La Hyène tachetée (Crocuta crocuta) est une espèce de mammifère carnivore de la famille des Hyénidés. Cette espèce est largement répandue sur l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Dans l’imaginaire populaire, elle est souvent perçue comme l’archétype de la hyène, vue comme laide, lâche et exclusivement charognarde. Pourtant, cette perception est erronée : il ne s'agit pas d'une hyène « proprement dite » du genre Hyaena, comme la hyène rayée, mais du seul représentant actuel du genre distinct des Crocottes (Crocuta).
C'est le plus grand membre des Hyénidés. Elle se distingue physiquement par une constitution rappelant vaguement celle d'un ours, des oreilles arrondies, une crinière dorsale peu proéminente, son pelage tacheté et une dentition spécialisée capable de broyer les os. Sur le plan biologique, elle est la seule espèce de mammifère placentaire dont les femelles possèdent un pseudo-pénis et n'ont pas d'ouverture vaginale externe.
La hyène tachetée est le carnivore le plus social du règne animal, vivant dans des clans dont la taille et la complexité hiérarchique ressemblent davantage à celles de certains primates qu'aux autres carnivores. Son système social est matriarcal : les femelles sont plus grandes que les mâles et les dominent. Bien que le clan soit compétitif pour l'accès aux ressources, les membres font preuve d'une grande coopération pour la chasse ou la défense du territoire contre les autres carnivores, en particulier les lions, leur plus grand rivaux.
Grand carnivore le plus commun d'Afrique, son succès écologique repose sur une grande plasticité comportementale et un opportunisme marqué. S'il s'agit avant tout d'un chasseur puissant capable d'atteindre une vitesse de pointe de , tout en étant particulièrement endurant, elle pratique parfois le charognage et le cleptoparasitisme, et dispose de la capacité à digérer la peau et les os des animaux qu’elle mange. C’est un superprédateur qui, avec le lion, est au sommet de la chaîne alimentaire de la faune africaine.
L'histoire de l'espèce est intimement liée à celle de l'humanité. Des populations éteintes du genre Crocuta, connues sous le nom de « Hyène des cavernes », ont parcouru l'Eurasie pendant un million d'années jusqu'à la fin du Pléistocène supérieur, comme en témoignent les peintures des grottes de Lascaux et Chauvet. En Afrique, elle est localement perçue comme gloutonne et avide, mais puissante ou liée à la sorcellerie dans le folklore local. Cependant, à cause de confusions avec la hyène rayée et de problèmes de taxonomie par les naturalistes, ses vocalises semblables à un rire, l’odeur émanant de ses glandes annales, sa grande agressivité et cruauté envers les membres de son groupe, l’espèce est emprunte d’une perception négative persistante de laideur et de lâcheté dans l’imaginaire mondial, entretenue par la culture populaire globélisée comme le cinéma.
Bien que classée en préoccupation mineure par l'UICN avec une population estimée entre et en 2014, l'espèce connaît un déclin marqué hors des zones protégées en raison du braconnage et de la réduction de son habitat . Le groupe de spécialistes des hyènes de l'UICN considère d'ailleurs que sa mauvaise réputation est un obstacle majeur à sa conservation dans la nature ou en captivité.
Dénominations
Nom scientifique valide : Crocuta Crocuta (Erxleben, 1777) ;
Nom typique en français : hyène tachetée ;
Noms vulgaires : Crocuta, Crocotta, Crocotte (désuet), Hyène Crocuta (désuet), Hyène du Cap (vieilli), Hyène tigrée (désuet), Hyène rieuse (rare), Loup-tigre (erroné) ;
Noms vernaculaires : Hyène.
Histoire
Le nom scientifique de la hyène tachetée, Crocuta, a longtemps été considéré à tort comme dérivé du mot d'emprunt latin crocutus, qui se traduit par « celui de couleur safran », en référence à la couleur de la fourrure de l'animal. L'orthographe correcte de l'emprunt aurait été Crocāta, et le mot n'a jamais été utilisé dans ce sens par les sources gréco-romaines. Crocuta vient en réalité du mot grec ancien Krokottas (Κροκόττας), dérivé du Sanskrit koṭṭhâraka, lui-même issu de kroshṭuka (tous deux désignant à l'origine le chacal doré). La première mention enregistrée de Krokottas provient de la Géographie de Strabon, où l'animal est décrit comme un mélange de loup et de chien originaire d'Éthiopie. Ce mot, pouvant se franciser par « Crocotta » ou « Crocotte », désigne à la fois une créature légendaire du moyen-âge, soit un hybride Chien/Loup.
De l'Antiquité classique jusqu'à la Renaissance, la hyène tachetée et la Hyène rayée étaient souvent considérées comme faisant partie de la même espèce, ou distinguées uniquement sur des bases géographiques. Hiob Ludolf, dans son livre Historia aethiopica, fut le premier à distinguer clairement le genre Crocuta du genre Hyaena comme des animaux différents, bien qu'il n'ait jamais eu d'expérience directe de l'espèce, tenant ses récits d'un intermédiaire éthiopien. La confusion a persisté quant à la nature taxonomique exacte des hyénidés, la plupart des voyageurs européens en Éthiopie qualifiant les hyènes de « loups ». Cela découle en partie du mot amharique pour hyène, jɨbb (ጅብ), qui est lié au mot arabe dhiʾb (ذئب) signifiant « le hurleur », terme utilisé pour désigner le loup.
Taxonomie moderne vignette|Illustration de l’hyène tachetée (Hyaena maculata) dans Histoire naturelle des mammifères, Geoffroy-Saint-Hilaire & Cuvier, 1818.|gaucheLes premières descriptions détaillées de la hyène tachetée par des Européens proviennent de Willem Bosman et Peter Kolbe. Bosman, un commerçant néerlandais qui travailla pour la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales sur la Côte d'Or, aujourd'hui Ghana, de 1688 à 1701, a écrit sur les « Jakhals, of Boshond » (chacals ou chiens des bois) dont la description physique correspond à la hyène tachetée. Kolbe, un mathématicien et astronome allemand qui a travaillé pour la Compagnie néerlandaise des Indes orientales au Cap de Bonne-Espérance de 1705 à 1713, a décrit l'animal en détail, mais l'a appelé « loup-tigre », car les colons d'Afrique australe ne connaissaient pas les hyènes et les étiquetaient donc comme des « loups ».
Ces descriptions sont passées largement inaperçues et l’animal n’apparaîtra pas dans la première édition du Systema Naturæ de Linné en 1758. Ce n’est qu’en 1771, lorsque le naturaliste gallois Thomas Pennant (1726-1798), dans son Synopsis of Quadrupeds, a utilisé ces travaux ainsi que son expérience personnelle avec un spécimen captif comme base pour différencier la hyène tachetée de la hyène rayée. La description donnée par Pennant était suffisamment précise pour être incluse par Johann Erxleben dans son Systema regni animalis en traduisant simplement le texte de Pennant en latin, mais là encore sous le nom de Canis crocuta.
En français, l’espèce a dans un premier temps également été désignée sous les noms vernaculaire de « loup-tigre », ainsi que celles d’inspiration latines, de « Crocuta », « Crocotta » ou « Crocotte », là où la hyène rayée était appelée « Hyène », cependant, les naturalistes préféraient déjà la désigner sous le nom de « Hyène tachetée ».
Le nom Crocuta a finalement été reconnu comme un genre distinct de Hyaena en 1828. Toutefois l’espèce fut toujours désignée sous le nom Hyaena crocuta encore longtemps après, y compris dans des sources du .
Même si elle porte un certain nombre de dénominations trinominales, l’espèce ne comporte aucune sous-espèce actuelle valide, déjà selon et aujourd’hui selon .
La plupart des changements taxonomiques majeures autour de la hyène tachetée aujourd’hui, se font non plus chez les individus vivants, mais au sein des spécimens fossiles.
Évolution vignette|Crâne de Crocuta sivalensis, une hyène fossile d'Inde proposée par Björn Kurtén comme étant l'ancêtre de l'hyène tachetée moderne.|gauche Contrairement à la Hyène rayée, pour laquelle un certain nombre de sous-espèces ont été proposées en raison de sa vaste aire de répartition moderne, la Hyène tachetée est une espèce extrêmement variable, tant dans le temps que dans l'espace. Son aire de répartition couvrait autrefois presque toute l'Afrique et l'Eurasie, de la péninsule Ibérique à l'Oural, où elle est restée pendant au moins un million d'années. L'espèce présentait un degré élevé de variation géographique et morphologique, ce qui a conduit par le passé à un ensemble étendu d'épithètes spécifiques et sous-spécifiques.
Il a été progressivement réalisé que toute cette variation pouvait correspondre à des différences individuelles au sein d'une seule sous-espèce. En 1939, le biologiste Leonard Harrison Matthews a démontré, en comparant une vaste sélection de crânes venant de Tanzanie, que les variations observées chez les sous-espèces alors reconnues pouvaient également se retrouver dans une seule population, les seuls caractères distinctifs étant le pelage (qui est soumis à un degré élevé de variation individuelle) et la taille (soumise à la règle de Bergmann). Lorsque les fossiles sont pris en compte, l'espèce présente des variations encore plus grandes qu’à l’époque moderne, et un certain nombre d'espèces fossiles nommées ont depuis été classées comme synonymes de Crocuta crocuta, aucune preuve solide ne confirmant l'existence de plus d’une espèce au sein du genre Crocuta.
Les ancêtres du genre Crocuta ont divergé du genre Hyaena (hyènes rayées et brunes) il y a d'années. Les ancêtres de la hyène tachetée ont probablement développé des comportements sociaux en réponse à la pression accrue des autres prédateurs sur les carcasses, les forçant à opérer en équipe. Au cours de leur évolution, les hyènes tachetées ont développé des carnassières aiguës derrière leurs prémolaires broyeuses ; cela rendait l'attente de la mort de leur proie inutile, contrairement aux hyènes brunes et rayées, et elles sont ainsi devenues des chasseuses en meute autant que des charognards. Elles ont commencé à former des territoires de plus en plus vastes, rendus nécessaires par le fait que leurs proies étaient migrent fréquemment et que de longues poursuites sur un petit territoire les auraient amenées à empiéter sur les terres d'un autre clan. Il a été théorisé que la dominance des femelles au sein des clans pourrait être une adaptation pour concurrencer avec succès les mâles sur les carcasses, et ainsi assurer une production de lait suffisante pour leurs petits. Une autre théorie suggère qu'il s'agit d'une adaptation à la durée nécessaire au développement des crânes et des mâchoires massives des petits, nécessitant une plus grande attention et des comportements dominants de la part des mères.
Björn Kurtén et Camille Arambourg ont tous deux promu une origine asiatique pour l'espèce ; Kurtén a concentré ses arguments sur le taxon plio-pléistocène Crocuta sivalensis des Siwaliks, une opinion défendue par Arambourg qui admettait néanmoins la possibilité d'une origine indo-éthiopienne. Cette position a été contestée par Ficarelli et Torre, qui ont souligné la présence de l'hyène tachetée dans des dépôts africains datant du Pléistocène inférieur, un âge similaire à celui du C. sivalensis asiatique. La recherche moderne soutient une origine africaine pour le genre, les plus anciens fossiles de Crocuta datant du Pliocène inférieur d'Afrique, il y a environ (Ma). Le plus ancien fossile connu de Crocuta crocuta en Afrique provient du Berceau de l'humanité, spécifiquement du membre 4 de Sterkfontein, daté d'environ au minimum.