vignette|Construction du bâtiment principal de la bibliothèque en .

L'histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg débute avec la fondation de la (à savoir, « Bibliothèque régionale et universitaire impériale ») en 1871 à la suite de l'annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand. Développée par l’administration allemande, la bibliothèque connaît une nouvelle organisation lorsque la région passe sous l’autorité de la France en 1918 à l'issue de la Première Guerre mondiale : l’établissement est rebaptisé « Bibliothèque nationale et universitaire » (BNU) par décret le .

Comptant 1,5 million de volumes en 1935, l’institution est la troisième bibliothèque française en nombre de documents conservés, derrière la Bibliothèque nationale à Paris et celle d’Alger. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les collections sont évacuées à Clermont-Ferrand face à la menace d'invasion de la France par l'Allemagne. Durant la seconde annexion de l'Alsace par le Reich, le régime nazi fonde à Strasbourg une nouvelle institution au service de la propagande et de la « nazification » du savoir scientifique.

La bibliothèque repliée dans le Puy-de-Dôme retrouve en 1945 son bâtiment strasbourgeois qui a subi des bombardements durant le conflit. La période de l'après-guerre est marquée par des travaux de reconstruction et de restructuration. Le nombre de documents conservés continue alors de s'accroître. De nouveaux travaux de modernisation sont entrepris entre 2010 et 2014. L'établissement opte pour ses statuts actuels en 2020.

Origines jusqu’au

Création sous l’Empire allemand

Débuts de l’administration française

Durant la Seconde Guerre mondiale vignette|Le déménagement des collections de la BNU de Strasbourg, rue du Maréchal-Joffre, en vue de leur évacuation vers l’Auvergne en 1939.

La montée des tensions en Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale amène la BNU à mettre en œuvre les premières dispositions en vue du repli du personnel et des collections dès le au moment de la crise des Sudètes qui s’achève quelques jours plus tard lors des accords de Munich : le plan d’évacuation de la bibliothèque a été imaginé en 1933 et adapté en 1936. Le conflit n’éclatant pas, l’opération d’emballage et de transfert des documents les plus précieux est alors interrompue.

Un an plus tard, le , un repli est à nouveau amorcé à quelques jours du déclenchement de la guerre en Europe : débute alors l'évacuation des habitants et des différentes administrations de Strasbourg et des autres communes frontalières. Alors qu’Ernest Wickersheimer est mobilisé dans l’armée française, les bibliothécaires Marie Kuhlmann et Serge Fischer font mettre en caisse les collections et les archives administratives de la BNU pour les transférer vers le Puy-de-Dôme, au siège de l'université de Clermont-Ferrand ainsi qu’aux châteaux de Cordès (commune d'Orcival), des Quayres (Laps) et de Theix (Saint-Genès-Champanelle), à Châteaugay et Pont-du-Château. Le repli de la bibliothèque est réalisé entre le et le : wagons de marchandises de tonnes sont alors répartis à travers expéditions . Le transfert des collections s'est fait avec l'appui du rectorat de l’académie de Clermont-Ferrand, de la préfecture du Puy-de-Dôme, et de Jean Le Chapelain, bibliothécaire en chef de l'université de Clermont-Ferrand. Cette dernière accueille également dans ses locaux l’université de Strasbourg repliée.

vignette|gauche|Le rectorat de l’académie de Clermont-Ferrand accueille les services universitaires de Strasbourg.

Après plusieurs de mois de « drôle de guerre », débute l’invasion de la France : les troupes allemandes entrent dans Strasbourg le et l’armistice est signé trois jours plus tard. À l’instar de la Moselle, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin sont annexés par l’Allemagne en dépit des conventions d’armistice : les deux départements sont rattachés au de Bade dont le , Robert Wagner, devient chef de l’administration civile en Alsace (en allemand : ) le . Celui-ci a nommé le un délégué aux bibliothèques scientifiques d’Alsace (en allemand : ). Albert Schmitt-CladenAlbert Schmitt (1895-1967) est appelé Schmitt-Claden en raison des pseudonymes de Schmitt-Leinen et Morand Claden utilisés pour signer ses publications., directeur de la bibliothèque municipale de Colmar, est désigné pour assurer cette mission. À Strasbourg, les autorités allemandes établissent une nouvelle institution dans le bâtiment évacué par les services de la Bibliothèque nationale et universitaire en rejoignant Clermont-Ferrand.

Annexion et propagande nazie Retour forcé des collections

Le régime nazi établit en Alsace une nouvelle bibliothèque universitaire baptisée en allemand (à savoir, « Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg », abrégée ULB, ULBS ou U u. LB.) en référence au nom que l’établissement a porté jusqu’en 1918. En tant que délégué aux bibliothèques scientifiques, Albert Schmitt-Claden s'en voit confier la direction provisoire. L’achat de livres en langue allemande est au cœur de la politique de « germanisation » des collections de cette bibliothèque publique ainsi que la « nazification » du savoir scientifique pour appuyer la nouvelle université, la , créée à la même époque.

Dès le mois d’, les autorités allemandes exigent le retour à Strasbourg des documents évacués quelques mois plus tôt en Auvergne. La requête adressée aux services de la BNU repliés est l'œuvre d’Albert Schmitt-Claden. Depuis Clermont-Ferrand, Ernest Wickersheimer résiste à la demande allemande. Le gouvernement de Vichy s’y oppose également avant de céder en à l’ultimatum formulé par , conseiller ministériel pour l’Éducation en Bade-Alsace auprès du Robert Wagner et chargé du rapatriement en Alsace annexée des biens culturels qui ont été évacués en 1939 : il menace de saisir les collections de la bibliothèque de la Sorbonne à Paris si celles de la BNU ne sont pas confiées aux autorités allemandes en vue de doter l’ULB.

Le retour des collections est acté le sur ordre du gouvernement français. L’organisation du transfert est confiée à l’entreprise française Schenker et supervisée par Albert Schmitt-Claden et Herbert Kraft. Les premiers chargements débutent le . La presse strasbourgeoise publie les photographies des wagons de livres à leur arrivée en Alsace début : l’ouverture de l’ULB est alors prévue en après la remise en état du bâtiment fermé au public depuis 1939. Les collections de numismatique quittent Clermont-Ferrand dans le dernier convoi mis en place le . Les personnels de la BNU repliés ne prennent pas part à l’opération menée alors par les effectifs de l’ULB. Sans ses collections, la BNU subsiste à Clermont-Ferrand avec un effectif qui se réduit à Ernest Wickersheimer, une bibliothécaire et un gardien.

Nomination d’un directeur vignette|gauche|La façade (face ouest) de l’ULB donnant sur la place de la République rebaptisée par les autorités allemandes.

La mise en place d’une nouvelle administration implique le choix définitif d’un directeur pour la bibliothèque. Responsable temporaire de l’ULB, Albert Schmitt-Claden présente sa candidature pour obtenir le poste à titre permanent. N’ayant pas le titre universitaire de docteur pour évoluer dans le système scientifique allemand, il espère pouvoir compter sur son implication dans les milieux pangermanistes, voire pronazis, avant la guerre.

D’autres candidatures sont déposées : Joseph Lefftz, bibliothécaire à la BNU jusqu’en 1939, revient à Strasbourg en après avoir été emprisonné pour des raisons inconnues par les autorités françaises à Nancy avec des autonomistes alsaciens que le régime nazi érige en martyres sous le nom de « Nancéiens » (en allemand : ). Fort de cette réputation et spécialiste en littérature et culture alsacienne, il commence une étude sur la « germanisation » des noms de famille en Alsace à la demande du Robert Wagner.

Postulent également Wolfgang Roediger, chef de service au sein de la Bibliothèque d'État de Prusse (en allemand : ), , responsable du service de protection des bibliothèques auprès du commandement militaire allemand en France, ainsi que Karl Julius Hartmann, directeur de la bibliothèque universitaire de Göttingen.

Les candidatures sont examinées par , conseiller pour les bibliothèques au ministère de l'Éducation du Reich à Berlin, et , conservateur en chef de la Bibliothèque d'État de Prusse. Le dossier de Schmitt-Claden est écarté en raison de lacunes dans sa formation scientifique. Le choix définitif porte sur Hartmann, membre du parti nazi depuis le et responsable d’une grande bibliothèque depuis 1935 offrant ainsi toutes les garanties en matière de compétences professionnelles et d’idéologie politique. En , il devient alors directeur par intérim (en allemand : ) de l’ULB tout en conservant ses responsabilités à Göttingen. Amené à réaliser de fréquents déplacements entre ses deux postes, il s’entoure de deux suppléants à Strasbourg : Heinrich Grothues, bibliothécaire à Kiel, et Joseph Lefftz, soit un Allemand et un Alsacien nommés conjointement.

Karl Julius Hartmann continue à superviser le rangement des collections revenues de Clermont-Ferrand. Il doit également procéder à un achat massif d’ouvrages en allemand en vue d’une « germanisation » des fonds documentaires dans l’optique de proposer un savoir scientifique en adéquation avec les autres centres universitaires d’Allemagne selon les attentes du régime nazi. Le nouveau directeur annonce l’ouverture de la bibliothèque au public pour début : celle-ci se fait finalement qu’en décembre afin de coïncider avec l’inauguration de la nouvelle de Strasbourg.

Fonctionnement

Dès 1940, Albert Schmitt-Claden souhaite doter l’établissement d’un personnel abondant pour assurer son fonctionnement. Le projet reçoit l’appui du Robert Wagner qui désire faire de Strasbourg, où il a installé le siège de l’administration du de Bade-Alsace, une vitrine de la culture germanique à travers la et la nouvelle bibliothèque. La gestion budgétaire des deux institutions donne lieu à un litige au sein de l’appareil politique nazi, entre les autorités locales et le pouvoir central à Berlin, en raison d’un désaccord opposant Wagner et le ministre de la Science et de l'Éducation, Bernhard Rust. Si le budget reste du ressort du ministère, il doit s’adapter aux ambitions du qui s’appuie sur les attentes d’Adolf Hitler : d’importants moyens sont ainsi alloués aux instances universitaires de Strasbourg. L’ULB se voit doter de agents de bibliothèque, soit fonctionnaires () et auxiliaires (). Ce personnel diminue par la suite en raison de la mobilisation totale au cours de la guerre. En 1941, l’institution reçoit Reichsmarks, l’équivalent de millions de francs, un budget colossal par rapport aux francs dont disposait la BNU en 1929. À titre de comparaison, le budget de l’établissement redevenu français après la Libération n’atteint que million de francs en 1945.

Pour tenter de combler les acquisitions en allemand qui n’ont pas été faites depuis 1918, l’établissement dépense Reichsmarks entre et : le personnel estime à le nombre de documents à acquérir pour appliquer cette « germanisation » puis évalue le budget nécessaire pour sa mise en œuvre à 2,5 millions de Reichsmarks. Les dépenses pour l’année 1942 s’élèvent à Reichsmarks. À titre de comparaison, la bibliothèque universitaire de Göttingen reçoit Reichsmarks et celle de Leipzig, , pour la même année. Le taux de change favorable dont bénéficie la monnaie allemande permet à l’ULB d’accroître ses collections. La guerre totale et les dépenses militaires allemandes entraînent d’importantes réductions budgétaires : sur les Reichsmarks que l’ULB a engagé pour l’année 1943, seuls ont été versés. Depuis sa création, la bibliothèque a dépensé Reichsmarks : malgré la situation budgétaire difficile, l’achat de documents se poursuit durant l’année 1944.