Sourikov, présentée à l'exposition des Ambulants de l'année 1881. Certains croquis de Savitski ont été réalisés durant cette période parmi lesquels plusieurs n'ont pas été inclus dans la version finale du tableau, comme Le soldat qui pleure. Au cours des huit années qui séparent la réalisation de la première et de la deuxième version du tableau, Savitski a créé d'autres œuvres qui l'ont aidé à trouver des images de héros qui apparaîtront dans la deuxième version. Selon le critique d'art Dmitri Sarabianov, on peut citer à ce propos les tableaux Personnages sombres (1882, Musée russe), Konokrad (1883) et Krioutchnik (1884).

vignette|droite|160px|Le soldat qui pleure (étude, années 1880, Galerie des beaux arts de Smolensk). Selon le journal de voyage du chancelier et sénateur , en date du , après le petit déjeuner, le peintre Alexeï Bogolioubov lui a raconté, comment, la veille, il avait présenté à l'Empereur Alexandre III sa toile ouverture du canal maritime, et en avait profité pour montrer la nouvelle version du tableau À la Guerre (c'était peut-être une de ses esquisses). Le grand-duc Vladimir Alexandrovitch plaisanta : « Quelle audace de présenter au souverain des soldats ivres ! » Peut-être sa réaction était-elle dictée par le fait que le secrétaire de la conférence de l'Académie russe des Beaux-Arts Piotr Isseiev n'appréciait pas que des artistes soient présentés à l'empereur par d'autres personnalités que lui-même. Prenant la parole, l'impératrice Maria Fiodorovna et la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna tentent d'adoucir la causticité de la remarque de Vladimir Alexandrovitch. Toujours est-il que la deuxième version du tableau a été commandée par Alexandre III. L'artiste a supprimé ou atténué l'effet de certains épisodes du premier tableau qui témoignaient de l'impuissance des soldats et de l'agressivité des autorités militaires et c'est ce qui a décidé l'empereur.

En , Savitski écrit : « Je suis, des talons au toupet, immergé dans mon tableau. Je ne pense qu'au moment où je le verrai achevé. Et je mange, je bois, je dors en pensant à lui ». Finalement, le , quand il termine son tableau, il déclare : « Le tableau est achevé ! Si bien que j'ai décidé de l'exposer ; je l'ai tant regardé moi-même, mais cela ne me suffit pas. Demain, je porte mon œuvre à l'exposition ». La deuxième version finale de la peinture a été présentée lors de la exposition des Ambulants, qui s'ouvre le () à Saint-Pétersbourg. Cette fois, le tableau de Savitski est accueilli plus favorablement par la critique et les spécialistes. Dans une lettre à l'éditeur Vladimir Tchertkov, datée du , le peintre Ilia Répine distingue particulièrement deux tableaux présentés à cette exposition : « Il y avait deux tableaux intéressants à cette exposition : celui de Nikolaï Iarochenko Partout la vie. On vous l'a peut-être déjà envoyé. L'autre c'est À la Guerre de Savitski. Ce serait une bonne idée d'acquérir ces deux toiles et de les publier ».

Même après cette seizième exposition et les critiques favorables reçues, Savitski a continué à retravailler son tableau reportant le moment de s'en séparer pour un client. En , il écrit au peintre Aleksandre Kisseliov : « … savez-vous que je suis mécontent et que jusqu'à présent je suis toujours resté avec ce tableau en tête ? Non seulement je ne l'ai pas cessé d'y penser, mais j'écris à son propos sans fin. J'ai eu le malheur de peindre une seconde version pour la province, je l'ai réalisée en plein air, c'était plus agréable, et j'ai enfin vu la lumière, je suis sorti de l'obscurité. Ce n'est pas facile pour moi ».

Après la création

vignette |gauche|250px|le tableau À la Guerre au Musée russe. Le tableau À la Guerre se trouvait au palais d'Hiver, mais en 1897 il est transféré au musée russe de l'empereur Alexandre III (actuel Musée russe), où il se trouve encore. Au début, le tableau est exposé dans une salle où se trouve aussi Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie d'Ilia Répine, Conquête de la Sibérie par Ermak de Vassili Sourikov et Le Christ et la Pécheresse de Vassili Polenov ; on y trouve encore des tableaux de peintres de l'art académique tel que Orgie romaine de Wilhelm Kotarbiński, Le baiser rituel de Constantin Makovski et La Pécheresse d'Henryk Siemiradzki. Aujourd'hui, la toile À la Guerre est exposée à la salle au Palais Mikhaïlovski, où l'on trouve aussi La rencontre de l'icône de Constantin Savitsky, Le temps des récoltes. Les Faucheurs de Grigori Miassoïedov et d'autres encore. Le sort de la première version de À la Guerre terminée en 1880 est resté longtemps ignoré. En 1955, une exposition des œuvres de Constantin Savitski a été organisée à la Galerie Tretiakov au cours de laquelle la deuxième version (finale) du tableau a été présentée en provenance du Musée russe. Par la même occasion, 13 œuvres picturales de l'artiste ont été présentées ainsi que 66 œuvres graphiques liées au travail de l'artiste sur le même sujet. Dans un article consacré au tableau À la Guerre écrit après cette exposition, l'historienne d'art Sofia Goldstein étudie les 13 toiles présentes et les divise en deux groupes : celles qui sont des études inachevées d'une part et celles qui sont des compositions bien achevées. Les fragments de la première version de la toile sont conservées à la Galerie Tretiakov, au Musée russe, au musée d'art de Poltava, et dans diverses collections privées.

Sujet et description