Épisode particulièrement âpre du Conflit armé interne colombien, une véritable guerre urbaine a ravagé la Comuna Trece ( arrondissement) de Medellín de 2001 à 2003.

Elle oppose les guérillas ou milices populaires des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia : Forces armées révolutionnaires de Colombie), de l’ELN (Ejército de Liberación Nacional : Armée de libération nationale) et des CAP (Comandos Armados del Pueblo : Commandos armés du peuple) aux paramilitaires ou paracos des AUC (Autodefensas Unidas de Colombia : Autodéfenses unies de Colombie), aux corps de police et à la brigade de l’armée colombienne, et atteint son paroxysme avec les opérations Mariscal et Orión en mai et .

Contexte

Medellín Medellín est la deuxième commune (municipio) de Colombie ( en 1938, en 2005, estimés en 2020) et la deuxième área metropolitana (correspondant approximativement à l’unité urbaine, ou agglomération) : en 2005, et estimés en 2018. Elle comporte seize comunas (arrondissements urbains) et cinq corregimientos (arrondissements ruraux).

La croissance rapide de Medellín repose alors sur trois causes : natalité, exode rural, et déplacements dus au conflit armé ( en 2001).

L’implantation des narcotrafiquants, comme le cartel de Medellín de Pablo Escobar, s’est traduite par une violence sauvage à la fin du . Le taux d’homicides monte en flèche à Medellín de 1984 (environ pour ) à 370 en 1992. Il baisse ensuite rapidement à 160 en 1998, étiage auquel il était stabilisé en 2000.

L’essentiel de ces homicides est le fait de règlements de comptes et d’agressions. Si la violence de l’époque est accrue par l’impact du conflit armé, celui-ci est donc loin d’en être la cause principale.

La Comuna 13 La Comuna 13, celle de San Javier, est située à l’ouest du cœur de la ville : elle comptait en 2005, et estimés en 2020. Sa population explose à partir des années 1950 comme celle de Medellín, pour se stabiliser ensuite depuis les années 2000. vignette|Les quartiers de la Comuna 13 et quelques points-clés de la guerre urbaine Depuis l’arrivée du métro en 1996 (station San Javier)La station San Javier assure en outre depuis 2008 la correspondance avec la ligne de métro-câble de La Aurora (cf. photo)., son centre commerçant est plutôt occupé par les classes moyennes ; il est entouré de collines escarpées de peuplement pauvre, voire marginalisé. Si elles comportent quelques noyaux de peuplement anciens, comme El Salado, peuplé depuis la fin du En 1798, Salado de Correa compte quatorze maisons et trois églises. (Jorge Restrepo Uribe, Medellín, su origen, progreso y desarollo, Serigrafías, Medellín, 1981, ), pour y exploiter des mines de sel (d'où son nom : « Le Salé »), l’habitat y est le plus souvent issu d’invasiones (bidonvilles), dont certaines subsistent toujours. L'apparition des invasiones des hauts de El Salado, de Nuevos conquistadores et de Las Independencias 1, 2 et 3 est ainsi récente et datée : de 1978 à 1981.

En 2002, 97,5 % de la Comuna 13 est classée en estrato (« strate » : classement de 1 à 6 des zones habitées selon le niveau social) 1 ou 2 (les plus pauvres), et c’est la zone de Medellín comportant le plus de chômage.

Comme dans les autres quartiers périphériques de la ville, les frontières invisibles entre quartiers y sont longtemps restées une réalité : les bandes rivales se côtoyaient à San Javier, mais entre les quartiers on ne franchissait une « frontière » que, littéralement, au péril de sa vie. La violence y est alors endémique : agressions, racket, « séquestrations express », sans qu’on sache toujours quelle part y prennent les groupes de miliciens, de voyous, de narcotrafiquants et de paramilitaires.

Mais contrairement à la mauvaise réputation faite à la Comuna 13, les homicides y sont à cette époque en dessous de la moyenne de la ville ( sur 16) : la violence est plus aiguë dans les du nord-est et du centre-est de la ville.

Le conflit armé La guerre urbaine de la Comuna 13, dont en particulier l’opération Orión, est un épisode du Conflicto armado interno (Conflit armé interne) colombien qui, des années 1960 jusqu’à la paix de 2016, et au-delà, oppose les guérillas d’extrême gauche aux groupes paramilitaires et à la force publique (armée et polices), non sans relation avec les cartels et organisations de narcotrafiquants, les uns et les autres pouvant nouer des alliances au gré de leur intérêt. Cette période succède à celle de La Violencia (la Violence – de 1948 â la fin des années 1950) et fait pour les seules années de 1958 à 2012Centro Nacional de Memoria Histórica, Ça suffit ! Colombie : mémoires de guerre et de dignité, (traduction française : FMSH, Paris, janvier 2014).

Un des effets majeurs du conflit armé est le déplacement massif des populations au gré des affrontements : le Centro de Monitoreo de Desplazamiento Interno (Centre de suivi des déplacements internes) évalue à le nombre de personnes déplacées en Colombie, soit plus que dans n’importe quel autre pays, en guerre ou non. Entre 1995 et 2009, la Comuna 13 accueille déplacées des seuls départements d’Antioquia et de Choco. L’ELN coordonne par exemple l’installation d’une invasión pour des centaines de familles dans le haut de El Salado au milieu des années 1990.

La guerre urbaine qui apparaît à cette époque est largement une délocalisation de celle qui sévit dans les zones rurales.

La présidence Uribe Traditionnellement très conservatrice sur le plan politique et très inégalitaire sur le plan socialC’est le pays de la région le plus inégalitaire après le Brésil – il lui ravit même ce record sous les présidences parallèles d’Álvaro Uribe et de Lula - données Banque mondiale., la société colombienne laisse peu d’espace politique aux mouvements progressistes légaux, mais se montre peu encline à négocier avec ceux qui ne voient ou ne veulent d’issue que dans la lutte armée. La Colombie est d’ailleurs le seul pays d’Amérique latine à n’avoir jamais basculé à gauche depuis 2000. vignette|Álvaro Uribe Velez, président de Colombie Or, depuis 2000, monte en puissance Álvaro Uribe Vélez, ancien gouverneur du département d'Antioquia, qui fonde sa stratégie politique sur un anticommunisme viscéral et sur la mise en œuvre d’une solution militaire définitive au conflit. Cette stratégie fonctionne alors : le , il est élu dès le premier tour à la présidence avec 54,5 % des voix.

Les liens d’Álvaro Uribe et de son frère Santiago avec les paramilitaires font l’objet de plusieurs investigations judiciaires, parfois agrémentées de détention, les intéressés niant quant à eux toute implication.

Les grandes étapes du conflit L’histoire des conflits politico-militaires de la Comuna 13 peut se résumer dans les grandes étapes suivantes : Avant 1985 : la Comuna 13, où les pouvoirs publics sont peu présents, encore largement occupée par les invasiones, est disputée par des bandes rivales de narcotrafiquants et de voyous ; De 1985 à 2000 : les miliciensLa littérature use indifféremment dans ce contexte dess termes de miliciens et de guérilleros. nettoient la Comuna des mafieux et imposent leur loi ; De 2001 à 2003 : la guerre urbaine voit leur suprématie contestée par la force publique et les paramilitaires, à qui l’État laisse le contrôle du territoire repris aux milices après l'opération Orión ; De 2004 à 2007, le conflit s’éteint après le repli de la guérilla et la démobilisation des paramilitaires du Bloque Cacique Nutibara ; De 2008 à 2010, les conflits entre groupes de gangs et de paramilitaires reprennent pour le contrôle du territoire dans différentes comunas périphériques de Medellín ( en 2009 à la Comuna 13).

Les miliciens maîtres du territoire De 1985 environ à 2000, la guérilla, avec les FARC, l’ELN et les milices proprement dites, comme les Milicias América Libre (Milices Amérique libre), Milicias Populares de Occidente (Milices populaires de l’Ouest), s’installent dans divers quartiers populaires de Medellín. En 1996 sont créées dans la Comuna 13 les Comandos Armados del Pueblo (CAP - Commandos armés du peuple).

Selon un témoin, ces milices populaires auraient compté jusqu’à dans la Comuna 13, hommes et femmes, combattants ou non. Un tel chiffre serait énorme, rapporté à sa population, ou à celui des AUC : ont été démobilisés pour toute la Colombie, encore certains pouvaient-ils être fictifs.

Les milices entretiennent des rapports complexes avec la population, dont elles sont en grande partie issues. Au départ, elles sont plutôt bien perçues : elles affrontent les gangs et les voyous qui contrôlaient la Comuna. Elles interdisent le trafic : la drogue ne circule plus. L’ELN et les CAP exécutent même les trafiquants s’il y en a, contrairement aux FARC, qui les chassent mais ne les tuent pas. C’est la limpieza social (nettoyage social). Elles organisent aussi des distributions, arrivent avec des camions de nourriture ou d’électroménager dont elles font la répartition. Les miliciens organisent encore des fêtes (parche Pilsen — argot colombien, quelque chose comme bringue Kro…) où les habitants vont soit par goût, soit par peur : il vaut mieux y aller…

Mais plus elles sont en force, plus les milices deviennent elles-mêmes prédatrices. Les miliciens, identifiés par le brassard de leur organisation, contrôlent la Comuna d’une main de fer, sans chercher à savoir s’ils ont affaire à des hommes, femmes, des enfants. Ils imposent le couvre-feu, occupent les rues cagoulés et armés jusqu’aux dents, recrutent plus ou moins de force. Ils ont essentiellement deux sources de revenus : les vacunas (« vaccins », c'est-à-dire racket), tel le péage imposé quotidiennement aux bus, et les « séquestrations express » (ils retiennent quelqu’un et, s’il est solvable, ne le relâchent que quand la famille a payé).

À la fin des années 1990, les FARC tiennent par exemple Nuevos Conquistadores et El Salado, L'ELN Las Independencias 1 et 2 ainsi que Villa Laura, les CAP Las Independencias 3.

L’arrivée des paramilitaires Le « Bloque Metro » des Autodefensas Campesinas de Córdoba y Urabá (ACCU) est créé en 1996, dirigé par Carlos García Fernández, alias « Doble Cero ». À partir de 1997, les paramilitaires commencent à prendre position sur les hauteurs sud d'Altavista et de San Antonio de Prado, d'où ils se préparent à déloger les milices de la Comuna 13.

Au premier semestre 2001 ont lieu les premières opérations de l’armée et de la police (opération Primavera en février) ainsi que des paramilitaires (attaque de El Corazón et Belencito en juillet). La guerre urbaine de la Comuna 13 a commencé. Elle durera deux ans, de 2001 à 2003. C’est une période de terreur pour la population.

thumb|La Comuna 13 de Medellín - quartiers sud (12/2020)

Dans le courant de l’année, alors que les paramilitaires se regroupent nationalement dans les Autodefensas Unidas de Colombia et, non sans conflits meurtriers entre eux, le Bloque Metro laisse la place dans la Comuna 13 au Bloque Cacique Nutibara, dirigé par le narcotrafiquant Diego Fernando Murillo (es), alias Adolfo Paz ou Don Berna.

À la stratégie d’intégration et de contrôle des milices s’oppose la stratégie de la terreur des paramilitaires. Par tous les moyens, il faut éliminer ou déloger non seulement les miliciens, mais aussi les défenseurs des droits humains ou les leaders communautaires, quitte à arrêter ou abattre quiconque après une dénonciation sans preuve ou un comportement ambigu. On peut incendier un secteur et le vider de sa population parce que parmi elle se trouvent des miliciens ou supposés tels. Les déplacements de population se font de plus en plus nombreux, qu’ils soient dus à la peur, aux destructions ou tout simplement forcés. Sur la seule période 2001-2003, on compte forcés, la moitié de tous les déplacements enregistrés entre 1985 et 2010.

thumb|La Comuna 13 de Medellín - quartiers nord (12/2020)