est le roman d'un auteur mystérieux, . Le roman est une satire grinçante du Japon de l’après-guerre essayant de liquider les désillusions engendrées par la reddition sans condition du pays en 1945.

Ce roman « politique » ou « idéologique », selon Yukio Mishima, est à la fois la représentation d’un « désenchantement du monde » et de son « réenchantement » tragicomique sous la forme d’une science-fiction fonctionnant sur le modèle de la dystopie (contre-utopie). Le roman cherche à montrer que la « culture japonaise » n’est qu’un « don » ou une construction (des Occidentaux ?) en vue de « domestiquer » les Japonais. Yapou, bétail humain opère une déconstruction parodique du « fantasme » de l’Occident pour le Japon, de cet « étrange objet de désir » que reste le « Japon » pour l’Occident. Ce rapport est décrit d’un point de vue « japonais », celui de l’auteur mystérieux de ce roman, hanté, traumatisé, charmé par la défaite de 1945, qui n’hésite pas à pousser l’autodérision jusqu’au masochisme.

Résumé

Contexte général Yapou, bétail humain est le récit fabuleux des aventures dans le futur de Clara Von Kotwick, une jeune noble allemande, et de son fiancé japonais, Rinichiro Sebe, après la chute accidentelle d’un vaisseau venu précisément du futur, qui s’écrase brutalement à la surface de la Terre au , non loin de Wiesbaden, en Allemagne de l’Ouest, dans les années 1960. La jeune pilote du vaisseau s'appelle Pauline. Elle est la puissante descendante d'une des familles les plus célèbres de ce futur.

Pauline ne réalise pas tout de suite qu'elle est remontée dans le temps. Elle confond Clara avec une de ses contemporaines, et Rinichiro avec un Yapoo, une sorte d'animal de ferme destiné à obéir aveuglément à sa maîtresse. Clara se laisse progressivement entraîner par Pauline dans sa vision controversée mais fascinante de la relation entre les humains et Yapoo, ce qui finira par changer à jamais la relation entre elle et son fiancé.

Blancs, Jaunes, Noirs Ce vaisseau spatial vient en effet d’un Empire qui existe quelque plus tard, appelé EHS, acronyme de « Empire of Hundred Suns », l’empire des cent soleils, parfois également désigné comme « l’Empire britannique universel ». EHS est un « empire de la ségrégation » reposant sur la « chaîne tricolore » (Blanc, Noir, Jaune). En outre, la société qui le compose a érigé la domination des femmes en système politique. Les rôles y sont inversés : les hommes (« Blancs ») s’occupent des enfants et de culture, ils sont coquets et efféminés, etc. Les « Noirs » sont traités comme des esclaves ; bien que vus comme des membres de l'humanité, ils sont considérés seulement comme des « demi-êtres humains », et disposent donc de « demi-droits de l’homme ». Les « Jaunes » enfin, autrement dit les Japonais ou Yapou, ne font plus partie du genre humain. Ce sont des pièces de bétail, de bétail « humain », selon le néologisme créé par Numa : , littéralement « homme d'élevage ». La race jaune non japonaise, elle, a presque été anéantie par les armes nucléaires et bactériennes.

Singes intelligents Les Yapous sont en fait des « singes intelligents » : ils relèvent de l’espèce « Simius sapiens ». Mais la perte de leur humanité confère aux Yapous un statut encore plus bas que celui de l’animal. Avec cela, c'est un dernier verrou dans l’exploitation de l’homme par l’homme qui saute : celui qui devrait garantir l'inviolabilité de tout être humain, en raison de son intelligence, de sa raison.

Dans ces conditions, les Yapous sont des biens meubles, des choses que l'on peut posséder. Ils sont d'ailleurs transformés en meubles (kagu) au service des Blancs et forment un incroyable bestiaire : settens et vomitoirs qui ont rendu inutile l’usage des toilettes, jouets sexuels que sont les cunnilingers, penilingers, la paire de ski pouky, à quoi s'ajoutent toutes sortes de Yapous miniatures : mens-midjets, yapamatron, analer, pygmées de table, vivistylo, etc.

Clara et Rinichiro Le fil conducteur du récit est constitué par le renversement de la relation entre Clara et Rinichiro. Le roman décrit le destin ironique de la relation amoureuse de ce couple germano-nippon (l’axe du mal) qui n’opposera bientôt plus qu’une « maîtresse » (domina / shujin) à son « animal » domestique (Pets / kachikujin). Pour ce faire, le livre adopte la forme d’une relation de voyage, à la manière des Voyages de Gulliver, qui permet au lecteur de prendre la mesure de l’évolution du monde depuis le . Il se termine avec la « reddition sans condition » de Rinichiro au et dernier chapitre, soit après quelque mille cinq cents pages (mais à peine une trentaine d’heures se sont alors passées dans le roman), lorsque Rinichiro se résigne si bien à son sort qu’il n’hésite pas à se faire l’apôtre de la société « éshienne ».

Le mystère entourant l’identité de l’auteur

Le titre kachikujin yapū renferme un néologisme formé de kachiku 家畜 bête, animal et de jin 人 homme, Yapou, bétail humain ou domestic yapoo comme le propose également une traduction anglaise de l’expression proposée par l’adaptation manga de Ishinomori. Le néologisme yapū est une allusion aux Yahoos de Jonathan Swift dans Les Voyages de Gulliver est un roman étonnant et détonnant par sa fortune éditoriale, son contenu et le mystère entourant l’identité de son auteur. La revue , dans son numéro de , le classe, avec une critique de Oniroku Dan 団鬼六Oniroku Dan 団鬼六(né en 1931), écrivain, scénariste, il est l’auteur très populaire de romans sadomasochistes. adaptés au cinéma entre autres par la firme Nikkatsu dans sa série « Roman porno ». Son roman le plus célèbre est Hana to hebi (la fleur et le serpent) qui paraît dans la revue Kitan Club en 1961., dans une liste les , liste qui rassemble aussi bien Daraku-ronLa Chute, traduction française par Yves-Marie Allioux et Yamada Minoru, in Cent ans de pensée au Japon, tome I, Arles, éditions Philippe Picquier, 1996. (La chute de Sakaguchi Andō), Hiroshima notto (« Notes de Hiroshima ») de Kenzaburō Ōe Oé Kenzaburô, Notes de Hiroshima, traduit par Dominique Palmé, Paris, édition Gallimard, 1996. que Aoi toki (l’heure bleue ?) de Yamaguchi Momoe.

Le pseudonyme Shōzō Numa est un pseudonyme et l’identité réelle de l’auteur se cachant sous ce nom reste à ce jour inconnue. Le correspondant du journal Le Monde Philippe Pons qui l’a rencontré à l’occasion de la sortie de la traduction française du roman rapporte que Numa a longtemps travaillé dans le milieu de l’édition. Numa avoue quant à luiShōzō Numa, postface à l’édition Toshi (1970), in Yapou, bétail humain, volume 1, p 433, éditions Désordres- Laurence Viallet, 2005. avoir choisi ce pseudonyme en hommage à Ernest Sumpf, un spécialiste allemand du sadomasochisme : Sumpf, en allemand, comme Numa, en japonais, signifient « marais » ou « marécage ». C’est sous ce pseudonyme que l’auteur commence à faire paraître sous le titre de de courts essais dans la revue Kitan Club, et c’est dans cette même revue que la publication en feuilleton de Kachikujin Yapū débutera en 1956.

Hypothèses et rumeurs Plusieurs hypothèses (à quoi s'ajoute la rumeur de sa mort) circulent au Japon sur son identité sans que jamais l’une ou l’autre ait pu être confirmée. La rumeur désigna même un temps Yukio Mishima, qui tenait ce livre comme « probablement le plus grand roman « idéologique » (kannen shōsetsu) de l’après-guerre écrit par un Japonais »「戦後の日本人が書いた観念小説としては絶頂だろう」. Dialogue entre Yukio Mishima 三島由起夫 et Shūji Terayama 寺山修司 paru dans la revue Shio (潮), en juillet de l’année shôwa 45. (1970) Erosu ha teiko no kyoten ni naieru ka (« Eros peut-il devenir un point de résistance ? ») p 671-688, in Ketteiban Mishima Yukio zenshû <40> (Œuvres complètes de Yukio Mishima), volume 40, édition Shishosha, 2004.

Mishima : À ce propos, avez-vous lu « Yapou, bétail humain » ? Terayama : Oui, c’est très intéressant. Mishima : Ce qui m’a vraiment exaspéré, c’est que Takeo Okuno a écrit dans sa postface que je m’étais mis à détester ce roman depuis que j’avais fondé la « société du bouclier ». Je ne suis pas aussi stupide. Ce que je déteste, c’est ce rapport familier qu’ont les Japonais d’aujourd’hui avec ce roman. C’est probablement le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait jamais écrit après-guerre. Terayama : Oui, d’ailleurs ça m’écœure qu’avec cette présentation, ce soit devenu un best-seller. Mishima : Les illustrations devraient être beaucoup plus réalistes. Ce côté abstrait ne colle pas du tout au projet. Mais si elles étaient plus réalistes, il y aurait sans doute des problèmes avec la censure. Terayama : Même si ce n’est pas dessiné très habilement, ce côté à la fois réaliste et maladroit n’est finalement pas plus mal. Le fait que toutes les illustrations de cette revue érotique éditée clandestinement soient plutôt réalistes et assez médiocres les rendent encore plus érotiques. Mishima : Un réalisme digne de magazines pour adolescent est important pour un roman tel que Yapou, bétail humain. Ce qui retient mon intérêt dans ce roman, le présupposé sur lequel il repose, est qu’il prouve que le monde va changer. . Et quand ça commencera, cela prendra la forme d’un système recouvrant le monde entier. Plus personne ne pourra alors résister à ce système théorique. Tout finira par y être englobé, la politique, l’économie, la littérature, la morale. Ce roman décrit cette terreur. Terayama : C’est vraiment rare de constater qu'un tel texte, malgré son inspiration (idée de départ), réussisse à rester un roman sensuel et à ne jamais prendre la forme d’une allégorie. Normalement, avec un tel point de départ, le roman aurait dû virer à la SF. J’ai d’ailleurs fini par le lire en oubliant les « yahoo » de Swift. (Traduction - en partie modifiée - du japonais par Sylvain Samson). D'après Yoshio Kō Yoshio Kō (康芳夫) né en 1937 à Tokyo est un producteur d'événements de toute sorte. On lui doit au Japon, aussi bien la venue du boxeur Mohamed Ali que celles de musiciens de jazz comme Sonny Rollins ou Miles Davis, ou encore la tournée d'Oliver, un chimpanzé présenté comme le chaînon manquant entre l'homme et le singe. Kō est également l'organisateur d'une expédition partie à la recherche du monstre du loch Ness , l’agent de Shōzō Numa, Mishima est le véritable découvreur du texte dont il avait lu les feuilletons parus dans Kitan Club. Et c'est ce même Mishima qui lui a apporté les épisodes qu’il avait lui-même découpés dans cette revue en lui demandant d’agir pour que ce texte soit publié sous la forme d’un livre.