Le missorium de Théodose est un grand plat d'argent d'apparat conservé à la Real Academia de la Historia, à Madrid. Probablement réalisé à Constantinople pour célébrer les decennalia (le dixième anniversaire du règne) de l'empereur , il le représente en train de remettre un codicille à un haut fonctionnaire, flanqué de ses deux coempereurs, et Arcadius. Il est caractéristique du style classicisant théodosien et considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie romaine tardive.
Un plat d'apparat commémoratif
Le missorium provient d'un trésor d'argenterie, qui comprenait également deux coupes, découvert en 1847 à Almendralejo, près de Mérida dans la province espagnole de Badajoz. C'est un des plus beaux exemples d'argenterie des largesses impériales (largitio), c'est-à-dire de la catégorie de ces objets de luxe réalisés en vue des célébrations impériales (accession au trône, anniversaire de règne principalement) et offerts en ces occasions par l'empereur aux plus grands dignitaires de l'empire : il s'agissait principalement de plats, d'assiettes, de coupes et de bols en argent.
Le corpus conservé de cette argenterie de prestige est extrêmement réduit : seules 19 pièces ont survécu de cette production importante (à en juger par les sources) toutes datées du et émises par 6 empereurs différents. Dans cette série, le missorium de Théodose se distingue à la fois parce qu'il est le plus récent — bien que la pratique se soit poursuivie probablement encore deux siècles après lui — et parce qu'il porte le décor le plus élaboré : les deux seuls autres exemples bien conservés un tant soit peu comparables sont le plat de Kertch, conservé au musée de l'Ermitage et représentant en cavalier, et celui de (ou , l'identification est incertaine) à Genève. Il faut y ajouter le fragment du trésor de Groß Bodungen qui portait probablement le motif le plus proche de celui du missorium de Théodose, mais qui est trop endommagé pour permettre une identification ou une datation précise.
Le plat de Madrid est en argent et présente des traces de dorure sur les lettres. Sa taille est exceptionnelle par rapport aux plats d'argent contemporains cités : il mesure 74 cm de diamètre pour une épaisseur qui varie entre 4 et 8 mm. Il repose sur un anneau, d'un diamètre de 26 cm pour une épaisseur de 3 cm, qui a été soudé au dos. Cet anneau possède une inscription grecque précisant le poids officiel de l'objet :
Les 50 livres romaines correspondent à un poids officiel de 16,13 kg d'argent, alors que le plat n'en fait en réalité que 15,35 kg : la différence pourrait être due au fait que le plat fut pesé et marqué avant d'être décoré. La décoration, à la fois ciselée et réalisée au repoussé, aurait alors enlevé un peu de métal.
Le motif principal du décor est la représentation de l'empereur régnant et de deux empereurs corégnants. Une inscription court le long du bord qui permet de l'identifier avec certitude :
soit : « Notre Seigneur Théodose Perpétuel Auguste pour ce jour très heureux du dixième (anniversaire de son règne). »
L'inscription indique que le plat a été réalisé à l'occasion des decennalia d'un empereur nommé Théodose. La présence de deux corégents permet d'exclure immédiatement que ce Théodose soit , qui n'avait qu'un seul corégent, son oncle Honorius, lors du dixième anniversaire de son règne, célébré en 412 : il s'agit donc des decennalia de , le , qui furent célébrées alors que l'empereur résidait à Thessalonique — il y demeura en effet de septembre 387 à avril 388. On en a souvent conclu que le missorium était l'œuvre d'un atelier thessalonicien, mais il est tout aussi probable, étant donné le délai de réalisation, qu'il fut commandé et fabriqué à Constantinople, avant le départ de la cour pour Thessalonique.
Décor
Lors de sa découverte, le missorium était plié en deux par le milieu, confirmation qu'il avait été enfoui pour la valeur brute de son poids en argent sans considération pour sa qualité artistique ou sa valeur historique. C'était une pratique courante comme le montre le cas d'un autre missorium, celui du trésor de Groß Bodungen, qui n'est parvenu qu'à l'état de fragmentsVoir W. Grünhagen, Der Schatzfund von Groß Bodungen, Römisch-Germanische Forschungen 21, Berlin, 1954.. Le plat ayant été plié vers l'intérieur, le décor a ainsi été paradoxalement mieux conservé que si l'objet avait été enfoui tel quel. Le découvreur, pour déplier le plat, le découpa au ciseau le long du pli, endommageant ainsi une partie du décor, dont la tête de l'empereur de gauche, et celle du dignitaire devant l'empereur central.
La scène principale : la remise d'un codicille
Les trois empereurs qui constituent l'objet principal du décor sont représentés trônant devant une façade tétrastyle, comportant un podium, quatre colonnes corinthiennes supportant un linteau à arc central, surmonté d'un fronton. Dans les écoinçons du fronton sont figurés deux putti, de part et d'autre de l'arc, portant des offrandes (paniers de fruits). Le trio impérial est encadré par deux couples de gardes, tandis qu'un dignitaire se tient devant l'empereur central, à savoir donc Théodose . La partie inférieure du plat, l'exergue, est occupée par une figure féminine accompagnée de trois putti.
Les figures impériales sont identifiées à la fois par leur place dans la composition et par leurs attributs, notamment vestimentaires. Tous trois sont vêtus de façon similaire : une tunique avec des manches longues richement décorées à l'épaule et aux poignets, une chlamyde avec un tablion brodé, fixée à l'épaule par une grande fibule en forme de disque, des campagi (chaussures impériales pourpres). La fibule est constituée d'un joyau serti dans une monture décorée de perles et de trois pendentifs perlés : elle est identique à la fibule de l'empereur Justinien sur la célèbre mosaïque pariétale de San Vitale de Ravenne et se retrouve aussi sur certaines monnaies, comme le grand « médaillon » de 36 solidi de ce même empereur.
Les têtes impériales sont ceintes de diadèmes, de larges bandeaux à deux rangs de perles, interrompus au-dessus du front par la monture circulaire perlée d'une pierre précieuse ronde. Il s'agit depuis que Constantin l'a adopté, de l'attribut impérial par excellence, qu'on retrouve sur tous les portraits impériaux, monétaires (voir par exemple le solidus de Valentinien II plus bas), ou sculptés (comme le buste d'Arcadius ci-contre ou celui de ). De surcroît les têtes des trois empereurs sont nimbées, comme c'est souvent également le cas à cette époque sur les portraits monétaires, mais également sur les diptyques impériaux ou consulaires (par exemple l'empereur Honorius sur le diptyque de Probus en 406) : le nimbe est un attribut hérité du haut empire indiquant la divinité, et n'est pas l'apanage de l'iconographie chrétienne.
Les empereurs se distinguent les uns des autres par leurs accessoires : les deux empereurs latéraux portent dans la main gauche un orbe simple, gravé d'une croix oblique — mais qui n'est en revanche pas surmonté d'une croix ou d'une statuette. L'empereur assis à gauche tient en outre dans la main droite levée un long sceptre dont l'extrémité repose sur son genou droit. L'empereur assis à droite ne tient, lui, rien dans cette main droite, mais fait un signe de bénédiction. L'empereur central, Théodose, a la main gauche cachée par sa chlamyde, et tient dans la main droite un diptyque codicillaire (plutôt qu'un volumen codicillaire) qu'il remet au dignitaire debout devant lui et qui contient sa nomination : l'objet est en effet clairement rectangulaire.
Le dernier attribut impérial distinguant les trois figures assises est leur chaise : c'est un siège sans dossier ni accoudoirs, recouvert d'un épais coussin richement brodé, et dont les pieds sont moulurés et ornés. Ils sont précédés d'un repose-pieds. Ce type de chaise, qui se distingue nettement d'un trône classique, est le siège impérial dérivé de la sella curulis, la chaise curule réservé aux plus hautes magistratures, dont le consulat depuis la République romainePour une reconstruction de ce type de siège et sa signification par rapport au trône dans l'iconographie de l'Antiquité tardive, cf. F. Mathews, The Clash of Gods, p. 104-108.. Sous l'empire romain, ce siège est devenu le symbole de l'autorité impériale au même titre que le diadème, le globe, le sceptre et la fibule élaborée de la chlamyde. Il continue également d'être un attribut des consuls, comme le montre sa représentation sur les diptyques consulaires.
Le dignitaire debout devant l'empereur central est vêtu d'une tunique courte, d'une chlamyde retenue par une fibule en forme d'arbalète, et de campagi. Bien qu'eux aussi brodés, ses vêtements le sont moins naturellement et de façon moins somptueuse que ceux des empereurs.
La scène secondaire à l'exergue
L'exergue, dans la partie inférieure du plat, est séparé du champ principal par l'emmarchement du podium de la façade, qui sert ainsi en même temps de limite entre les deux motifs. Plusieurs éléments de décor y sont ordonnés autour de la figure centrale d'une femme à demi allongée : elle se repose sur le bras droit et contemple trois petites figures masculines ailées, des putti, tournées vers la partie supérieure du décor, et plus précisément vers l'empereur central auquel ils offrent des fleurs et des fruits. Ils sont identiques aux putti du fronton. La tête ceinte d'une couronne de feuillage, vêtue d'un long himation aux franges brodées, drapé autour des hanches et dont elle soutient un pan du bras gauche, la femme porte une longue corne d'abondance (cornucopia) : cet attribut permet de l'identifier comme étant la personnification de Gaïa/Tellus, symbolisant la prospérité de l'empire et son étendue universelle. On la retrouve dans un rôle semblable sur le bas-relief de la « Majesté des Augustes » de l'Arc de Galère ainsi que sur l'ivoire Barberini. Elle est aussi souvent accompagnée de putti, comme sur le plat d'argent (lanx) de ParabiagoAge of Spirituality…, 165. Le plat provient de Rome et date probablement de la fin du ., dans un contexte très différent — le motif principal concerne en effet le culte de Cybèle et Attis.
Le décor de l'exergue est complété par de nombreuses plantes graminées disposées tout autour des personnages, symbolisant probablement un champ de blé.
Identification des personnages
L'identité du trio impérial
Alors que l'identification de la figure impériale principale à l'empereur Théodose ne pose pas de difficulté, celle des deux coempereurs est davantage débattue : les premiers commentateurs ont en effet volontiers considéré que le trio représenté correspondait à la famille impériale, Théodose étant flanqué de ses deux fils et successeurs, Arcadius, l'aîné à gauche, et Honorius, le cadet, à droite. Cette identification ignore toutefois le fait que les trois empereurs représentés sont ceints du diadème, signe qu'ils portent le titre d’Augustus : or Honorius, qui est âgé de 4 ans seulement en 388, ne reçoit ce titre qu'en 393, et ne peut être représenté couronné du diadème avant cette date, où il n'est que césar. Sur le bas-relief de l'obélisque de Théodose, où il figure au sein de la famille impériale, vers 390-392, il ne porte ainsi pas non plus de diadème, contrairement à son frère Arcadius, de sept ans son aîné, et auguste depuis 383.