vignette|Couverture, illustrée par Achille Lemot, d'un ouvrage publié en 1897 et contenant le rapport du président du jury ainsi que l'un des deux mémoires lauréats. Le concours de La Libre Parole sur l'étude « des moyens pratiques d'arriver à l'anéantissement de la puissance juive en France » est une compétition organisée entre 1895 et 1896 par La Libre Parole, journal antisémite français.

Remporté par deux religieux catholiques, l'abbé Jacquet et le chanoine Tilloy, il a contribué à la diffusion des théories du complot juif et du complot judéo-maçonnique à la veille de l'Affaire Dreyfus.

Histoire

Origine

vignette|Édouard Drumont, directeur de La Libre Parole

L'idée du concours émane d'un obscur journal antisémite algérien, L'Avenir de Biskra, fondé en 1894 et dirigé par le docteur L'Impartial (Bône), 11 novembre 1894, .. À cette époque l'Algérie française, et en particulier la région de Constantine, voit l'émergence d'un mouvement antijuif au sein des républicains radicaux locaux, qui critiquent souvent avec outrance la place des juifs dans la société coloniale algérienneJoly (2005), .. C'est dans ce contexte, à l'automne 1895, que L'Avenir de Biskra propose au « journal antisémite le plus répandu », La Libre Parole, de mettre au concours l'étude « des moyens pratiques d'arriver à l'anéantissement de la puissance juive en France, le danger juif étant considéré au point de vue de la race et non au point de vue religieux »La Libre Parole, 22 octobre 1895, disponible sur Retronews..

Le directeur de la Libre Parole, Édouard Drumont, accepte d'organiser cette compétition, qu'il présente comme la réponse à un concours sur la question juive organisé un peu plus d'un siècle plus tôt. En 1787, la Société royale des sciences et des arts de Metz avait en effet institué un prix pour le meilleur mémoire « sur le moyen d'améliorer le sort des juifs ». Ce prix avait été décerné le à l'abbé Grégoire, auteur d'un essai appelant à la fin de l'intolérance et des discriminations que subissaient les juifs au sein de la société d'Ancien RégimeAbbé Grégoire, Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs, Metz, 1789, 264 p. (consultable en ligne sur Gallica).. Pour Drumont, ce « sentimentalisme humanitaire », précurseur de l'émancipation des Juifs et en particulier du décret du 27 septembre 1791, serait à l'origine d'une « domination juive » qui, selon le directeur de La Libre Parole, opprimerait les Français.

Drumont voit également dans l'organisation d'un concours une opération publicitaire pour son journal ainsi que l'opportunité de dénicher de potentiels correspondants locaux au sein de son lectorat provincialKauffmann, ..

Règlement et délais

Le règlement exposé par Drumont dans La Libre Parole du fixe la date limite d'envoi des manuscrits au et prévoit trois types de prix : une médaille d'or de pour l'auteur du meilleur mémoire, une autre, de , pour l'auteur de l'essai arrivé en seconde place, et trois médailles de 100 francs chacune pour les auteurs des mémoires qui auront fixé l'attention du jury. Il annonce également que le mémoire lauréat du premier prix sera publié aux frais du journal. Deux semaines plus tard, il est précisé que les envois devront être anonymes et s'ouvrir sur une devise qui ne permettra d'identifier leurs auteurs qu'après la délibération des jurésLa Libre Parole, 6 novembre 1895, ..

Le , la date limite de dépôt des mémoires est repoussée d'un moisLa Libre Parole, 10 janvier 1896, .. Une nouvelle prolongation, jusqu'au , est accordée le La Libre Parole, 13 mars 1896, .. Le , un article d'Albert Monniot annonce que le concours est définitivement clos et qu'environ 150 mémoires doivent être soumis aux jurésLa Libre Parole, 9 juin 1896, .. En réalité, 145 mémoires ont été envoyés dans les temps, tandis que 5 autres sont arrivés hors délais, in Jacquet, -7., comme celui du militant catholique girondin Alfred CrétinCrétin, ..

Jury

Le jury présenté le se compose de 17 membres :

Initialement, Drumont souhaitait constituer un jury « dans lequel tous les partis seraient représentés », or celui-ci penche nettement à droite. Afin de représenter « l’élément ouvrier », le nom de , mécanicien dans l'industrie du livre, est ajouté à cette liste au lendemain de sa publicationLa Libre Parole, 11 juin 1896, .. La plupart des jurés sont des antisémites déclarés, à l'image de trois des cinq députés, Denis, d'Hugues et Pontbriand, qui ont tenté d'introduire leurs idées racistes dans les débats de la ChambreOriol, -176.Joly (2008), .Laurent Joly, « Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la République », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2007/3, -3, 90 (consultable en ligne sur Cairn.info)..

Un israélite au sein du jury : Bernard Lazare vignette|Bernard Lazare Drumont prévoyait également qu'un des jurés puisse être « un Juif n'appartenant pas au monde de la Finance et ayant, conséquemment, quelque autorité dans la question ».

Ce défi a été relevé dès le par Bernard Lazare, brillant polémiste anarchiste et auteur, l'année précédente, d'un ouvrage sur l'antisémitisme. Encore marqué par des préjugés également très présents à l'extrême gauche, il y jugeait les juifs en partie responsable de l'antisémitisme, en raison de la persistance de leur communautarisme et de leur part dans le système capitalisteOriol, .. S'il considérait que la mouvance antisémite reposait sur des postulats erronés, il la jugeait utile, malgré elle, à la cause révolutionnaire. Depuis, sa pensée avait évolué, notamment à la lumière des commentaires antisémites qui avaient suivi la condamnation de Dreyfus, et il préparait déjà, mais en secret, le pamphlet qui allait initier la campagne dreyfusardeOriol, ..

Dans son livre de 1894, Lazare avait évoqué l'auteur de La France juive : « Polémiste de talent, vigoureux journaliste, et satiriste plein de verve, M. Drumont est un historien mal documenté, un sociologue et surtout un philosophe médiocre »Bernard Lazare, L'Antisémitisme : son histoire et ses causes, Paris, Chailley, 1894, .. Malgré ce jugement sans concession de ses écrits, Drumont avait salué avec courtoisie l'impartialité et l'intérêt du travail de son confrèreLa Libre Parole, 10 janvier 1895, ..

Cela faisait déjà trois ans que Lazare essayait en vain d'entraîner Drumont et les antisémites dans un débat où ceux-ci seraient forcés de résoudre les contradictions de leur prétendu anticapitalisme et d'admettre la finalité génocidaire de leur idéologie racisteBernard Lazare, « Juifs et antisémites », L'Événement, 23 décembre 1892, .. Il a donc motivé sa candidature au poste de juré en expliquant qu'il était curieux de pouvoir lire enfin les propositions concrètes des antisémites face à « la tyrannie du capital qui n'est pas spécialement juif, mais universel ». Provocateur, il a promis d'être impartial « quoique d'avance, [il] trouve que la seule mesure logique serait le massacre, une nouvelle Saint-Barthélemy ». Malgré ses réserves quant à cette solution « un peu radicale », Drumont a aussitôt admis Lazare parmi les jurésLa Libre Parole, 24 octobre 1895, ..

La polémique entre Lazare et Drumont ne cesse pas pour autant, car Lazare continue d’aiguillonner Drumont pour le mettre au défi de préciser ses doctrines et de dépasser ses rengaines brouillonnes et simplistes contre les juifsOriol, -188..

L'impatience de Lazare est momentanément calmée par sa participation à la première réunion des jurés, le , dans les locaux de La Libre ParoleOriol, .. Au cours de cette séance, à laquelle certains jurés sont absents (Pontbriand, Dumas et Montfort se sont fait excuser), Émile Rouyer est élu président de la commission du concours. La réunion suivante est prévue pour le , mais elle sera reportée au 29.

Lazare n'y assistera pas. Ses échanges polémiques avec Drumont se sont envenimés le , à la suite d'un nouvel article du Voltaire, dans lequel Lazare réitère ses critiques envers son confrère et indique qu'il compte demander à celui-ci l'autorisation de « parler librement » du concoursLe Voltaire, 13 juin 1896, .. Agacé, Drumont réplique dans son journal que cette autorisation ne saurait être accordée et prévient Lazare qu'il le provoquerait en duel s'il s'obstinait à commettre malgré tout une indiscrétion. Il en profite pour ramener Lazare à ses origines : « Vous êtes dans votre race, dans votre rythme, vous êtes un exemple de goujatisme institutionnel, de ce goujatisme inconscient qui est inné chez les vôtres [...] C'est dans le sang »La Libre Parole, 16 juin 1896, .. Le , Rouyer demande à Lazare de se retirer et de rendre les mémoires qui lui ont été confiés. Le lendemain, un duel a lieu aux étangs de VillebonGil Blas, 19 juin 1896, . entre Lazare et Drumont, qui échangent deux balles, sans résultatOriol, -191..

Peu de temps après, Lazare réunit ses articles en une brochure, Contre l'antisémitisme. Celle-ci est chaleureusement saluée par Camille PissarroOriol, . et par Joseph Reinach, qui l'invite à poursuivre sa campagne contre l'antisémitismeOriol, ..

Travaux du jury

Le , les jurés se sont répartis entre six sous-commissions chargées d'examiner 24 ou 25 mémoires chacune. Le , après une première lecture, 27 des 145 mémoires sont retenus et confiés à une commission de classement composée des rapporteurs des sous-commissions : Barrès, Dumas, Gohier, Millevoye, Rouyer et Vincent. Une nouvelle réunion a lieu le .

Suspendus par les vacances parlementaires, les travaux du jury reprennent le . Seuls neuf des jurés assistent à cette séance. Des divergences d'appréciation opposent alors deux rapporteurs, ce qui nécessite la tenue d'une nouvelle réunion, le . Les sous-commissaires étant divisés entre deux ouvrages pour l'attribution du premier prix, ils consultent Drumont puis décident finalement de les désigner ex aequo. La même solution est appliquée au deuxième prixRouyer in Jacquet, -37.. Outre les trois types de récompense prévus depuis 1895, la commission du concours décerne également des médailles de vermeil, d'argent et de bronze ainsi que des mentions honorables. La liste des lauréats est publiée dans la Libre Parole du .

Lauréats vignette|Médaille d'après un modèle de Jean Lagrange, similaire à celles qui ont été remises aux lauréats du concoursMédaille reproduite en couverture de l'ouvrage de L. Vial.. prix ex aequo ( chacun) : Abbé Augustin-Jean Jacquet, curé de Saint-Martin-de-Curton (Lot-et-Garonne), collaborateur du Bordeaux-Journal et de L'Union nationale Anselme Tilloy, docteur en théologie et en droit canonique, résidant à Montmirail (Marne) prix ex aequo (250 francs chacun) : Massart (ou Maisart), 131 rue de Vanves, Paris Abbé , de Paris, collaborateur de La Croix et du Peuple français, 5 rue d'Argout, Paris Médailles d'or de 100 francs : , de Poitiers , ancien secrétaire de MermillodLa Croix, 3 août 1943, ., 43 rue des Macchabées, Lyon , publiciste catholique, ancien secrétaire de Louis Veuillot et collaborateur de L'Univers, à Goutarende (Cuxac-Cabardès) Médailles de vermeil : A. Puig (pseudonyme de l'abbé , qui utilise le nom de jeune fille de sa mèreArchives départementales des Pyrénées-Orientales, état civil de Baixas, registre de 1843 (vue 22 sur 320).), 32 rue Réaumur, Paris Abbé , à Alrance (Aveyron)Henri Carnoy, Dictionnaire biographique international des écrivains, t. XIV, Paris, 1902, . Anonyme Médailles d'argent : Anonyme Anonyme F. de La Salle, La-Ville-Essès-en-Paramé (Ille-et-Vilaine) Pierre Rustaud, chez M Martial, à Cressanges (Allier) Médailles de bronze : Pierre Seined, 5 rue Bellini, Paris Paul Maugiron, 17 rue Mouton-Duvernet, Paris Meynier, à Bourg (Ain) Anonyme Mentions honorables : Léon Bigaud, 4 rue Boileau, MontrougeLéon-Émile Bigaud, époux de Célestine Poujade, est un employé de commerce né vers 1859 (Archives départementales des Hauts-de-Seine, commune de Montrouge, recensement de 1896, vue 223 sur 250). Anonyme Ch. Broquet, 12 place du Marché-aux-Poissons, Valenciennes