L'histoire de l'industrie en Dauphiné est présentée de la fin du à l'année 1869. A cette date a lieu l'aménagement par une conduite forcée du torrent de Lancey descendu de la chaîne de Belledonne. Débute alors une nouvelle période car l'industrialisation se développe en fonction de la houille blanche (énergie hydromécanique, puis hydroélectrique). La partie montagneuse du Dauphiné se trouve avantagée par rapport à la période précédente.

Les origines (fin du XVIIe siècle-1730) Au terme de cette période, sur les 583 000 habitants du recensement de 1730, les ouvriers à plein temps représentaient 4,48 % de la population totale de la province, pourcentage non négligeable s’il était rapporté à la seule population active, s'agissant d'une société vouée aux tâches agricoles dans son écrasante majorité.

Les industries traditionnelles Le tableau des différentes industries fait apparaître un maintien des industries traditionnelles qu’on peut qualifier d’endogènes car elles tirent l’essentiel de leurs approvisionnements des ressources locales.

Le travail des fibres textiles mobilise 84 % de la main-d’œuvre, 53 % pour la seule draperie (industrie de la laine). L’élevage du mouton est très important dans la zone des Préalpes, du Vercors aux Baronnies en particulier mais la médiocre qualité de la laine contraint à des achats complémentaires en Provence et dans les pays méditerranéens par le port de Marseille et le marché de Beaucaire. Les différentes tâches de préparation de la fibre, du cardage au tissage, animent « une véritable nébuleuse de petites entreprises qui se dispersent à l’infini ». Mais les pièces d’étoffe mises sur le marché proviennent majoritairement des élections de Romans, Valence et Montélimar. La culture du chanvre est très répandue avec prépondérance dans la vallée de l’Isère et le Bas-Dauphiné. C’est au point que la moitié de la production est exportée brute par les ports de Marseille et de Toulon. La toilerie, travail de cette fibre compte pour 31 %. Comme pour la laine, cette activité est répandue dans tout le pays mais Voiron en constitue de loin la véritable capitale en concentrant les deux tiers de la filature, du tissage et du tressage.

Avec 6,6 % des emplois, l’industrie du cuir vient en deuxième rang, très loin derrière le textile. La tannerie est très généralement répandue à l’image du cheptel bovin présent dans toutes les campagnes. Toutefois, il faut souligner une concentration importante dans la ville de Romans et alentour pour toutes les qualités de cuir. Il en est de même de la mégisserie qui s’approvisionne en peaux de chèvres et de moutons dans les montagnes dauphinoises. Mention spéciale doit cependant être faite de la ganterie dans laquelle Grenoble exerce une prépondérance écrasante avec 85 % (p. 40). Il faut citer, pour être complet, malgré son insignifiance en termes d’emploi, la papeterie eu égard à la grande importance qu’elle devait prendre par la suite dans la province. Si sa présence est attestée dès la fin du , c’est qu’elle trouvait des conditions favorables à son développement dans l’existence de cours d’eau alliant la pureté de leurs eaux et la force motrice des moulins. Elle est dispersée en plusieurs points (Grésivaudan, seuil de Rives, basse Isère, vallée de la Drôme, et Bas-Dauphiné - Bourgoin et Vienne). La proximité des centres d’édition de Lyon et, accessoirement, de Vienne assurait un débouché proche.

On prendra une plus juste mesure de l’importance de la métallurgie en considérant non pas le pourcentage des emplois industriels dans le total dauphinois (6,2 %) mais celui de la valeur de la production marchande (21 %). La différence entre ces deux chiffres s’explique par la multiplicité et la technicité des opérations de transformation entre la mine et la forge et donc la forte valorisation de la production. Cette activité repose sur l’exploitation des mines de fer disposées selon deux secteurs géographiques, tous deux en exploitation dès le Moyen Âge. Il s’agit d’une part des gisements des massifs préalpins de Chartreuse et du Vercors, d’autre part de ceux du versant occidental de la chaîne de Belledonne, d’Allevard à Vizille. Mais les gisements préalpins dont les Chartreux avaient initié l’exploitation avaient cessé toute activité au début du . Ainsi, toute la métallurgie s’approvisionnait dans le secteur de Belledonne aux ressources plus abondantes et de bonne teneur de 36 à 42 %.

Quant au travail du métal, une distinction doit être faite entre les métallurgies lourde et différenciée. La première est concentrée essentiellement sur le rebord occidental de Belledonne : c’est là, d’Allevard à Uriage qu’est installé le plus grand nombre de hauts fourneaux, producteurs de fonte. A la disponibilité sur place du minerai descendu à dos de mulets de la montagne vers 1200-1500 mètres s’ajoute celle du combustible employé dans la réduction du minerai : le bois des vastes forêts est transformé en charbon dans de multiples charbonnières. Cette spécialisation n’exclut pas les activités de transformation dans des taillanderies. Dans la vallée de l’Isère, Saint-Vincent-de-Mercuze conserve son haut-fourneau, bien que n’étant plus alimenté par des mines de Chartreuse, car il bénéficie du privilège de la proximité d’Allevard.

Mais la métallurgie de transformation de la fonte est devenue la grande activité du seuil de Rives, au coude de l’Isère, entre 15 et 20 km au nord de Grenoble. Le dernier glacier quaternaire y avait longtemps stationné et avait déposé devant lui une imposante moraine frontale. Du haut de ce vallum s’échappent en direction de l’Isère les deux gros ruisseaux de la Fure et de la Morge, abondants, bien alimentés (la Fure en particulier qui sort du lac de Paladru) avec un dénivelé de 300 mètres sur 20 kilomètres. Ils sont coupés, dans leur cours saccadé, de nombreuses ruptures de pente. On disposait donc sur ce site privilégié d’une eau pure et de la force motrice de nombreux moulins. Par ailleurs, la voie de l’Isère était très active et était animée par d’importantes compagnies de navigation. C’est par elle que descendaient les fontes d’Allevard vers le port proche de Tullins. La réunion de toutes ces conditions favorables explique le grand nombre de fabriques d’acier et les taillanderies livrant sur un marché national les divers instruments de coupe. En complément, il faut ajouter que c’est grâce à la navigation qu’a pu subsister ce qui restait de l’industrie préalpine du Vercors et de la Chartreuse. Le haut-fourneau de Saint-Laurent-en-Royans, construit par les Chartreux en 1672, en recevait son alimentation en minerai et expédiait en retour sa fonte vers la fonderie de canons établie par la Marine royale en 1679 à Saint-Gervais, proche du seuil de Rives ; la voie du Rhône complétait celle de l’Isère jusqu’à Arles et à l’arsenal de Toulon. C’est encore grâce à l’Isère qu’a pu être maintenu en fonction le haut-fourneau de Fourvoirie à l’ouest de la Chartreuse.

Les industries récentes Il reste peu à dire sur les industries nouvellement développées dans la province de Dauphiné car elles y apportent encore très peu d’emplois et dégagent de faibles revenus. La bonneterie, d’origine anglaise, était apparue en France en 1656 par intervention du gouvernement. La première mention en Dauphiné en est faite à Valence en 1679, à Romans en 1697. Ses progrès sont encore très limités en 1730. De l’extérieur est également venue la soierie. Ses développements devaient rester très modestes par rapport au Vivarais dont les très nombreux moulinages approvisionnaient la soierie lyonnaise dès la fin du . C’est seulement à partir de 1725 environ que se généralisent la culture du mûrier et l’élevage du ver à soie dans le sud du Dauphiné favorisé par ses sols et son climat. Le moulinage gagne alors ces mêmes territoires correspondant à l’actuel département de la Drôme. Le tissage ne fait qu’une timide apparition. En revanche on s’y adonne, ainsi que dans la basse vallée de l’Isère jusqu’à Grenoble, à la confection des petites étoffes, tissus légers pour l’habillement et l’ameublement, mélanges de laine et de soie.

Une carte contrastée Cette approche par branches doit être complétée par une cartographie des secteurs industriels. On peut en distinguer trois. Celui des mines et de la métallurgie lourde est centré sur le Grésivaudan. Le seuil de Rives est le domaine de la métallurgie différenciée mais aussi de la papeterie et de la toile. Dans les plaines rhodaniennes et leur arrière-pays préalpin prospère toute la gamme des activités du textile et du cuir. S’agissant des centres urbains on notera la place effacée des deux principales villes. Grenoble, qui vit essentiellement de son Parlement et de sa garnison, est trop étroitement spécialisée dans la ganterie. Valence rayonne plus par son rôle universitaire et religieux que par ses activités productives. À l’opposé trois villes font figure de pôles industriels avec une large gamme de fabrications. Voiron n’est pas seulement le grand centre de la toilerie. Y prospèrent également la métallurgie, le travail du cuir, la papeterie sur les bords de la Morge. A Vienne est présente toute la gamme des industries textiles, particulièrement le travail de la soie et de la laine, mais aussi la chapellerie, la tannerie-mégisserie et même la métallurgie. Romans, enfin, est de beaucoup le centre le plus ancien et le plus important. C’est à la fois une cité industrielle, où prospèrent toutes les activités du textile et du cuir, et une grande place commerciale. C’est cette ville, et non Valence sa voisine, qui profite de la situation à la confluence de l’Isère et du Rhône. Là est vraiment « la métropole économique du Dauphiné, rassemblant une grande partie de la production locale et la dirigeant vers les marchés extérieurs ».

Deuxième partie. La lutte de l’artisanat et de la grande industrie (1730-1820) I – 1730-1789 : L’ère des grandes tentatives Industries en difficulté Les industries du cuir, dans leur ensemble, ne semblent plus porteuses d’avenir. À partir de 1760, elles souffrent des tracasseries et taxes qui leur sont imposées par le gouvernement. La tannerie et la mégisserie semblent mieux se maintenir des campagnes drômoises au Briançonnais mais dans un climat de concurrence dont celle du Vivarais. Si la ganterie tend à disparaître dans les centres secondaires, elle se concentre sur la place de Grenoble où sont employées 4 664 personnes, dont 3600 couturières, en 1787. C’est grâce à cette ville qu’on enregistre une forte progression de l’ensemble du Dauphiné de 237 % pour les effectifs et de 822 % pour la production par rapport à 1730. Pour la papeterie, on peut parler d’une à peu près totale stagnation en Dauphiné à la différence, là encore, du Vivarais où les Montgolfier prospèrent à Annonay. Le jugement de l’inspecteur du Bu en 1778 est sans appel : « les maîtres-papetiers, la plupart propriétaires, sont sans moyens, sans crédit comme sans talent ».

Le même constat s’impose pour la métallurgie dauphinoise dans son ensemble. Tant par sa répartition que par sa production elle reste presque semblable en 1789 à ce qu’elle était en 1730. L’extraction du minerai de fer se concentre sur Allevard qui conserve ses hauts-fourneaux et, « de plus en plus, domine la métallurgie dauphinoise, alimentant les forges de Rives dont les aciers approvisionnent Saint-Étienne et Thiers [la coutellerie] tandis que leurs fers et les produits de taillanderie restent réservés au marché local ». La fonderie de canons de Saint-Gervais tombe dans une profonde léthargie : « l’éloignement du minerai, le coût élevé des canons assurent l’avantage à Ruelle [sur un affluent de la Charente, non loin d’Angoulême, depuis 1753], sa puissante rivale ».

Industries en forte progression et industries nouvelles